LE MOYEN AGE ET LA REFORME
d'une conscience dure et se montrèrent inférieurs et communs ; car Jésus avait enseigné à son opulent disciple que pour être parfait il devait vendre son bien et en donner le prix aux pauvres; en vérité, il avait dit aussi une autre fois que tous ne comprennent pas ce discours. N'oublions pas non plus que plusieurs se sont faits eunuques pour l'amour du royaume de Dieu.
La Réforme a la première appliqué ce contrôle de la raison au côté enthousiaste et ascétique du christianisme. Les maximes de Luther sur la valeur des devoirs conjugaux, domestiques et civiques, de l'activité d'une femme, d'une mère, d'une servante ou d'un serviteur, en comparaison avec les mortifications inutiles, les babillages vides de sens et l'existence de faux bourdons paresseux des moines et des nonnes, sont de la plus saine humanité.. Mais on ne pensait à réagir que contre la dégénérescence catholique et non contre le christianisme. La terre restait une vallée de larmes, et les yeux se fixaient toujours sur la future gloire céleste. Puisque le ciel est notre patrie, dit Calvin, qu'est la terre sinon un lieu d'exil? Seulement, comme Dieu nous a placés dans le monde et nous y a assigné notre mission, nous devons l'accomplir; l'ordre de Dieu seul donne de la valeur à nos affaires terrestres, qui par elles-mêmes n'en ont aucune. Il est clair que c'est là une demi-mesure. Si nos affaires terrestres n'ont aucune valeur en soi, elles ne peuvent en acquérir de l'extérieur; mais si elles ont une valeur propre, celle-ci ne peut reposer que sur le fondement moral qui existe en elles. La vie terrestre de l'humanité porte en soi sa règle et sa loi comme elle porte en soi son but et sa fin.
72 SOMMES-NOUS ENCORE C'iffiKTIENS?
Mais, nous dit-on, celui que vous appelez visioimaire ri'a-t-il pas importé dans rbumanité, sans parler de tant d'autres préceptes moraux du plus grand prix, Tamour du prochain, la compassion, la fraternité humaine, l'amour même des ennemis ? et quiconque adhère à ces fondements adhère au christianisme. Notre réponse sera que ces beaux ornements restent en effet la plus pure gloire de son fondateur, mais qu'ils ne lui appartiennent pas en propre et ne seraient pas disparus avec lui.
Cinq siècles avant l'ère chrétienne le bouddhisme avait déjà recommandé la bienveillance et la compassion, nonseulement envers tous les hommes, mais envers tous les êtres vivants. Une génération avant Jésus, le rabbin Hillel avait enseigné que l'esprit de toute la loi prescrivait l'amour du prochain. Au temps de Jésus, secourir ses ennemis était un principe des stoïciens. Et une génération après lui, sans avoir rien de commun avec lui, inspiré par les seuls principes de l'école stoïcienne, Epictète appelait ses frères tous les hommes, parce que tous ont Dieu pour père. Cette notion est tellement inhérente à l'évolution humaine, qu'elle devait nécessairement naître, non pas chez un seul homme, mais à différentes places. A cette époque même, elle allait s'imposer aux nobles esprits, parmi les Grecs et les Romains, par la destruction des frontières dans le monde romain , et parmi les Juifs, par