LA CROIX
ne peut être prise en aucune considération dans notre Eglise moderne,,le baptême nous apparait comme une cérémonie sans signification réelle, ou d'une signification qui nous répugne. Nous laissons aux juifs le soin de faire de leur enfant quelque chose de spécial, au moyen d'un signe corporel permanent, et nous ne voulons pas plus d'un signe qui s'efiace. Nos enfants ne seront rien de spécial, ils se contenteront d'être des hommes, et nous les élèverons pour qu'ils deviennent des hommes.
Comme le baptême, avec son utilité à l'égard des juifs et des païens, et plus tard à l'égard du péché originel et du démon, l'eucharistie, avec l'idée de la mort rédemptrice, a perdu sa vraie signification, et n'est plus rien qu'un repoussant trope oriental : ])oire le sang et manger la chair d'un homme. En outre, les idiotes et fatales querelles dont elle fut le prétexte, et dont on peut dire à la lettre que la chair et le sang furent en jeu, sont pour nous un pénible souvenir. Il nous plairait de voir l'humanité dans une fête fraternelle boire d'une unique boisson dans une unique coupe ; mais cette boisson ne serait jamais du sang.
Sur l'autel de notre Eglise moderne, aussi loin au moins qu'elle s'appuiera sur les bases du luthéranisme, nous rencontrerons l'image du Christ crucifié, autrement dit le crucifix. L'Eglise catholique est prodigue de cet antique symbole fondamental de la clirétienté, et aime à le placer sur les chemins et les sentiers. L'Eglise protestante, bien qu'elle ne l'ait pas écarté avec les autres images, l'a cependant, avec une sorte de honte, relégué dans l'intérieur des églises et des maisons, tout en laissant subsister la croix dans les cimetières, les clochers et autres lieux du
même caractère. Ce doit être pendant ses voyages en Italie ou dans les autres pays catholiques que Goethe, agacé par cette importunité, prit l'antipathie qui lui fit placer la •{• dans le vers si critiqué de son épigramme contre Tail et les punaises. La seule forme de ce signe, ce « bois raide en travers sur du bois », comme il s'exprime dans le Divan, lui était désagréable, et certainement il eût appris avec plaisir qu'il se rencontrait en cela avec la grave princesse palatine, Elisabeth, duchesse d'Orléans, qui avouait qu'elle « n'aimait pas à voir la croix, parce que cette forme ne lui plaisait pas ». Peut-être était-ce inconsciemment chez elle, et ce l'était bien décidément chez Goethe, plus qu'une question de forme, plus qu'une répulsion esthétique qui Télôignait de ce signe. C'était « cette image de douleur sur du bois », selon le passage du Divan déjà indiqué, dont on ne devait pas lui « faire un Dieu ». Le crucifix, avec le Dieu mort pour les péchés des hommes, est aux yeux des croyants, d'un côté, le gage visible et saisissant de l'absolution; mais, de l'autre côté, surtout l'apothéose de la souffrance ; c'est l'humanité dans sa forme la plus triste, avec tous ses membres meurtris et brisés, et dont la difformité les rend en quelque sorte joyeux, comme personnification de la passiveté du chrétien et de la malédiction dont il frappe le monde. L'humanité présente, satisfaite de vivre et d'agir, ne peut plus trouver dans un tel symbole l'expression de sa conscience religieuse , et le conserver dans notre Eglise moderne serait ajouter une demi-mesure et une équivoque de plus à toutes celles qui la rendent déjà incapable d'exister.
Il me semble que nous avons atteint le but. Quelle est