LA NAISSANCE DE LA VIE SUR LA TERRE
le problème ne peut pas être résolu, cela vient seulement de ce qu'il est mal posé. Que je dise : une chenille, ou l'éléphant, ou même : l'homme, je choisis en tout cas un organisme si délicatement constitué déjà, qu'on doit comprendre de suite l'impossibilité de le tirer immédiatement de la matière inorganique.
Pour franchir cet abîme, il faut prendre l'organique dans sa constitution fondamentale la plus simple, qui, comme l'on sait, est la cellule. La cellule organique, et non la chenille, a-t-elle pu sortir naturellement d'éléments jusque là inorganiques ? Darwin lui-même n'a pas osé encore répondre par l'affirmative , mais a cru nécessaire, au moins pour ce premier début, de faire appel au merveilleux. Au commencement des choses — telle fut au moins la doctrine de son œuvre première et principale — le créateur a formé plusieurs ou peut-être une seule cellule primitive et lui a insufflé la vie ; et de cette cellule s'est développée dans la suite des temps toute la variété de la-vie organique sur la terre. Ici son précurseur français, Lamarck, était allé plus loin, puisqu'il faisait sortir les organismes les plus simples à l'origine, et maintenant encore, de la génération spontanée.
Cette question de la generatio œquivoca ou spontanea, qui recherche s'il est possible qu'un individu organique, mais de la nature la plus imparfaite, puisse naître autrement que de son semblable, par une combinaison de l'ordre chimique ou morphologique, se développant non dans un œuf ou dans une matrice, mais dans une matière d'une autre espèce, dans un liquide organique ou inorganique, cette question, vivement discutée dans le siècle
précédent, a encore occupé à une époque récente la science de la nature ; mais la diflSculté d'établir des expériences probantes est telle qu'on n'a pu parvenir à un accord général. Mais quand on resterait dans l'impossibilité de prouver la présence d'une telle génération dans la période actuelle de notre terre, cela ne déciderait en rien pour une période antérieure pourvue de conditions tout autres. « Tous les faits connus, prétend Virchow, parlent contre la génération spontanée dans le temps présent. > Mais puisque dans le cours du développement terrestre nous voyons cependant la vie apparaître pour une première fois, que devons-nous conclure, sinon ceci, « que, à la faveur de conditions tout extraordinaires, au temps des grandes révolutions terrestres, la merveille », c'est^-dire le début de la vie — et cela se conçoit, dans sa forme la plus incomplète « est apparue? » Nous avons su depuis que cette forme la plus imparfaite existe réellement ; Huxley l'a trouvée au fond de la mer dans le bathybrius, masse gélatineuse, mucilagineuse, et Haeckel dans les monères qui portent son nom, autres petites masses albumineuses sans structure, reliées par de la matière carbonée qui, sans être constituées par des organes, se nourrissent, croissent, etc. Ainsi est comblé l'abîme, ainsi peut s'effectuer le passage de l'inorganique à l'organique.
La science contemporaine a reçu toute facilité pour considérer ce passage comme une chose naturelle, non-seulement par une position plus juste du problème, mais par une notion plus exacte de la vie et du vivant. Aussi longtemps qu'on regardait comme absolu le contraste entre l'inorganique et l'organique, entre la nature inanimée et
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la nature animée, aussi longtemps qu'on s'arrêtait à une force spéciale de la vie, on ne pouvait traverser l'abîme sans miracle. La science actuelle nous enseigne au contraire que € la distinction entre les soi-disant natures organique et inorganique est complètement arbitraire ; la force vitale, comme elle est ordinairement conçue, est une chimère » (Dubois Reymond). « La matière qui porte la vie n'est rien de spécial ; » il n'y a dans les corps organiques aucun élément fondamental qui ne se trouve déjà dans la nature inorganique ; € la seule chose spéciale, c'est le mouvement de cette matière. » Mais celui-ci lui-même « ne forme pas un contraste qui s'oppose diamétralement aux mouvements déjà présents dans la nature; la vie n'est qu'un mode particulier, bien qu'excessivement compliqué, de la mécanique, une portion de la matière totale passe de temps en temps de sa marche habituelle dans des combinaisons organiques et chimiques, et après qu'elle y a séjourné pendant une certaine période, elle retourne au mouvement général » (Virchow). Il s'agissait donc, à bien considérer la chose, non pas que rien de nouveau fût créé, mais seulement que la matière et les forces déjà existantes fussent amenées à d'autres combinaisons et à d'autres mouvements; et là, on peut en trouver la cause suffisante dans les conditions des premiers temps, si différentes de ce qui est aujourd'hui, dans la température tout autre, dans les mélanges de l'atmosphère, etc.
