GOETHE PRÉCURSEUR DE DARWIN
J'ai déjà dit ailleurs que notre Goethe n'aurait pas eu de plus grande joie que de vivre assez pour assister au développement de la théorie de Darwin. Ainsi l'apparition d'un continuateur de Lamarck, la dispute entre Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier à l'Académie des sciences de France, lui paraissaient plus importantes que la révolution de Juillet, qui éclata à la même époque ; ce fut pour lui l'occasion d'un traité détaillé sur cet objet, traité achevé seulement dans le mois de sa mort. « Depuis cinquante ans, disait-il à Soret, j'ai lutté en faveur de cette grande question, d'abord isolé, puis soutenu et enfin dépassé par des esprits animés de mes désirs. »
On connaît ses indications sur la continuité du développement organique, prouvée, selon lui, dans l'homme par la constitution du maxillaire supérieur ; on connaît ses idées sur la métamorphose des plantes et plus tard même sur la métamorphose des animaux. Il croyait observer dans tout le monde organique, d'un côté, un modèle primitif général, un type constant ; de l'autre, une mobilité et une inconstance infinie de la forme, une versatilité et une variabilité éternelle du type fondamental. Comme cause déterminante de ces transformations, il considérait surtout « les rapports nécessaires de l'organisme avec le monde extérieur, » avec le sec ou l'humide, le chaud ou le froid, avec la terre, l'air ou l'eau. « Les circonstances
préparent ranimai aux circonstances. Par Tair Taigle se forme pour Tair, ainsi la taupe pour le sol meuble, le phoque pour l'eau. » U cherche à prouver les changements internes qui se produisent dans un individu particulier par des influences élémentaires. « Quand je songe aux rongeurs, dit-il, je reconnais des propriétés génériques internes déterminées et maintenues, mais qui, s'exagérant sans frein dans leurs caractères externes, se spécifient par des transformations successives et atteignent toutes les variétés. Si nous cherchons la créature dans la région aquatique, castor, elle bâtit avec le limon sur le bord d'une eau vive; puis, voulant toujours plus de fraîcheur, elle se creuse un asile dans la terre et y aime le secret; parvient-elle à la surface, elle devient désireuse de sauter et de courir, élève la stature de son être, et comme bipède arrive à se mouvoir avec une souplesse merveilleuse. »
Et Goethe n'avait pas seulement en vue les différents genres de plantes et d'animaux ; il se demandait aussi si les deux formes fondamentales de l'organisme, le règne végétal et le règne animal, ne pouvaient pas être conçues comme deux rameaux du grand arbre de la vie. « Lorsqu'on observe les plantes et les animaux à leur état le plus imparfait, dit-il, c'est à peine si on les distingue. Nos sens peuvent à peine s'arrêter sur une limite dans la vie, qu'elle soit fixe, tout à fait ou seulement à demi mobile. Nous n'avons pas la prétention de décider si, à ces commencements, il faut attribuer à la lumière le développement de la plante, à l'obscurité celui de l'animal, si pour cela les observations et les analogies ne nous font pas défaut. Tout ce que nous pouvons dire c'est que, d'une