‹ L'ancienne et la nouvelle foi: confessionChapitre 61 sur 175 · LA PRIÈRE · texte numérisé non relu

LA PRIÈRE

naturelles. Depuis qu'il a ainsi perdu tous les attributs d'un être personnel , comment pourrions-nous concevoir un Dieu personnel ?

Nous savons par plusieurs récits de voyage quelle terrible impression font sur les peuples sauvages certains phénomènes qu'ils ne peuvent prévoir, tels que les éclipses de lune ou de soleil ; par quels cris et quel vacarme de toute sorte ils cherchent à venir en aide à l'être lumineux, à éloigner de lui le grand crapaud, ou tout autre monstre qui leur paraît la cause de cette obscurité. Cela est dans l'ordre, comme il est également dans l'ordre que ces phénomènes, inscrits dans le calendrier d'après les calculs des astronomes, n'éveillent plus en nous de préoccupation religieuse, que le paysan ignorant lui-même ne récite plus ni Pater ni Ave pour les empêcher de nuire.

Mais en voyant, dans l'année 1866, les lords anglais reprocher au comte Russell de n'avoir pas ordonné une pénitence publique, à l'occasion d'une épidémie de peste bovine, faut-il penser à un abêtissement de l'Église anglicane ou à une misérable hypocrisie? Lorsqu'en été, dans une contrée profondément catholique, la pluie se fait attendre très-longtemps , qu'une persistante sécheresse menace de compromettre les produits des champs, alors nous pouvons nous imaginer comment les paysans attendent de leur curé une procession à travers la campagne.

pour implorer la pluie du ciel. Lorsque nous rencontrons une telle procession, nous ne pouvons nous empêcher de crier sur ces paysans le sancta simplicitas ; à l'égard du curé, nous pouvons nous demander s'il en a pris l'initiative dans une vue intéressée, ou s'il a tout simplement voulu condescendre au désir d'une pieuse simplicité. En tout cas, nous aspirons plus encore au jour où , l'enseignement des écoles étant amélioré, l'habitant des campagnes aura appris qu'il a cette fois encore affaire à un phénomène naturel, soumis à des lois prétises, comme les éclipses de lune et de soleil, bien que celles-ci soient plus sûrement déterminées que celles-là.

Il n'en est plus de même quand la peste, le choléra ont pénétré dans un pays, ont fait irruption dans une ville et demandent leur victime à chaque rue , à chaque maison, ou quand la majorité des fils d'un peuple, entraînée dans la guerre, va faire tête à l'ennemi. Dans les deux cas — là parmi ceux qui sont encore sains, ici parmi ceux qui sont restés au foyer — les prières publiques s'élèvent spontanément. Les masses implorent de l'extérieur un résultat objectif en faveur de ceux que menace le danger; tandis que les penseurs se contentent de demander à la prière commune une assistance subjective, la résignation et la consolation — le seul résultat qu'obtiendront d'ailleurs également les premiers.

La seule bonne et vraie prière, et ici Feuerbach a complètement raison, est celle qui, dans l'espérance de quiconque prie, pourra amener un résultat qu'il eût sans cela vainement attendu. C'était ainsi que priait Luther. Il était fermement persuadé d'avoir sauvé de la mort

Page 1