‹ L'ancienne et la nouvelle foi: confessionChapitre 54 sur 175 · LE CHRISTIANISME ET L'HUMANITÉ · texte numérisé non relu

LE CHRISTIANISME ET L'HUMANITÉ

leur dispersion dans toutes les contrées. Étrangers au milieu des nations, il se développa entre eux un esprit de corps, une disposition à se «porter mutuellement aide et assistance, qui devint plus intime par la foi nouvelle du christianisme, attendant pour un jour prochain le retour du Messie. Les deux siècles d'oppression et de persécution que le christianisme dut supporter, siècles pendant lesquels se développa en lui tout ce qu'il contient de meilleur, furent une constante école de ces mêmes vertus.

Il est vrai que l'efficacité de cet amour s'étendait surtout aux compatriotes et aux correligionnaires. Cette pensée que Jésus est mort pour tous les hommes est une confirmation transcendante de l'altruisme humain, dont la base se trouve beaucoup moins éloignée; mais elle porte avec elle ce danger de subordonner les témoignages d'amour à la croyance à cette mort rédemptrice. Il n'y a rien d'étonnant à ce que l'Eglise chrétienne ait de plus en plus succombé à Ja tentation de ne voir l'homme que dans le chrétien , de limiter l'amour au cercle de ses adhérents ; et dans l'intérieur même de ce cercle, aux adeptes du christianisme réputé vrai, c'est-à-dire pour chacun, aux membres de l'Eglise qu'il considère comme orthodoxe. Le christianisme n'a pas échappé aux croisades et aux persécutions d'hérétiques; il ne s'est jamais élevé à la tolérance, qui n'est cependant qu'un des côtés négatifs de la charité humaine. L'ardeur dans les œuvres charitables, le zèle et l'habileté à organiser des fondations bienfaisantes est une propriété de la dévotion, et on ne doit en cela restreindre son mérite, qu'autant qu'elle le restreint ellemême par des arrière-pensées de domination ou de prose-

lytisme. L'idée de rhumanité a bien été préparée par le christianisme ; mais il était réservé au mouvement philosophique du sceptique dix-hnitième siècle de l'établir et de la faire accepter comme un principe. Dans l'esclave, les stoïciens savaient déjà estimer l'homme; et ce n'est pas l'Église chrétienne qui a aboli l'esclavage, mais le progrès

des lumières. Les droits de l'homme ne sont pas une conception chrétienne, mais une conception philosophique.

Il en est de même pour les autres préceptes moraux du christianisme, qu'il n'a pas apportés dans le monde, et qui n'en seraient pas disparus avec lui. Nous gardons les conquêtes du christianisme comme nous avons gardé celles de l'hellénisme et de la latinité, sans la forme religieuse, qui fut comme l'enveloppe où se développa le fruit. C'est pourquoi nous rejetons ce que dans le christianisme ces préceptes avaient conservé de mesquin et de partial.

Mais, nous demandera-t-on encore, pourquoi séparer ce qui peut être uni? Dans son développement actuel, le christianisme ne limitera plus l'altruisme ni surtout la moralité, mais les stimulera ; et les stimuler ne sera pas un mal à notre époque d'intérêts matériels et d'égoïsmes sans frein. Pourquoi ne pas se conformer à cette maxime : Il faut faire l'un et ne pas négliger l'autre?

C'est, répondrons-noûs , parce que ce sont deux choses absolument incompatibles. Pourquoi elles sont incompati-

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bles, ce qui précède l'explique suffisamment : nous ne pouvons chercher un guide pour notre vie dans une foi que nous n'avons plus, dans une communion dont nous ne partageons plus ni les théories ni les désirs. Nous allons en donner une preuve, qui sera la dernière. Nous avons pris l'antique foi de l'Eglise à ses commencements, nous l'avons suivie dans ses développements et ses transformations, et nous avons trouvé que nous ne pouvions accepter aucune de ses formes. Prenons-la pour conclure dans sa forme la plus nouvelle, la plus adoucie, la plus moderne, qui soit en même temps concrète, comme elle se présente dans le culte; participons par la pensée aux solennités d'une Eglise protestante, dont le prêtre se tient sur le terrain de la science actuelle, et voyons si nous pourrons bâtir làdessus rien de sincère et de naturel. Comment procédera cet homme, ou, si nous nous mettons à sa place, comment procéderons-nous nous mêmes? quelle sera dans chaque cas, bien qu'il ne puisse pas tout exprimer, la marche de ses pensées?

Le jour de Noël il se dira et peut-être laissera entendre aux plus intelligents d'entre ses auditeurs, qu'il ne peut être question d'un enfantement par une vierge. Que toute l'histoire du voyage des parents de Jésus à Bethléem pour un dénombrement n'est qu'une invention maladroite, puisque Jésus était déjà un grand garçon quand ce dénombrement eut lieu. Que l'enfant est probablement venu au monde bien naturellement à Nazareth, dans la maison de ses parents. Qu'avec la crèche s'en vont les bergers et avec les bergers les anges. Qu'avec cet enfant la paix n'est pas seule venue dans le monde, mais encore par

surcroît les querelles et la guerre ; enfin, que nous célébrons en ce jour la naissance d'une personnalité importante, dont le rôle historique fut considérable ; mais qui cependant ne fut qu'un homme collaborant avec tant d'autres aux progrès de l'humanité.

