LA SÉLECTION NATURELLE ET LA CONCURRENCE VITALE
non pas tous les individus, mais plutôt certains spécialement doués se perpétuent par la génération? Et où faut-il chercher ce principe, ce ferment du monde?
Il est caractéristique où notre Anglais Ta cherché et trouvé. 11 n'avait pas même besoin de chercher, puisqu'il avait devant les yeux, tout autour de lui, dans sa patrie, l'activité et les étonnants effets de ce principe; il n'avait besoin que de le transporter du monde des hommes dans le domaine de la nature. La concurrence de Darwin, « le combat pour la vie, » n'est rien autre chose que l'extension à toute la nature de ce que nous connaissons depuis longtemps comme principe social et industriel. Nous voyons les êtres organiques doués de l'instinct et de la propriété d'engendrer beaucoup plus de leurs semblables qu'il ne pourra s'en nourrir à la longue. Non-seulement les animaux se disputent l'alimentation, mais les herbes et les arbres eux-mêmes se disputent le sol et le soleil. Si tous ne peuvent pas se conserver, mais quelques-uns seuls, ceux-ci seront naturellement les plus forts, les plus capables, les plus adroits. Si les plus faibles, les plus inhabiles disparaissent rapidement, les mieux doués se reproduisent plutôt que les autres. Et si une telle action se répète à travers plusieurs générations, les descendants s'éloigneront toujours davantage du type paternel.
Par cette voie, les races animales peuvent acquérir des membres, des armes, des ornements qui étaient étrangers à ce dernier. Goethe disait qu'à l'avenir on ne prétendrait plus que les cornes ont été données au bœuf afin qu'il frappe ; mais qu'on chercherait comment il a pu avoir des cornes pour frapper. Lamarck enseignait que le bœuf tenait ses
cornes du goût et de l'habitude de frapper. Selon Darwin, les choses ne se passent pas si simplement. Il intercale ici son combat pour la vie. Le troupeau est attaqué par les bétes féroces, il se défend par la course et le heurt. Celui-ci sera d'autant plus puissant, l'animal résistera d'autant mieux à l'ennemi, que son front sera plus fort et plus dur. Si chez un exemplaire quelconque cette dureté va jusqu'aux rudiments des cornes, il aura plus de chances do conserver sa vie. Si les bœufs moins bien armés d'un tel troupeau sont déchirés, cet exemplaire ainsi constitué perpétuera la race. Sans doute dans sa postérité il se trouvera quelques individus chez lesquels la conformation paternelle se reproduira ; et si, dès lors, dans de nouveaux combats, ces derniers conservent la vie, et ce seront ceux surtout chez qui les cornes sont les mieux formées, ceci ne pourra manquer : par transmission de cette arme d'un sexe à l'autre, il naîtra peu à peu une nouvelle espèce pourvue de cornes, surtout quand les femelles donneront l'avantage au mâle ainsi orné; et .ici apparaît dans la théorie de Darwin, à côté de la sélection naturelle, la sélection dite sexuelle, à laquelle il a récemment consacré un ouvrage spécial.
A la vérité il ne paraît y avoir ici tout d'abord qu'une gradation, qu'un perfectionnement à l'intérieur de la même espèce, et non une différenciation en plusieurs espèces.