LA RELIGION ET LA CIVILISATION
c'est là l'illusion de croire que les moyens les plus simples sont la prière, le sacrifice, la foi, etc. ; et puisque ce fut jusqu'ici le caractère distinctif de toute religion, celle-ci. apparaît aussi à ce point de vue comme une illusion, et tout homme qui sait, devrait s'efforcer d'en débarrasser et lui-même et l'humanité.
Arrivés à ce point, nous rencontrons une appréciation de la religion directement contraire à l'appréciation dont nous sommes partis au début de ce chapitre. Au lieu d'être une supériorité de la nature humaine, elle apparaît comme une faiblesse, qui entravait l'humanité aux temps surtout de son enfance, mais à qui celle-ci doit échapper en pénétrant dans l'âge mûr. Le moyen âge fut plus religieux que notre époque, en raison directe de son ignorance et de son défaut de civilisation, et le même rapport persiste encore dans le temps présent, par exemple entre l'Espagne et l'Allemagne, ou entre l'Allemagne, le Tyrol et la Saxe. La religion et la civilisation sont donc unies par un rapport inverse, de sorte que les progrès de l'une marquent la décadence de l'autre.
Mais il y a ici deux objections à faire. On peut d'abord distinguer entre la vraie religion et la fausse, entre la piété réelle et la superstition; on peut encore distinguer entre la vraie et la fausse culture ou civilisation. Le moyen âge, peut-on dire , fut superstitieux et n'eut pas réellement plus de piété que notre époque ; et si notre civilisation moderne est réellement une entrave à la piété, c'est une civilisation fausse, superficielle.
Ce subterfuge ne résout rien. Nous voulons, pour rendre la chose plus claire, séparer la religion et la religiosité, la
religion dans la masse et la religion dans T individu. Alors on dira peut-être : Le moyen âge croyait davantage, avait plus de disposition à la foi, mais il n'était pas plus intimement pieux. Accordons-le pour un instant. Dans le moyen âge ce n'étaient cependant pas seulement les articles de foi qui étaient plus nombreux dans la vie de l'homme, de la société, de l'individu; mais aussi les pratiques religieuses. Dans les actes des chrétiens de cette époque, l'élément religieux, comme les prières, les signes de croix, les auditions de messes, prenait place bien plus souvent et plus constamment qu'il ne le fait chez nous ; et nous ajouterons que, d'autre part, la piété était réellement plus profonde. Il ne faut plus songer à trouver parmi nous des coryphées de la religion, comme ceux qui vivaient jadis dans les cloîtres, ni des maîtres comme saint Bernard, saint François et dans la suite même un Luther; nos Schleiermacher, nos Neander ne sont que des profanes à côté de ces vieux maîtres.
La raison première en est dans ceci. Comme nous l'avons vu, une foule de choses qui, avec un degré de culture moins avancé, éveillaient en l'homme des sentiments religieux, sont reconnues aujourd'hui comme conformes à l'ensemble des lois de la nature, et par conséquent n'excitent plus qu'indirectement et faiblement la piété. L'autre raison, la principale, du déclin de la religion à notre époque, nous l'avons déjà trouvée dans les observations précédentes. Elle est due à cette circonstance que nous ne pouvons plus nous représenter aussi vivement que nos ancêtres l'Etre absolu comme personnel. Tel est le cours des choses : jusqu'à un certain point la religion et la culture
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de l'esprit se développent de concert, mais aussi longtemps seulement que la civilisation des peuples se tient dans le domaine de l'imagination. Aussitôt que la raison domine, aussitôt surtout qu'elle demande des forces à l'observation de la nature et de ses lois, un contraste commencera naître, qui, grandissant sans cesse, restreint de plus en plus le cercle de la religion. Le domaine religieux dans l'âme humaine a quelque chose d'analogue au domaine des Peaux-Rouges en Amérique, lequel, qu'on s'en plaigne ou le regrette autant qu'on voudra, se resserre d'année en année sous l'action de leurs voisins les Peaux-Blanches.
Mais limitation ou même transformation ne veut pas dire anéantissement. La religion n'est plus en nous ce qu'elle était en nos pères , mais il ne s'ensuit nullement qu'elle soit disparue.
En tout cas l'élément fondamental de toute religion nous est resté, le sentiment d'une complète dépendance. Que nous disions Dieu ou l'Univers, nous nous sentons absolument dépendants de l'un comme de l'autre. En face du dernier nous nous reconnaissons comme € partie d'une partie », nous apprécions notre force comme un néant en proportion de la toute-puissance de la nature, notre pensée, comme en état seulement d'embrasser lentement et péniblement la plus infime portion de ce que le monde nous oflfre pour objet de notre savoir.
Et néanmoins ce savoir, si limité soit-il, nous conduit encore à un autre résultat. Nous observons dans le monde un perpétuel changement ; mais bientôt nous découvrons dans ce changement de la constance, de Tordre, des lois. Nous apercevons dans la nature de violents contrastes, de terribles combats ; mais nous trouvons aoissi que la, stabilité et l'harmonie du tout, loin d'en être détruites, en sont au contraire fortifiées. Partout nous voyons une gradation, une évolution du degré moindre au degré supérieur, de la grossièreté à la finesse , de la rudesse à la douceur. Et nous-mêmes nous trouvons plus de facilité soit dans notre vie individuelle, soit dans notre vie sociale, dès qu'en nous et autour de nous nous avons introduit la règle à la place de l'arbitraire, pour nous élever du degré moindre au degré supérieur, de la dureté à la tendresse. Quand nous rencontrons quelque chose de semblable dans le cercle de la vie humaine , nous le nommons intelligent et bon ; quand autour de nous nous rencontrons ce qui y correspond, nous ne pouvons nous empêcher de l'appeler du même nom. Et puisque, encore une fois, nous nous sentons absolument dépendants de ce monde, puisque notre existence et la constitution de notre être ne peuvent avoir leur origine qu'en lui seul, nous sommes obligés de considérer ce monde dans son ensemble , ou l'Univers , comme la source de toute ijitelligence et de toute bonté.
L'intelligent et le bon découlant dans le monde humain de la conscience et de la volonté, la vieille religion en a conclu que tout ce qui y correspond dans le monde vu en grand, devait aussi découler d'un auteur doué de conscience et de volonté. Nous avons abandonné cette ma-