Mais nous n'aurions ainsi qu'un certain nombre d'existences organiques du plus bas degré, tandis que la terre nous offre pour thème toute la variété de son monde végétal et animal, série puissamment ramifiée, gradation d'organismes, qui nous plongent d'autant plus dans l'étonnementque nous nous élevons davantage, par l'ingénieuse finalité de leur constitution, les merveilleux ressorts de leur activité , de leurs instincts et de leur industrie ; et enfin dans l'homme, par l'intelligence. Voilà ce que nous avons à faire comprendre dans son développement, et bien que nous puissions nous représenter la génération d'une cellule ou d'une monère par l'inorganique, nous ne sommes pas encore ainsi parvenus bien loin. Faut-il maintenant que la nature, après avoir extrait de ce qui était sans vie la forme la plus incomplète de la vie, ait sans cesse progressé de telle sorte, que par une puissance toujours plus grande, elle ait suscité de l'inorganique des organismes toujours plus parfaits? Mais nous retomberions ainsi dans la première difficulté, dans le problème de la chenille ou de l'éléphant.
La seule issue possible serait d'admettre que la nature, après avoir amené à bien une forme organique, au lieu de retourner de nouveau à l'inorganique, s'est servi de son premier progrès, s'est attaché à l'organique une fois produit, et de cette forme très-simple en a composé une
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seconde mieux constituée, de celle-ci une troisième, etc., puis de chacune en a tirée une autre, et une encore semblablement constituée; ou, pour m'exprimer plus clairement, l'issue se trouverait dans cette hypothèse, que le vivant possède l'instinct et la faculté , tantôt de s'élever du degré le plus simple à la variété et au progrès, tantôt de multiplier les formes semblables.
Une telle hypothèse semble à la vérité absolument contredite par tout ce que nous apercevons et observons autour de nous. Nous voyons dans la nature le semblable naître toujours du sembable, et jamais le dissemblable du dissemblable, les différences entre Tengendrant et l'engendré restant sans importance en face de la grande similitude. Bien qu'aucun chêne ne soit égal à un autre dans toutes ses parties, jamais cependant d'un gland il ne sort un hêtre ou un sapin ; le poisson procrée un poisson et jamais un oiseau ou un reptile, la brebis donne naissance à une brebis, jamais à un bœuf ou à une chèvre. C'est pourquoi jusqu'à l'époque contemporaine, jusqu'à Cuvier et Âgassiz, la science a entouré les espèces des êtres organiques de limites infranchissables, et bien qu'obligée de laisser place à la formation de nouvelles variétés, a déclaré absolument impossible le passage d'une espèce à une espèce réellement nouvelle et différente. S'il en est ainsi, il nous faut revenir à la création et au miracle ; alors au commencement. Dieu a créé l'herbe et la plante et l'arbre, et aussi les animaux, chacun selon son espèce.
Depuis longtemps une opposition s'est élevée contre cette doctrine encore essentiellement théologique; depuis longtemps la science de la nature s'est efforcée d'établir à la
place des notions de création qu'elle ne conçoit pas, la notion d'évolution. Mais c'est l'anglais Charles Darwin qui a fait la première tentative scientifique pour faire passer cette notion dans l'ordre des faits et l'appliquer à tout le monde vivant.
