‹ L'ancienne et la nouvelle foi: confessionChapitre 90 sur 175 · PETITS PAS ET GRANDES PÉRIODES · texte numérisé non relu

PETITS PAS ET GRANDES PÉRIODES

ne remontant qu'à l'apparition de l'homme, autant de centaines, sinon de milliers de siècles. Et cette supputation, malgré toutes les difficultés d'une exacte appréciation, fondée sur les restes humains découverts au milieu d'allu- Vions qui elles-mêmes exigèrent autant de temps pour se former, cette supputation repose sur des bases incomparablement plus solides que le calcul biblique, fondé *ir l'âge des patriarches et autres choses semblables. La découverte des pieux et des armes de pierre qui servaient aux hommes avant qu'ils eussent inventé l'art de travailler le cuivre et le fer, nous reporte à des temps en comparaison desquels les pyramides d'Egypte doivent être tenues pour jeunes et modernes. Mais cet âge de pierre lui-même apparaît comme une époque de culture, comme un temps où, en dehors de ses moyens d'action et de défense naturels, bras, ongles et dents, en dehors et en place de ceux qu'il trouvait autour de lui et employait tels quels, les pierres et les branches d'arbres, par exemple, il se servait encore d'engins perfectionnés par l'art, témoin ces instruments de pierre eux-mêmes. Ces énormes périodes sont en parfait rapport avec la période énorme que l'homme dut parcourir pour arriver du singe au degré de puissance des fauves carnassiers.

Et ce progrès immense nous apparaît comme résultante d'une foule de petits progrès imperceptibles. Dixnde et hnpera! est encore ici le mot d'ordre. Ce ne fut certes pas une petite affaire, pour cette horde encore simienne, qu'il nous faut nous représenter comme le berceau du genre humain, de s'élever complètement et pour toujours à la station verticale, remplaçant ainsi le mode des grands

singes, qui vont sur leurs quatre membres ou ne parviennent avec leurs membres postérieurs qu'à une démarche chancelante. Cela ne se ât que pas à pas, fut le produit d'un temps considérable et de nombreux motifs. La station nouvelle devait laisser aux mains leur liberté, leur permettre ainsi de lancer les pierres et les massues, de confectionner et de manier des outils ; elle était, par conséquent, exigée par la concurrence vitale. Le progrès semble encore plus grand du cri du singe à la langue humaine articulée. Cependant les singes, comme la plupart des animaux supérieurs, ont une sorte de langue : ils poussent des cris d'alarme quand ils sentent l'approche d'un danger; selon qu'ils sont différemment affectés ils énoncent différents sons compris de leurs semblables. Toutefois nous ne voyons chez aucune espèce de singes actuels cette faculté se développer davantage ; quelque chose qu'apprenne le singe dans la compagnie de l'homme, il n'apprend pas à parler. Mais les organes de la voix, qui se développèrent dans sa parenté jusqu'à la parole, ne lui manquent nullement, et d'ailleurs il n'est pas du tout question du singe actuel, mais d'un tronc primitif qui parmi ses rameaux en compta un qui, par sa puissance de développement, parvint avec le temps jusqu'à l'humanité, tandis que les autres devinrent les races de singes en partie encore vivantes aujourd'hui. Jusqu'à ce que ce rameau, qui dans l'avenir devait être l'homme, se fût formé quelque chose comme une langue, combien de temps ne s'écoula-t-il pas! mais lorsqu'il l'eut trouvée, si imparfaite fût-elle, elle se développa avec une grande rapidité. La faculté de penser, qui ne parut vraiment qu'avec la for-

l'humanisation. 185

mat ion des mots, dut agir sur le cerveau, l'étendre > le perfectionner, et de son côté ce perfectionnement cérébral dut réagir sur toute l'activité de cet être intermédiaire, assurer sa prépondérance sur tous ses collatéraux, et compléter son humanisation.

