L HOMME ET L UNIVERS
nière de raisonner; nous ne considérons plus le monde comme l'œuvre d'une personnalité absolument intelligente et bonne, mais comme le laboratoire de l'intelligence et de la bonté. Il ne nous paraît plus fondé par une raison supérieure, mais avoir pour résultat la raison supérieure. De plus, nous le savons, ce qui caractérise l'effet, caractérise aussi la cause ; ce qui se manifeste à l'extérieur devait préexister à l'intérieur. Mais c'est par suite du peu d'étendue de nos connaissances humaines que nous faisons cette distinction. L'Univers est en même temps la cause et l'effet, l'extérieur et l'intérieur. Et ici nous parvenons à la limite de notre savoir, nous interrogeons des profondeurs que nous ne pouvons plus pénétrer. Mais nous savons bien que l'être personnel qui semble se présenter à nous, n'est que notre propre image. Si nous avions toujours conscience du dernier mot des phénomènes, l'expression Dieu n'élèverait pas contre elle plus d'objections que celles de lever et de coucher du soleil, dont nous savons complètement apprécier la valeur. Mais cette condition n'est pas remplie ; même dans notre philosophie moderne, la notion si caressée de l'absolu incline encore vers la personnalité. C'est pourquoi nous préférons l'expression : Univers, sans dissimuler qu'elle porte à son tour avec elle le danger de représenter l'ensemble des phénomènes plutôt que l'idée de forces actives et de lois immuables. Mais nous aimons mieux dire trop peu que dire trop.
En tout cas, l'être dont nous nous sentons complètement dépendants ji'est plus seulement cette puissance supérieure implacable devant laquelle nous nous inclinons avec une muette résignation; c'est aussi l'ordre, la loi,
la rai«on et la bonté, et nous nous livrons à elle pleins d'une sereine confiance. Plus encore : comme nous sentons en nous ces dispositions au raisonnable et au bon que nous croyons trouver dans le monde, comme nous nous sentons les êtres qui devront l'éprouver, le connaitre qui devront en être la personnification, nous nous consirlérons comme unis par un lien de parenté avec les forces qui nous dominent; et au milieu de notre dépendance nous nous proclamons libres; dans nos sentiments pour l'Univers se mêlent la fierté et Thumilité, la joie et la résignation.
A la vérité, ce sentiment servira difficilement de germe à un culte ayant sa série de fêtes et de manifestations extérieures ; mais il ne sera pas sans résultat moral, comme nous le constaterons quand il en sera temps. Et pourquoi donc plus de culte ? Parce que nous avons renoncé à l'élément religieux erroné et grossier à l'égard du sentiment de notre dépendance, parce que nous avons renoncé au désir et à l'opinion que notre culte puisse jamais agir sur notre Dieu. Quand nous employons l'expression € service de Dieu » , c'est pour nous souvenir de l'anthropomorphisme vulgaire qui y est contenu, et pour bien faire entendre que rien de cette sorte n'est possible au point de vue que nous avons adopté. Dès lors on ne voudra plus accorder à ce qui nous est resté le caractère d'une religion.
Quand nous désirons apprendre si un organisme, qui nous semble mort, a cependant conservé la vie, nous avons l'habitude de le soumettre à une piqûre, à un excitant puissant, douloureux même. Tentons cette épreuve avec nos sentiments pour l'Univers. L'on n'a besoin que de feuilleter