VÉRITÉ ET NON VÉRITÉ DE LA RELIGION
Dieu; ce qu'il voudrait avoir et ce qu'il ne sait pas se procurer lui-même, il charge son Dieu de le lui donner. La religion chez l'homme émane donc non-seulement de la dépendance où il se trouve, mais encore de la nécessité de réagir contre elle, de sauvegarder en face d'elle sa liberté. La dépendance, réelle et absolue, l'opprimerait, l'anéantirait; il lui faut s'en défendre, il lui faut conquérir, sous le fardeau qui lui pèse, de l'air et de l'espace.
Contre la nature qui l'enserre, il est pour l'homme une voie normale de délivrance, le travail, la culture, les découvertes. C'est là qu'il trouve la véritable satisfaction de ses désirs. Aujourd'hui il a su se procurer une foule d'attributs que dans les temps antérieurs il prêtait à ses dieux — je n'en veux pour exemple que la faculté de fendre rapidement l'espace — et cela en dominant la nature par des efforts rationnels. Mais ce fut une voie longue, pénible, dont l'homme des siècles éloignés ne pouvait pressentir l'étendue. Avant d'apprendre à se rendre maître de la maladie par des remèdes naturels, ou bien il s'y résignait sans s'en défendre, ou bien il cherchait à la vaincre au moyen d'un fétiche, d'un démon, d'un Dieu. Et nous en conservons encore un reste. La voie rationnelle n'est pas eûcore entièrement parcourue. Si la médecine a déjà appris à guérir une foule de maladies, il en est beaucoup d'autres qui lui résistent, et l'on ne connaît
pas de simple contre la mort. Si Tagriculture sait aujourd'hui arracher à 'la nature ses produits, il lui faut néanmoins se reconnaître sans défense contre la gelée et la grêle, contre l'excès d'humidité et l'excès de sécheresse. Il reste donc toujours de la place pour des souhaits, pour des prières et des messes. Ou bien encore à un degré plus élevé de la religion : pour tout le travail intérieur, pour tous les combats entre sa moralité et son égoïsme, ses propres aspirations morales ne suffisent pas toujours à l'homme; il désire une pureté, une perfection qu'il ne sait pas toujours acquérir par lui-même, qu'il peut espérer n'atteindre que par le sang du Rédempteur dont il attire la justice sur lui-même au moyen de la foi.
En réalité, on ne peut le méconnaître : la chose étant ainsi entendue, pour que l'homme parvienne au but de ses désirs, la voie rationnelle et profane, ou bien pour ce qui concerne son travail intérieur, la voie morale apparaît comme la seule légitime et vraie, la voie religieuse comme un leurre riant. C'est là que se trouve, malgré un point de départ analogue, le contraste entre les idées de Feuerbach et de Schleiermacher sur la religion. Pour le dernier, la religion est le sentiment de l'absolue dépendance, et puisque c'est là, en efiet, la situation réelle et incontestable de l'homme au milieu du monde, la religion est donc une vérité. Feuerbach reconnaît, lui aussi, le sentiment de la dépendance de l'homme comme le dernier fondement de la religion ; mais pour provoquer réellement cette dernière, le désir doit faire tourner la dépendance à l'avantage de l'homme par les moyens les plus simples. Ce désir, ces tendances sont dans l'ordre naturel des choses ; mais