PREFACE
ai Éatît de son livre un livre universel. Le mythe a des racines antiques dans la tradition , et il lui suffit d'un terrain propice pour germer et produire des fruits nouveaux et splendides. Et quel terrain était mieux prépare pour une pareille fructification que les premièrtes communautés chrétiennes, tout imprégnées de judaïsme et de messianisme, non sans un souffle des grandes religions qui florissaient en Egypte, en Perse et en Grèce?
Nul n'est donc plus autorisé que Strauss à dire, comme il fait aujourd'hui, que le Jésus de l'histoire et de la critique est un problème , et que devenir problème c'est cesser d'être objet de croyance et modèle de vie. Jésus ne garde son antique puissance religieuse que pour ceux qui, par aucun coté, n'ont laissé pénétrer les doutes de la discussion et les tâtonnements de la recherche. Mais, discuté et tiré hors de l'auréole dogmatique, il se range à coté des autres personnages qui ont influé sur le cours des destinées de l'humanité. C'est beaucoup, mais ce n'est pas assez pour être le logos du monde.
Après sa Vie de Jésus j Strauss composa un autre livre fort important, auquel je n'attache pas un moindre prix : c'est sa Dogmatique, qui est une histoire des dogmes du christianisme. En quel sens une histoire ? Le voici : Strauss suit pas à pas la
PRKFACE. XIII
naissance et la formation de chaque dogme (car tout, à l'origine, fut embryonnaire); il se représente consciencieusement l'esprit des siècles et des cultures d'où ces dogmes sont sortis organiquement, et ne manque pas à mettre en lumière le vrai , le grand, le beau qu'il rencontre sur son chemin. Quand il a poursuivi un dogme jusqu'au faîte de son développement, aussitôt commence la tâche ultérieure de découvrir, dans cette suprême maturité, les germes de la décadence. Déchoir est le sort de tous les dogmes théologiques, soumis au contrôle d'une culture progressive. A l'inverse de l'élaboration organique qui avait composé, l'élaboration critique, que Strauss retrace dans toutes ses phases, décompose, jusqu'à complète dissolution, qui est l'état présent. Il voulut faire, comme il le dit lui-même avec sa netteté habituelle, le bilan de la dogmatique chrétienne , établissant son actif et son passif, et notant d'une part les pertes subies, d'autre part les valeurs demeurées bonnes ; car, en ce temps, Strauss pensait qu'un certain fonds avait échappé au naufrage et méritait de persister. Ce même sentiment, fortement marqué, se manifestait dans la Vie de Jésusj alors qu'il accusait la critique française au dix-huitième siècle de n'avoir été qu'une sauvage entreprise de démolisseurs.