LA LOI DES MIGRATIONS
tituent néanmoins de véritables obstacles. Pour certains petits rongeurs, pour certains reptiles, pour certaines espèces de scarabées et de mollusques, le Chélif forme une limite infranchissable. Les larges torrents, comme TEuphrate ou le Mississipi, les bras de mer, comme le détroit de Gibraltar, ont une action encore bien plus tranchée. Mais les lignes de séparation les plus puissantes sont les chaînes de montagnes sans issues, comme les Pyrénées et le Caucase. Abstraction faite des espèces que l'homme transplante volontairement ou qu'il emmène avec lui, sans le vouloir, d'un côté à l'autre, dans ses espèces les plus stables, le monde animal offre une différence frappante, et la flore elle-même prend part à la diversité des formes. Car en mettant à part ceux qui sont organisés pour un vol léger, les plantes aussi bien que les animaux ne franchissent que difficilement, rarement et par hasard, un bras de mer ou une muraille de montagnes qui s'élèvent jusqu'aux nues. Mais l'instinct les y pousse : besoin de se mouvoir chez l'animal comme chez l'homme, besoin de s'étendre chez la plante ; et chez tous c'est le résultat de la concurrence vitale. C'est la concurrence qui fonde les colonies, en n'excluant pas le hasard qui transporte parfois un ou plusieurs individus dans des contrées lointaines. Représentons-nous alors un couple de scarabées, à qui une tempête ou un canot fait passer le Chélif ou l'Euphrate; un couple de reptiles ou, dans les deux cas, seulement une femelle fécondée qui franchit les Andes, les Pyrénées. Les voyageurs apportent avec eux le caractère particulier par quoi dans le monde de la vie tout individu se distingue des autres, caractère qui, échappant à l'in-
fluence des croisements, peut se développer toujours davantage. Et comme la nouvelle patrie oflBre souvent un nouveau climat et en partie de nouveaux aliments, il ne peut man-> quer de se produire à la longue des déviations, eu égard à l'espèce restée dans la primitive patrie.
Et la ligne de séparation empêche d'autres exemplaires de celle-ci de suivre trop vite les émigrés. Avant qu'un second couple effectue heureusement le passage, des séries de générations peuvent disparaître, et le premier couple voyageur avoir, depuis longtemps, constitué une nouvelle espèce. Nous pouvons seulement ainsi, conclut Wagner, expliquer cette circonstance, que des deux côtés d'une telle frontière les espèces ne sont plus les mômes , mais, au lieu d'une similitude complète, présentent des dissemblances caractéristiques.
L'histoire naturelle trouvera, avec le tetops, un nombre toujours plus grand de ces moyens et de ces voies que la nature a mis ou met encore en œuvre, pour se différencier, ou, pour parler d'une façon subjective, de ces explications de la diversité des formes organiques sur la terré; elles ne s'excluent pas , mais agissent toutes de concert pour la solution de la grande énigme.
Pour les temps reculés, il existe en tout cas un puis* sant mobile de ces transformations dans les changements qu'a subis la surface de notre planète pendant de longues