‹ L'ancienne et la nouvelle foi: confessionChapitre 60 sur 175 · VALEURS COMPARÉES DU POLYTHÉISME ET MONOTHÉISME · texte numérisé non relu

VALEURS COMPARÉES DU POLYTHÉISME ET MONOTHÉISME

mêmes de ces derniers faisaient horreur aux Juifs, et . c'est pourquoi ils s'interdirent absolument toute image du leur. Le culte de ces dieux physiques, tout imprégné d'atrocité et de sensualisme, devait paraître impur à l'adorateur d'un dieu extra-physique; de longtemps encore le culte qu'il lui voua n'eut rien de spirituel; mais le principal but en fut la pureté. De cette pureté d'abord . tout extérieure naquit par progrès successifs la pureté intérieure : le dieu unique devint un législateur sévère ; le monothéisme fut une source de décence et de moralité. Monothéisme limité par un particularisme inhérent au peuple juif. Les prescriptions que Jehovah donnait à son peuple tendaient pour une grande partie à le séparer de tous les autres peuples. Si le Dieu unique était bien le créateur du monde, il n'était pas d'égale sorte le Dieu de tous les peuples , mais dans un sens absolu celui seul du petit groupe de ses adorateurs, qu'en face des autres peuples il traitait comme son descendant direct; ce qui communiquait à tout l'ensemble de ce Dieu quelque chose de rude, d'inégal, de passionné. Le complément de cette conception juive devait venir du monde grec. Ce fut à Alexandrie que le Dieu de la race et de la nation juive s'identifia et grandit avec le Dieu du monde et de l'humanité, que la philosophie grecque avait su tirer de la foule dos dieux populaires de l'Olympe.

Notre conception actuelle d'un Dieu unique se présente sous deux faces différentes, la personnalité et l'absolu, toutes deux réunies en lui, comme parfois on peut rencontrer chez rhomme deux propriétés, Tune lui venant de son père, l'autre de sa mère. La première face est l'œuvre du judaïsme chrétien, la seconde, celle de la philosophie grecque. L'Ancien Testament, pourrions-nous dire, nous a légué le Dieu seigneur; le nouveau, le Dieu père; la philsophie grecque nous a légué la divinité ou l'absolu.

Le Juif, lui aussi, considérait son Dieu comme absolu, en tant que cette conception ne dépassait pas la portée de son esprit, c'est-à-dire au moins comme illimité en puissance et en durée. Mais avant tout son Dieu était un être se distinguant par la personnalité. Non-seulement aux premiers temps il se promène dans le jardin et cause avec Adam ; non-seulement il se présente plus tard sous la forme humaine au patriarche assis sous son arbre, et accepte l'hospitalité dans sa tente; nonseulemeut il traite sur la montagne avec le législateur et- écrit de sa propre main les deux tables de la loi ; mais sa conduite comme Dieu colère et passionné, qui se repent d'avoir fait l'homme et se dispose à l'anéantir, qui s'offense et se venge des fautes de son peuple choisi, est tout entière celle d'un être personnel. La transformation chrétienne du Dieu seigneur en Dieu père n'a en

l'idée religieuse et l'idée philosophique dk dieu. 95

rien touché à ce côté personnel, mais lui a communiqué au contraire une nouvelle force. Plus le commerce de l'adorateur avec son Dieu devient cordial, plus celui-ci doit apparaître à celui-là comme une personne, puisque les rapports de tendresse ne sont possibles qu'avec des êtres personnels, ou au moins tenus pour tels.

De tout temps, la philosophie considéra le Dieu de ses méditations par le côté opposé, l'absolu. Il lui fallait un être éminemment supérieur, capable d'avoir donné au monde l'existence et l'organisation; et trouvant un obstacle dans les attributs personnels que le judaïsme et le christianisme avaient prêtés à leur Dieu, elle les repoussait. Elle ne pouvait se servir d'un Dieu repentant et colère, d'un Dieu auquel l'homme peut atteindre par des prières. Elle n'enlevait pas à son Dieu toute personnalité, mais elle y tendait ; car elle voulait un Dieu sans limites, et la personnalité est encore une limite.

Copernic est quelquefois représenté comme celui qui, par son nouveau système du monde, a brisé le siège où était assis le vieux Dieu des juifs et des chrétiens. Il y a là une erreur, non-seulement en ce qui regarde Copernic lui-même, qui, pas plus que Kepler et Newton, ne cessa jamais d'être un chrétien fervent ; mais aussi en ce qui concerne sa théorie. Celle-ci n'étend sa réforme qu'à notre système solaire; au delà, elle laisse subsister la sphère des étoiles fixes, le firmament biblique agrandi, enveloppe sphérique, sorte de coquille qui entourait notre monde solaire et planétaire. Il restait donc assez de place pour un ciel confortable, muni d'un trône divin. C'est seulement dans la suite, après des observations et des calculs

multiples, que les étoiles fixes furent reconnues semblables à notre soleil, entraînant elles aussi sans doute des systèmes analogues de planètes; que le monde se réscdut en une infinité de globes, et que le ciel ne fut plus qu'une illusion d'optique. Alors le vieux Dieu personnel n'eut plus de demeure.

On dit bien qu'il n'y a là aucun inconvénient, que depuis longtemps on sait que Dieu, présent en tous lieux, n'a nul besoin d'une résidence spéciale. Sans doute on le sait, mais on l'oublie. La raison pense bien au Dieu partout présent, mais l'imagination ne peut échapper au besoin de se le représenter comme occupant une place dans l'espace. Jadis elle le pouvait sans obstacle, puisqu'elle disposait d'un local tout approprié ; maintenant cela lui est devenu difficile par cette raison qu'aucun espace semblable n'existe plus nulle part. Car cette idée se transmet irrésistiblement de la raison à l'imagination. Quiconque conçoit le système du monde d'après l'état actuel de l'astronomie ne peut plus se représenter un Dieu assis sur un trône et entouré d'anges.

Ces anges, entourant Dieu, sont la conséquence immédiate de l'idée de personnalité. Il faut à toute personne une société ; à tout maître, il faut des serviteurs. Et les anges tombent, eux aussi, avec notre conception présente du monde ; si nous supposons la présence d'habitants dans les astres, nous ne connaissons plus de cour divine. Donc plus de ciel qui soit un palais, plus d'anges rassemblés autour d'un trône; le tonnerre, les éclairs ne sont plus des armes vengeresses; la guerre, la famine et la peste ne sont plus des châtiments, mais des effets de causes

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