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LE CHRISTIANISME ET LA CIVILISATION

Malheureusement il était trop tard ; mais Ernest Renan avait pleinement raison lorsque, pendant la guerre, il me signalait, dans sa lettre bien connue, que ni dans les béatifications du sermon sur la montagne , ni nulle part ailleurs dans l'Evangile, on ne trouve un mot qui promette le Ciel aux vertus guerrières. Mais il s'y trouve aussi peu un mot pour les vertus pacifiques et politiques, pour le patriotisme et le civisme. La parole : Rendez à César ce qui est à César, etc., n'est qu'un faux-fuyant. L'exemple et la doctrine de Jésus sont stériles même pour les vertus domestiques et familiales, parce que luimême était sans famille. Nous avons de lui plusieurs maximes où, vis-à-vis du lien spirituel, il rabaisse le lien naturel d'une façx)n qui a certainement son bon côté, mais à cause de sa rudesse, laisse place au malentendu. D'autre part, nous apprenons que tout en considérant le célibat comme préférable pour les hommes d'une destinée supérieure, il avait des idées sévères sur l'indissolubilité du mariage, et qu'il fut l'ami des petits enfants.

Mais il nous faut être juste et tenir compte de la situation du peuple auquel appartenait Jésus. C'était à peu près la situation des Polonais actuels sous la Russie; l'autonomie politique de la Judée avait cessé, les Juifs étaient incorporés à l'immense empire romain, ils ne pouvaient tenter aucune guerre, mais seulement des cox^-t

jurations et des révoltes, qui, on en avait fait Texpérience, ne pouvaient que plonger le peuple dans une plus profonde misère. Sous le régime des gouverneurs romains, avec le système d'épuisement des collecteurs d'impôts, il ne restait plus à l'activité paisible des citoyens qu'un champ extrêmement restreint ; toute aspiration élevée était dirigée vers une conjuration ou vers une réforme; mais, trouvant tous les chemins terrestres fermés devant elle , elle prenait nécessairement un caractère mystique.

Encore moins fallait-il penser dans de telles circonstances à une plus haute culture, à l'adoucissement des mœurs et à l'embellissement de la vie par la science et l'art. D'une part, les juifs y étaient par nature moins propres non-seulement que les Grecs et les Romains, mais encore que beaucoup de peuples orientaux; d'autre part, au temps de Jésus, à la veille de sa mort politique, la nation était profondément déchue sous le rapport du bien-être et de la civilisation. Nous ne pouvons pas nous représenter la vie de cette époque, dans les villages et les petites villes de la Galilée, comme assez sale et assez misérable. D'où pouvait alors naître le pressentiment de l'art et de la science? Dès . lors qu'on croyait trouver la vérité uniquement dans les livres saints de Moïse et des prophètes, toute la science consistait dans une misérable et arbitraire interprétation, dont le Nouveau Testament ne nous offre que trop d'exemples.

En un mot, la race opprimée et dégénérée, qui traînait son existence sur les rives du Jourdain et de la mer de Galilée, avait pris un tel dégoût de la vie, que tous les esprits qui aspiraient plus haut n'en voulaient plus rien connaître , ne trouvaient pas qu'elle valût la peine d'être

l'empire du messie. 59

améliorée et Tabandonnaient au prince du monde, à Satan; eux-mêmes se tournant avec toute la puissance de leur imagination vers le salut, qui, d'après les anciennes prédications et les nouveaux commentaires, devait bientôt venir du ciel.

Il ne s'agissait plus que de hâter sa venue. Mais, à ce qu'on croyait, le peuple devait auparavant en être digne. C'est pourquoi Jean prêchait la pénitence, parce que le royaume du Ciel était proche, et distribuait à ceux qui reconnaissaient leurs fautes le baptême expiatoire. Si nous nous en rapportons aux récits des évangiles, lui-même ne se donna pas pour le messager du salut. Jésus le fit.

Comment voulait-il apporter ce salut? Il marcha d'abord sur les traces du baptiste et prêcha la pénitence en vue du prochain royaume céleste. Mais ensuite? Lorsqu'il fit son entrée triomphale à Jérusalem, il se laissa volontiers acclamer par le peuple comme le fils de David, comme le roi-messie. On en a conclu qu'il avait attendu et désiré un coup de main de ses partisans, un soulèvement populaire violent qui le mit à la tête de la nation juive. Mais il était entré avec intention sur un animal pacifique et n'avait rien préparé pour une action violente. Quand plus tard, lors de son arrestation, un de ses disciples tira l'épée, il ne se prononça pas seulement au nom des principes contre l'usage de l'épée ; mais il assura qu'il ne tenait qu'à

lui que son père envoyât à son aide plus de douze légions d'anges.

Que Jésus ait ou non prononcé ces paroles, elles forment à mon sens tout à fait le fond de sa pensée. La machinerie, qui devait amener en scène le royaume céleste, n'était aucunement politique, encore moins naturelle, mais surnaturelle. Elle était aussi peu morale — le moyen moral n'était qu'une préparation — mais, comme on voudra la nommer, métaphysique ou magique.

Après que Jésus eut répondu à la question du grand prêtre, qu'il était bien le Messie, il ajouta qu'on le verrait assis à la droite de la majesté de Dieu et venant sur les nuées du ciel. Comme il était alors prisonnier, gravement accusé et prévoyait son exécution, ces paroles pouvaient signifier que ranimé par Dieu après sa mort, il reviendrait dans cette situation attribuée au Messie par Daniel ; mais s'il eût plu à Dieu de lui envoyer ses légions d'anges, la mort pouvait lui être épargnée, les célestes phalanges pouvaient (comme cela devait arriver lors de la résurrection pour les chrétiens survivants) l'enlever dans les nuées , après une subite transfiguration de son corps terrestre, et l'asseoir sur son trône messianiqye. Les évangiles présentent la chose commme si Jésus avait eu de tout temps la prescience surnaturelle de sa mort violente ; pour nous la question ne peut être que (jelle-ci : a-t-il été plus ou moins surpris de la malheureuse issue de sa cause ? a-t-il tôt ou tard changé la nature de ses merveilleuses espérances?

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