A l'Epiphanie, notre prêtre aurait de nouveau à faire table rase, c'est-à-dire à rejeter le récit évangélique comme un mythe messianique. Il devrait se rappeler et, s'il était très-hardi, rappeler à ses paroissiens que l'étoile nomade n'était autre que l'étoile de Jacob, dont le voyant païen, Balaam, avait parlé comme du symbole d'un roi juif victorieux; que les. sages de l'Orient ont été créés pour l'étoile, leurs dons extraits d'un passage du pseudo- Isaïe, où il est parlé de la lumière sortie de Jérusalem, de la lumière de la grâce divine qui devait être rendue au peuple juif à la fin de son exil, et devait attirer les païens apportant de Saba l'or et l'encens. Cet honnête pasteur devrait ajouter que l'enfant Jésus vécut, — non pas à Bethléem, mais sans doute à Nazareth, — certainement aussi ignoré des contrées lointaines, qu'ont coutume de l'être en tous temps les enfants du simple peuple.

Comme à Noël pour le fils de vierge, le prêtre aurait le vendredi saint à écarter le rachat par la mort, et surtout le rédempteur. Plus il serait sincère dans son œuvre, plus seraient mécontents les vieux croyants; plus il y mettrait de ménagements, plus seraient mécontents ses auditeurs progressistes, qui pourraient en effet l'accuser de duplicité s'il prétendait conserver l'idée de la rédemption et du rédempteur.

La tâche serait encore plus épineuse à la fête de Pâques.

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Ici il est à peine possible d'appeler la chose par son nom dans une église chrétienne, et si on ne le fait pas, tout ce qu'on pourra dire sera du pur verbiage.

Enân au jour de l'Ascension parait la difficulté de se garder de la satire. Parler à des hommes cultivés de cet événement comme d'un fait possible , serait aujourd'hui une véritable offense. Donc il faudrait en faire un symbole, dont on extraierait une application morale comme pour la résurrection et tous les récits miraculeux, les malades guéris, les morts ranimés, des démons expulsés sur lesquels l'on prêche tant les dimanches ordinaires. Mais à quoi bon ces détours, à quoi bon nous embarrasser de choses qui ne nous sont plus d'aucun usage, pour en venir en fin de compte à ce dont nous avons besoin, et qu'il eût été beaucoup plus simple et plus profitable de poursuivre dès le début ?

A toutes ces fêtes, comme aux simples dimanches, notre prêtre- commence son discours par une prière, non-seulement à Dieu, mais aussi au Christ, et choisit après cela comme texte des maximes ou des extraits de la sainte Ecriture. Très-bien ; mais où prend-il le droit de prier un homme? — et pour lui le Christ n'est que cela. — L'habi- . tude seule nous fait passer sur l'énormité de cet usage, qui a son origine dans des idées différant essentiellement des nôtres ; ou bien regardera-t-on la chose comme une figure de rhétorique, dans le sens des invocations adressées à une montagne, à un fleuve ; alors il faut répondre que dans l'Église, où tout est et doit être pris au sérieux, il n'y a pas de place pour de telles fictions. En ce qui touche les textes, le prêtre que nous nous représentons a-t-il bien

convenu avec ses auditeurs de ce qu'il fallait chercher dans cette Écriture réputée sainte? Leur a-t-il dit : les réformateurs nous ont conquis le droit de libre investigation dans rÉcriture, mais la science moderne s'est conquis le droit de libre investigation en dehors de TEcriture? Et leur a-Wl fait comprendre tout ce qui est renfermé là ? Que la raison se place en dehors de l'Ecriture et la scrute, non pas seulement pour apprécier son contenu, mais pour découvrir ses origines, la mesure de son authenticité et de sa. valeur? Que par conséquent l'Écriture a cessé d'être pour nous la grande source où nous puissions puiser nos connaisances ? On peut compter les théologiens qui jusqu'ici se sont expliqués franchement à ce sujet. On laisse supposer qu'en restant sur le même terrain, on a pu s'élever, par progrès successifs, du point de vue qu'avaient adopté les premiers réformateurs au libéralisme de notre théologie actuelle ; tandis qu'en mettant de côté l'autorité de l'Écriture, on a franchi un degré beaucoup plus élevé et plus dangereux que celui franchi par les réformateurs partis du point de vue catholique.

Restons encore un instant dans notre moderne Église protestante et assistons à l'administration des sacrements. Tout d'abord, le baptême, dégagé de toute forme extérieure, laisse en nous cette impression, qu'il dut avoir son utilité aussi longtemps qu'il fut nécessaire de faire sortir d'entre les juifs et les païens la nouvelle communauté, et de lui donner comme lien une commune consécration. Aujourd'hui, au milieu du monde chrétien, cette utilité disparait. Comme l'application que l'Église a faite plus tard de ce sacrement à l'égard du péché originel et du démon,

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