LES PÉRIODES TERRESTRES
séries de millénaires, sous le rapport de la température, des mélanges de l'atmosphère, du partage des eaux et des continents.
On sait que l'histoire de ces changements, l'histoire de la formation de la surface terrestre, nous est conservée d'une manière authentique par la succession de ses couches, et par les restes de plantes ou d'animaux antiques qu'elles renferment. A la vérité ces livres d'histoire, à l'instar de ceux de Tite-Live et de Tacite, ne nous offrent encore aujourd'hui que des fragments avec d'importantes lacunes. Et cela, en partie, parce que des circonstances toutes spéciales étaient nécessaires pour assurer la conservation de tels restes, et que, même avec ces circonstances, beaucoup ont disparu par suite de leur peu de solidité; en partie parce que les archives n'ont été fouillées que sur certains points, c'est-à-dire qu'en peu d'endroits le sol que recouvre la surface terrestre a été interrogé. Néanmoins ces fragments ne nous parlent pas en faveur du transformisme seulement par la succession de formes analogues ; ils nous montrent encore, si nous ne nous laissons pas induire en erreur par des déviations apparentes, dans leur totalité, une gradation ascendante.
Cuvier avait déjà reconnu que les espèces d'animaux fossiles sont d'autant plus différentes de celles actuellement vivantes, que les couches qui les renferment sont plus profondément situées. Si nous descendons dans la profondeur de ces couches, l'examen nous montre que les formes les plus récentes, aussi bien pour les plantes que pour les animaux, sont en général les plus parfaites, bien que beaucoup des précédentes aient plus de masse et plus
de force, et bien qu'il ne manque pas non plus de certaines formes dégénérées. Ainsi dans l'ancien règne végétal, aux algues primitives ou varechs succèdent d'abord les fougères sans fleuri; puis parmi les plantes pourvues de fleurs viennent les conifères les plus imparfaits, enfin les arbres feuillus et toute la végétation à floraison parfaite. C'est également dans les couches inférieures que nous trouvons les animaux du plus bas degré; puis, bien plus loin, les mollusques de plus en plus développés; après ceux-ci les annelés; au-dessus encore les vertébrés, les poissons, les reptiles, les oiseaux, et enfin les mammifères; et de toutes ces classes, de l'intérieur à l'extérieur, les plus imparfaites précèdent les plus parfaites, jusqu'à ce que dans les couches supérieures apparaissent des restes humains.
L'homme, il est vrai, ne se rencontre pas si tard qu'on avait coutume de le supposer il y a peu de temps encore, pas même seulement avec la période présente du développement de la terre et de la faune. Les découvertes faites, pendant ces dernières dizaines d'années, dans différentes cavernes de France, de Belgique, d'Angleterre et d'Allemagne, ne laissent plus aucun doute sur ce fait, que l'homme a vécu dans une période précédente, comme contemporain de races disparues, du mammouth, de l'ours des cavernes, d'anciennes espèces d'hyènes et de rhinocéros. Aussi il apparaît tout d'abord dans un état extrêmement imparfait : les plus anciens des crânes humains retrouvés témoignent d'une organisation très-inférieure, et sont entourés de misérables instruments de pierre, d'os provenant des animaux et des hommes, dont les fentes
l'origine simienne de l'homme. 179
rendent vraisemblable que nos ancêtres, avec la viande et la moelle des bêtes égorgées, se repaissaient très-bien d'hommes assommés. Et si Ton songe que c'est d'hier seulement qu'ont été faites ces découvertes sur nos anciens prédécesseurs et sur l'état primitif de l'homme, il deviendra très- vraisemblable que nous ne serons pas de longtemps au bout de ces trouvailles, que nous surpendrons dans l'avenir l'homme fossile à ua degré beaucoup plus bas de son développement, beaucoup plus près encore de son origine animale.
Car, d'après ce qui précède, il ne peut plus y avoir à cet égard aucune espèce de doute, et quand nous cherchons tout autour de nous les espèces animales qui se rapprochent le plus de l'homme, qui offrent par conséquent le plus petit espace à franchir, il ne se peut pas que nous ne soyons amenés aux grandes espèces de singes.
Ici nous touchons à cette fameuse descendance simienne de l'homme , un sauve qui peut, non-seulement pour les vrais croyants et la gent pudibonde, mais pour maint ami de la libre pensée. Celui qui ne trouve pas cette doctrine impie, la trouve de mauvais goût; celui qui n'y voit pas un attentat contre la dignité de la révélation, y voit un attentat contre la dignité de l'homme. Nous laissons à chacun son goût, nous savons qu'il y a des gens pour qui un comte ou un baron dégradé par la débauche est
plus estimable qu'un bourgeois élevé par son talent et son travail. Nous avons le goût tout à fait contraire et nous professons cette opinion, que Thumanité a bien plus de raison d'être flère si, partie des commencements misérables de l'animalité, par un travail sans relâche, à travers une immense série de générations, elle s'est élevée peu à peu à son état actuel, que si elle descend d'un couple, formé d'abord à l'image de Dieu, et ensuite chassé du paradis, et qu'elle ne soit pas encore, après tant de temps, revenue au degré dont elle a déchu à ses commencements. Comme rien n'abat aussi profondément le courage que la certitude de ne pouvoir jamais regagner complètement un
bien perdu par sa faute, rien ne le rehausse davantage que la perspective d'une voie à parcourir, qui peut nous conduire si loin et si haut qu'on n'en devine pas la fin. J'emprunte l'expression même de la théorie au nouvel ouvrage de Darwin : « Le plus grand nombre des naturalistes, dit-il, a suivi Blumenbach et Cuvier, et a classé l'homme dans un ordre particulier du règne animal, sous le titre de bimane. Récemment, au contraire, beaucoup de nos meilleurs savants sont revenus à l'idée exprimée d'abord par Linné, et ont placé l'homme dans un seul et même ordre avec les quadrumanes (singes) sous l'appellation commune àe primates. Le grand anatomiste et philosophe Huxley — dit toujours Darwin — a discuté à fond ce sujet et est arrivé à cette conclusion, que l'homme, dans toutes les parties de son organisation, diffère moins des grands singes que ceux-ci ne diffèrent des membres inférieurs de ce même groupe. Par conséquent, on n'est pas autorisé à classer l'homme dans un ordre particulier. Au