‹ L'ancienne et la nouvelle foi: confessionChapitre 56 sur 175 · LA CROIX · texte numérisé non relu

LA CROIX

la conclusion? Quelle est notre réponse à la question que dious avons placée en tête de ce chapitre de notre inventaire ? dois-je la donner expresse, dois-je écrire en toutes lettres sous ce compte le total de ce qui précède ? ce ne serait certes pas nécessaire ; mais je ne voudrais pour rien au monde paraître éviter le mot même le plus réprouvé. Donc, telle est ma conviction : si nous ne voulons pas chercher de subterfuges , si nous ' ne voulons pas tomber dans les subtilités, si nous voulons répondre par oui ou non, enfin, si nous voulons parler en hommes loyaux et sincères, nous devons le reconnaître : Nous ne sommes plus chrétiens.

Comme nous l'avons déjà fait remarquer plus haut, nous n'avons pas, dans ce qui précède, renoncé à la religion; nous pourrions encore être religieux, bien que ce ne soit plus sous la forme du christianisme. Nous posons donc notre seconde question :

Nous serons d'autant moins disposés à y renoncer, sans plus d'examen, que nous sommes Habitués à considérer l'aptitude à la religion comme une supériorité de la nature humaine, et même comme son plus haut titre de noblesse. Nous voyons l'animal en être privé, avec ce que nous nommons l'intelligence. Les peuples qui laissèrent douter aux voyageurs s'ils avaient ou non une religion, furent toujours trouvés les plus misérables et les plus semblables à l'animal; et l'histoire nous apprend que la perfection des religions est en rapport constant avec la civilisation des peuples. C'est pourquoi il nous faut avant tout jeter un regard sur la naissance et le premier développement de la religion dans l'humanité.

D'un côté, ceci est certain : Sans intelligence, pas de religion. Autrement dit, la religion n'est possible que par

l'instinct et le pouvoir de demander à Teffet sa cause, et de remonter ainsi jusqu'à une cause réputée dernière ou première; elle n'est donc possible que chez l'homme et non chez l'animal. Mais cette tendance objective de l'intelligence n'aurait par elle-même pour résultat qu'une connaissance des choses de plus en plus étendue. Son union même avec l'imagination n'aurait pas suffi à produire ce que nous rencontrons parmi les peuples sous le nom de religions. Pour rendre effective la religion, dont la possibilité est dans l'intelligence, il faut la présence d'un autre facteur actif, la place de l'homme et les conditions de milieu. C'est ainsi que Hume avait raison de prétendre que les hommes furent originairement amenés à la religion non par l'instinct désintéressé de la science et de la vérité, mais par l'instinct très-intéressé du bienêtre, et que les motifs religieux furent plutôt les sensations désagréables que les sensations agréables. Quand les épicuriens désignaient pour cause de la religion la crainte, il y avait là quelque chose d'incontestablement juste. Si toute chose avait sans cesse répondu au désir de l'homme, si ses besoins avaient toujours été satisfaits, si ses plans n'avaient jamais échoué, si, par une douloureuse expérience, il n'avait pas dû apprendre à redouter l'avenir, alors la foi à des êtres supérieurs dans le sens religieux serait difficilement née en lui.

Dès l'abord, l'homme voit devant lui la nature comme un être suspect. Elle a bien un côté qui peut paraître lui être favorable. Le soleil qui le réchauffe, l'air qu'il respire, la source qui le désaltère, l'arbre qui lui donne son ombre et ses fruits, la brebis qui lui ofire son

j/homme et ia nature. 85

lait et sa laine semblent placés là pour le bonheur de l'homme par une puissance bienfaisante. Puis la nature lui accorde sur elle, jusqu'à de certaines limites, une influence active. Il laboure son champ, dresse et utilise ses animaux domestiques, poursuit et abat les bêtes sauvages, se creuse un canot pour le fleuve ou la mer, et contre les intempéries des saisons se construit une hutte et se fait des habits. Mais le revers de cette face amicale que la nature lui montre, est terrifiant. A coté et au delà de l'étroit domaine qu'elle lui abandonne, elle retient pour elle une monstrueuse puissance, dont l'explosion soudaine se rit cruellement de tout effort humain. La tempête engloutit canot et canotier, l'éclair réduit la hutte on cendres ou l'inondation l'entraîne, la peste enlève les troupeaux, le feu du soleil ou la grêle anéantit le produit des champs, tandis que l'homme lui-même est livré sans protection efficace à tous les hasards, à la maladie, à la mort.

Ce que l'homme ne peut supporter, contre quoi son esprit se révolte, c'est cette indifférence de la nature, qui se présente à lui comme un être qui lui est étranger et auquel il est étranger, qui ne fait rien de lui et dont lui-même ne peut rien faire. 11 ne peut se sauver de la nature qu'en pénétrant . en elle ; et elle ne peut être inhumaine si elle est semblable à un être humain. Bientôt

les funestes puissances de la nature ne sont plus aussi méchantes qu'elles le paraissent. Si le vent -brûlant du désert, la peste qui traverse la plaine sont conçus par rhomme comme des forces impersonnelles, il se trouve devant elles comme un néant sans défense ; personnellement représentées, êtres supérieurs, démons ou divinités, elles restent, il est vrai, de mauvais génies, mais l'homme a beaucoup gagné. Elles deviennent accessibles par un côté. Il y a aussi des hommes méchants, cruels, malicieux, et qui parfois sont tels qu'aucune résistance n'est possible contre eux ; cependant il est des moyens de leur échapper ou tout au moins de détourner leurs violences. On se soumet humblement à eux, on ne ménage ni les bonnes paroles ni les offrandes, et bientôt les voici plus traitables qu'on n'osait l'espérer. Il en est de même des puissances funestes de la nature, aussitôt qu'il est convenu qu'elles sont des êtres pensants et voulants, des êtres, enfin, semblables à l'homme. Et l'on va au Typhon avec des prières et des sacrifices, l'on porte à la divinité de la peste des présents conformes à sa nature, et d'après les propriétés qu'on leur prête, on peut attendre de ces moyens un résultat favdrable, un apaisement de leur colère.

Il s'en faut d'ailleurs que toutes les puissances de la nature soient funestes comme celles que nous avons énumérées :

« Le nuage donne la pluie, et la pluie donne l'abondance; de tous les nuages encore jaillit l'éclair indifférent. »

La pluie et l'éclair ne sont que des manifestations di-

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