ORIGINE DE LA CROYANCE A LA RÉSURRECTION DE JÉSUS
tout, dégénéraient facilement en extases et en visions. Dès qu'il était entendu que Jésus, comme Messie, ne pouvait être resté dans le tombeau, cette nouvelle ne pouvait longtemps se faire attendre : Nous avons vu le ressuscité; il est venu à notre rencontre, nous a parlé; nous ne Ta vous pas d'abord reconnu; mais après qu'il fut parti, il nous tomba comme des écailles des yeux, et nous avons vu que ce ne pouvait être que lui, etc. Et en se propageant, ces récits se circonstanciaient ; il avait mangé avec les disciples, leur avait montré ses mains et ses pieds, les avait invités à poser le doigt dans ses plaies.
Par cette conception de la résurrection de leur maitre, les disciples avaient sauvé son œuvre ; et ils étaient d'ailleurs parfaitement convaincus d'avoir vu le ressuscité et d'avoir conversé avec lui. Ce n'était plus une fraude pieuse, mais plutôt une illusion, à laquelle se mêlèrent bientôt, et toujours avec la meilleure foi du monde, des amplifications et des légendes.
Mais, comme événement historique, la résurrection ne s'y trouve en aucune sorte. Jamais un fait incroyable ne fut plus mal démontré, et jamais fait mal démontré ne fut plus incroyable. Dans ma Vie de Jésus j'ai consacré à ce sujet des recherches probantes que je ne veux pas renouveler ici. Mais je considère comme mon devoir et comme mon droit d'en faire connaître toute la conclusion. Historiquement parlant, c'est-à-dire en rapprochant l'inanité de cette croyance et son immense action, la résurrection de Jésus n'est rien qu'une parade de théâtre. C'est peutêtre humiliant pour la fierté humaine, mais la chose est ainsi : Jésus aurait pu enseigner et accomplir tout ce qui
est vrai et bon, tout ce qui est inconnu, tout ce qui fait une puissante impression sur les masses; ses paroles se seraient envolées au vent comme des feuilles éparses, si l'aveugle foi à sa résurrection ne s'était rencontrée comme un lien solide pour les réunir et les conserver.
Cette croyance, toute en faveur de Jésus, est une preuve de la puissance et de la durée de l'impression qu'il fit sur les siens. Certes, cette impression ne résulta pas seulement d'idées rationnelles et morales, mais au moins autant d'idées irrationnelles et fantastiques. Un Socrate, avec sa méthode purement logique, ne se serait pas attaché les esprits galiléens de cette époque; et Jésus ne l'aurait pas fait non plus s'il n'avait prêché que la pureté du cœur, l'amour de Dieu et des hommes, les avantages de la pauvreté et de l'oppression. Ou plutôt il n'aurait pu vanter ces dernières s'il n'avait eu à promettre en dédommagement le royaume de Dieu, qu'en qualité de Messie il allait bientôt leur ouvrir. L'espérance sur cette terre d'un ciel, que nous devons pas nous représenter à la façon de notre monde futur, tout spirituel, mais d'après la forme de l'apocalypse de Jean, cette espérance fut décisive parmi les contemporains de Jésus. Et la foi naissante à sa résurrection eut surtout pour conséquence de rétablir cette espérance ébranlée par sa mort.
D'ailleurs tout l'ensemble des idées et des doctrines de
l'attente du retour de Jésus. 65
Jésus lui-même se rapporte à cette conception, qui leur sert de base. Tout ce qui est terrestre, tout intérêt de la vie matérielle doit être réprouvé pour cette raison seule, que l'intérêt véritable, la satisfaction constante ne se peut trouver que dans le futur roj'aume du ciel. Jésus avait placé ce royaume dans une perspective si prochaine qu'une partie de ses auditeurs espérait assister à sa venue ou plutôt à son retour, signal de l'avènement dudit royaume, et Paul lui-même nous apprend expressément qu'il comptait bien alors être encore vivant.
Cîomme l'on sait, depuis dix-huit siècles, la chrétienté fut sans cesse déçue dans son attente. C'est pourquoi, en changeant le sens des mots, elle a trouvé cet expédient, qui consiste à reculer pour un avenir incommensurable la venue du Christ, en assignant pour l'entrée dans le paradis ou l'enfer le moment même de la mort. Non-seulement tant • de siècles passés ont tellement usé cette attente primitive qu'elle est comme disparue ; mais, à notre époque, cette autre espérance d'un futur monde rémunérateur est ébranlée dans ses fondements. Comment? nous le saurons plus tard. Pour le moment, je me contente d'en recueillir l'aveu. Ouvrons les yeux, et si nous voulons être sincères, nous reconnaîtrons que toute la vie et toutes les aspirations des peuples civilisés de notre époque reposent sur une conception du monde diamétralement opposée à la conception du monde de Jésus. Les rapports entre le monde présent et le monde futur sont totalement renversés. Sur cette base moderne s'appuient, non-seulement la sensualité, les soidisant tendances matérielles de notre temps, non-seulement ses merveilleux progrès dans la science et l'industrie;
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mais aussi les découvertes de la physique, de l'astronomie, de la chimie, de la physiologie, les opinions politiques et les constitutions nationales, même les productions de la poésie et des autres arts, par conséquent tout ce qu'il y a de bon et d'agréable, tous nos progrès, tout ce qui ne pouvait être atteint que par une conception des choses, pour laquelle le monde présent, loin d'être méprisable, est plutôt le vrai champ de travail de l'homme, l'objet de son activité. Si par habitude une partie de ceux qui travaillent sur ce champ conservent encore la foi à un autre monde, c'est une ombre qui les suit, m^fis sans avoir sur leurs actes aucune sérieuse influence.
Rappelons-nous l'objet de nos recherches. Nous avions abandonné toutes les idées de l'Eglise sur Jésus rédempteur et fils de Dieu, nous avions reconnu dans la conscience divine du Christ de Schleiermacber une simple façon de parler. Mais, nous demandions-nous, n'a-t-il pas été réellement l'homme qui reste la condition de nos sentiments religieux, qui, plus qu'aucun autre de ses grands hommes, doit servir de guide à l'humanité dans l'accomplissement de sa vie intime ? Nous sommes maintenant en état de répondre à cette question.
Avant tout nous devons dire que nous possédons pour cela trop peu de documents authentiques sur Jésus. Les évangélistes ont recouvert son image de couleurs surnatu-