Il n'est rien de plus facile que de faire des gorges chaudes sur la théorie de Darwin, rien de moins coûteux que ces ironiques sorties contre l'origine simienne de l'homme, auxquelles se livrent encore si volontiers les petits journaux et certaines revues. Mais une théorie dont le caractère distinctif consiste précisément, en intercalant des membres intermédiaires, à unir dans une série évolutionnaire ce qui paraissait complètement séparé, à appeler l'attention sur le levier employé par la nature pour assurer la constante gradation de cette série, une telle théorie ne peut pas être regardée comme réfutée parce qu'on oppose l'une à l'autre deux figures aussi différentes que le singe actuel et l'homme actuel, sans considération aucune des intermédiaires placés par elle entre ces deux figures, l'existence des uns étant démontrée, celle des autres n'étant encore que supposée.
Au reste l'on comprend très-bien que de dépit les soutiens de l'Eglise, de l'antique foi, de la révélation et des miracles aient pris pour arme la raillerie. Ils savent ce qu'ils font et sont dans leur rôle quand ils combattent à la vie et à la mort un principe qui leur est si funeste. Mais ces
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rédacteurs goguenards — sont-ils donc des croyants ? En grande majorité, non certainement ; ils se laissent entraîner par le torrent du savoir contemporain, ils ne savent pltid rien des miracles, de la notion d*un créateur dans les révolutions de la nature. Très-bien : Comment expliquentils alors la première apparition de Thomme, Torganiqué naissant de l'inorganique, is*ils trouvent si ridicule Vex^ plication de Darwin ? Veulent-ils faire sortir l'homme pri^ mitif, quelque grossier et imparfait qu'ils le supposent^ mais restant néanmoins cet organisme humain ; veulent^ilis le faire sortir immédiatement de l'inorganique, de la mer, du limon ou autre chose semblable? Us seraient difficile-* ment à ce point téméraires ; mais savent-ils bien aussi qu'il n'y a pour eux de choix qu'entre le miracle, la main cré»^ trice de Dieu et la théorie de Darwin ?
Darwin n'est pas le premier auteur de cette doctrine, généralement désignée aujourd'hui par son nom ; ses débuto datent déjà du siècle précédent, et au comencement du noire elle fut constituée en théorie par le Français Lamarck. Mais il lui manquait bien des chaînons encore pour qu'elle pût vivre ; Lamarck introduisit seulement cette proposition, que les espèces n'étaient rien de stable dans la nature, mais s'étaient développées par une transformation successive, les plus élevées trouvant leur origine dans les plus simples. Seulement à cette question catéchistique : « Comment cela est-il arrivé? » il cherchait bien une réponse, mais n'en avait aucune à donner. C'est là que Darwin vint au secours de la théorie, et d'un paradoxe scientifique qu'elle avait été jusque là, en fit un système puissant, une
conception du monde.
Cette théorie est incontestablement encore bien imparfaite; elle laisse une infinité de choses inexpliquées, non pas des choses secondaires, mais de la première importance ; elle met sur la voie de solutions possibles dans l'avenir plutôt qu'elle ne les fournit elle-même. Quoi qu'il en soit, il y a en elle de quoi attirer puissamment tout esprit qui a soif de vérité et de liberté. Elle n'est pas sans analogie avec le tracé d'un chemin de fer : combien d'abîmes il faudra combler, combien de ponts il faudra jeter, combien de montagnes il faudra percer, combien d'années il faudra laisser s'écouler avant que la voie soit devenue rapide et commode au voyageur ! Néanmoins on voit déjà la direction ; c'est là qu'on doit aller et qu'on ira, là où les fanions flottent joyeux au gré des vents. Oui, joyeux, et dans le sens des joies de l'esprit les plus pures et les plus nobles. Nous autres philosophes et théologiens critiqués, avions beau dire quand nous décrétions la fin du miracle; notre sentence restait sans écho, parce que nous n'apprenions pas à s'en passer, parce que nous ne savions pas montrer une force de la nature qui put le suppléer à la place où il paraissait le plus indispensable. Darwin a montré cette force, cette action de la nature ; il a ouvert la porte par laquelle une postérité plus heureuse doit chasser le miracle à tout jamais. Quiconque sait ce que le miracle traîne après lui, estimera Darwin à l'égal des plus grands bienfaiteurs de l'humanité.