KANT ET LA PRIÈRE
Melanchthon gravement malade, par les prières et les reproches qu'il adressait à Dieu, prêt à lui enlever trop tôt un collaborateur indispensable. Mais Schleiermacher ne priait plus ainsi. Il comprenait trop bien que toute prétention des désirs humains, fussent-ils aussi purs et intelligents que possible, de vouloir ou de pouvoir influer sur les décisions divines, est aussi absurde qu'impie. Et cependant il priait encore; mais au lieu de placer l'importance de la prière dans l'accomplissement d'un résultat objectif quelconque, il la plaçait dans une action subjective sur l'esprit humain. Si dans un cas particulier le croyant qui prie se contente de cette dernière action et sait qu'il doit sans doute se résigner, si fervent soit-il, à ne pas être exaucé, en général, cependant il regarde comme possible l'efficacité objective de sa prière, même dans le cas présent. Quand, au contraire, je prie pour la conservation d'une existence qui m'est chère, tandis que je sais clairement n'avoir par là aucune action sur le résultat désiré, tandis que je sais, en d'autres termes, que si l'objet de ma prière revient jamais à l'état de santé, celle-ci aura eu aussi peu d'influence qu'en aurait le mouvement de mon doigt sur les phases de la lune, quand dans cette persuasion et malgré elle je continue à prier, je me trompe moi-même d'une façon peu digne, excusable seulement par la violence de la passion du moment. Toutes les prières de Schleiermacher dérivaient, d'un côté, d'une illusion dont il avait conscience, d'une habitude de ses jeunes années; de l'autre côté, d'égards pour la communion qui l'entourait et dont il ne voulait pas se séparer, malgré ses connaissances critiques.
Kant ne prie plus, et n'en est que plus loyal envers lui-même et les autres. Abstraction faite de l'eflSicacité supposée de la prière, la seule position affectée par ceux qui prient le choquait. « Qu'on s'imagine, dit-il, un homme pieux et bien pensant, mais au reste borné sous le rapport des pures notions religieuses, surpris par un autre, je ne dis pas priant à haute voix, mais faisant les gestes extérieurs qui accompagnent la prière. L'on s'attendra de soi-même à le voir confus et embarrassé, comme s'il rougissait de sa situation. Pourquoi cela? C'est qu'un homme rencontré s'entretenant tout haut avec lui-même, fait naître immédiatement le soupçon qu'il pourrait bien avoir un petit grain de folie; et ce n'est pas tout à fait à tort qu'on le juge ainsi, quand on le trouve livré à une occupation ou à des gestes qui se concevraient seulement s'il avait devant les yeux une personne quelconque. Ce qui n'est pas le cas dans l'exemple choisi. » Ainsi s'exprime Kant dans La Religion d'accord avec la raison; il le fait avec plus de vigueur encore dans une page de ses œuvres posthumes. « Attribuer à la prière d'autres suites possibles que les suites naturelles (subjectives et psychologiques), dit-il, est absurde et n'a pas besoin de réfutation; on ne peut que demander : faut-il conserver la prière en faveur de ses suites naturelles ?» La réponse est qu'en tout cas il faut la recommander seulement dans certaines circonstances, «car la prière n'est pas nécessaire à celui qui peut en atteindre les résultats d'une autre manière. »
Selon sa coutume, Kant exprimait simplement et franchement le sentiment des temps modernes sur la prière, ce qui sera d'autant moins contesté qu'avec les effets ob-