TENDANCES DES ÉVANGILES
lement comment on a traité ce point selon les différentes époques et les différents milieux de la haute chrétienté. Mais nous nous demandons encore à quel point de vue Jésus lui-même s'est placé. Nous reconnaissons ainsi dans l'histoire de la Chananéenne les dispositions d'un temps qui ne pouvait plus empêcher l'admission des païens, mais ne l'avait acceptée qu'avec d'amers regrets : tandis que celle du centurion de Capharnaum parait avoir son origine dans une période ultérieure ou dans un milieu plus libéral, où les croyants du monde païen étaient les bien venus. Il est possible que les premiers passages accordent à Jésus trop peu de grandeur, il est aussi possible que les derniers lui en accordent trop; et si nous avons égard à la façon dont ses principaux apôtres en usèrent avec l'entreprise de Paul, cette dernière supposition sera la plus vraisemblable.
Je ne puis pas m'étendre davantage; j'ai seulement voulu indiquer combien dans ce domaine tout est incertain, combien nous savons peu, en ce qui concerne les discours et les enseignements de Jésus, si nous avons devant nous, sur un seul point, ses paroles et ses pensées, ou seulement celles que plus tard on fut porté à lui placer dans la bouche.
Quand un écrivain moderne, dans une étude sur la religion de Bouddha , trouve tout son caractère en ceci : « qu'en opposition avec le brahmanisme figé dans la my-
thologie et la théologie, dans rérudition et la spéculation, dans les cérémonies et les dehors de toute sorte, dans la fausse dévotion et la bigoterie, dans Torgueil sacerdotal et philosophique, elle place la matière de la sainteté dans la pureté du cœur et de la vie, dans la bienveillance, la compassion, l'amour du prochain et la joie du sacrifice, et qu'en conséquence, de Faride tradition et des règles sacerdotales qui oppriment l'esprit et le cœur, de l'abstruse scolastique et des transcendantes spéculations, elle en appelle au sentiment naturel et à la saine raison humaine comme au meilleur juge dans les choses religieuses », il est impossible de méconnaître combien la tournure des esprits indiens, au temps de Darius et de Xerxès, était analogue à celle des esprits juifs, au temps d'Auguste et de Tibère. Ici, la détestable répulsion des juifs pour les païens et les Samaritains était le pendant de l'immobile régime des castes. Pour ne pas parler des Grecs et des Romains, auxquels le christianisme viendra plus tard, il s'était formé parmi les juifs une sorte de mythologie spéculative, au moins dans la secte des Esséniens, et une scolastique subtile chez les docteurs des deux autres sectes. Les règles sacerdotales, le cérémonial, la fausse dévotion et la bigoterie dominaient ici comme là; et dans les deux cas, le réformateur cherchait à amener ses disciples de l'extérieur à l'intérieur, de la simple exécution à l'intention, de l'orgueil, de l'égoïsme et de la haine à l'humilité, à l'amour et à la tolérance. Le mode d'existence prescrit aux siens par Çakyamouni s'appelle « la voie » absolument comme la nouvelle foi du Messie dans les actes des apôtres ;. et avec raison dans les deux cas ; car le bouddhisme aussi
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bien que le christianisme furent d'abord plus pratiques que théoriques, plus une doctrine d'immédiate délivrance, qu'une foi aux vues lointaines.
H semble d'ailleurs que Çakyamouni ait rompu avec le brahmanisme plus décidément que Jésus avec le mosaïsme. Il mit de côté non-seulement son régime des castes, mais tout son cérémonial, ses sacrifices et ses pénitences. La maxime de Bouddha : « Ma loi est une loi de grâce pour tous, » dirigée contre l'insolente division des castes, a en quelque sorte une apparence chrétienne ; seulement, comme je l'ai déjà dit, nous ne savons pas si la grandeur des vues, qui ont franchi le cercle du peuple élu, appartient a Jésus ou au seul Paul. Cette autre parole du réformateur indien semble également chrétienne : « Il est mieux d'honorer son père et sa mère que de servir les dieux du ciel et de la terre; » mais elle a chez lui un sens beaucoup plus large. De plus, les récentes recherches sur le bouddhisme n'ont laissé subsister aucun doute sur ce paradoxe, qu'il fut d'abord une religion sans un ou plusieurs dieux, et son fondateur un athée. Celui-ci ne nie pas absolument les dieux, mais il les ignore, il les met de côté, comme dans la maxime qu'on vient de lire. Au contraire, Jésus prit à la religion de son peuple non-seulement le Dieu unique, mais la loi. Cependant, comme il interprétait celle-ci moins matériellement et la voulait dégagée de tout le fatras traditionnel, s'attachant à certaines indications de l'Ancien Testament en ce qui concerne l'idée de Dieu, il transforma le maître sévère en un père aimant et miséricordieux, donnant ainsi à la vie religieuse de l'homme une liberté et une sérénité jusque là inconnues au judaïsme.
Un désir enthousiaste d'échapper au monde était commun aux fondateurs des deux religions , bien que différant d'origine. Çakyamouni était nihiliste, Jésus, dualiste. Le premier tendait à sortir de la vie et de ses douleurs , où il voyait une suite de la concupiscence et de la passion d'être, au moyen de la mortification de cette passion dans le Nirvana, le néant; l'autre ordonnait aux siens d'aspirer avant tout au royaume de Dieu, de s'amasser d'impérissables trésors dans le ciel, non de périssables sur la terre; il estimait heureux ceux qui sont ici-bas pauvres et opprimés, parce qu'une plus grande récompense les attend là-haut.
Schopenhauer a désigné le christianisme comme pessimiste, et dans cet aveu, que l'état de l'humanité est à tous égards extrêmement misérable, a trouvé la puissance qui lui a soumis l'optimisme des juifs et des païens. Mais ce pessimisme, cette réprobation de ce qu'il nomme « le monde », n'est qu'un côté du christianisme, et s'il n'avait pas été d'un autre côté complété par la gloire du futur monde céleste, dont il prédisait l'avènement prochain, il ne fût par allé bien loin. Comme Schopenhauer renonce à ce monde et s'attache au Nirvana bouddhiste , le christianisme ne lui est sympathique que par un seul côté, celui qu'il a de commun avec le bouddhisme, qu'on peut égale-