Humanisation! Qui pourrait croire que tant, non-seulement de laïques, mais de naturalistes ajoutent foi à l'humanisation d'un Dieu, et trouvent incroyable l'humanisation d'un animal, l'évolution du singe jusqu'à l'homme? L'ancien monde et l'extrême Orient pensaient et pensent encore aujourd'hui tout autrement. La doctrine de la métempsycose y rattache l'homme à l'animal, et enlace toute la nature dans un lien sacré et mystérieux. Le judaïsme seul, ennemi des divinités de la nature, et le dualisme chrétien, ont creusé cet abîme entre l'homme et l'animal. D est à remarquer que, précisément à notre époque, une profonde sympathie envers les animaux s'est manifestée parmi les peuples les plus civilisés , sympathie qui a eu pour effet la fondation, en tous endroits, de sociétés protectrices d'animaux. On voit par là, ce qui d'un côté est le produit de la science contemporaine, comment se fait jour dans le sentiment général l'abandon des doctrines spiritualistes, qui faisaient de l'homme une exception dans la nature.

Cependant persiste encore l'opinion, non-seulement d.\\

vulgaire — mais si Texpression est permise — ropinion de la vieille science orthodoxe, qui regarde Thomme et ranimai comme deux règnes à part, séparés par un abîme où nul pont ne peut être jeté, parce que Thomme, par cela même qu'il est homme de son essence, dès le début de la création possède quelque chose qui manque et manquera toujours à l'animal. Dieu fit les animaux, dit l'histoire mosaïque de la création, tout d'une pièce; au contraire, il forma d'abord le corps de l'homme du limon de la terre, puis par les narines l'anima du souffle de vie, et ainsi l'homme devint une àme vivante. De cette âme vivante du vieil auteur juif, le christianisme fit dans la suite une âme immortelle, un être d'une nature et d'une valeur autres que les communes âmes qu'on ne pouvait raisonnablement refuser aux bêtes. Ou bien l'on établissait la similitude des âmes animales et humaines, mais en accordant de plus à ces dernières l'esprit, comme principe d'intelligence supérieure et d'activité morale qui les distingue de la bête.

Mais un fait scientifique qu'on ne peut méconnaître vient contredire ce qui précède : les facultés de l'homme et les facultés de l'animal différent par le degré seul et non par la nature. Les animaux , dit avec raison Voltaire, ont comme nous des sentiments, des idées et de la mémoire, comme nous des désirs et des émotions, et cependant personne ne songe à leur attribuer une àme immatérielle ; pourquoi une telle âme serait-elle nécessaire pour une supériorité sans importance dans nos facultés et notre activité? Si peu importante cependant que Voltaire la représente ici, cette supériorité du côté de l'homme

DIFFÉRENCES ENTRE l' ANIMAL ET l'HOMME. 187

est énorme, mais reste toujours une simple supériorité, et non quelque chose d'une nature autre. Pensons d'abord aux animaux des classes tout à fait inférieures : pour dépeindre les habitudes et T intelligence des fourmis, dit Darwin, il faudrait un volume. Il n'en est pas autrement des abeilles. Ceci surtout est remarquable : plus on observe attentivement la vie et les mœurs d'une espèce animale quelconque, plus on se trouve amené à parler de son intelligence. Les récits touchant la mémoire, la réflexion, la faculté d'apprendre du chien, du cheval, de l'éléphant sont innombrables. Et les animaux dits sauvages euxmêmes possèdent de semblables propriétés. Brehm dit des oiseaux de proie : ils n'agissent qu'après avoir auparavant bien réfléchi; ils forment des plans et les exécutent. Le même, en parlant des grives : elles conçoivent vite et jugent bien, et pour se protéger surtout, utilisent tous les moyens et toutes les voies. Dans les forêts silencieuses du nord, inhabitées par l'homme, les animaux sont faciles à tromper ; mais l'expérience les forme bientôt, et ceux qui sont trompés une fois ne se laissent plus si facilement leurrer une autre fois. Même parmi les hommes, à qui, du reste, ils ne se fient jamais entièrement, ils savent bien distinguer les dangereux, des inoffensifs; ils se laissent plus approcher par le berger que par le chasseur ; ce que confirme Darwin à propos du degré presque incroyable de pénétration, de prévoyance et de ruse qui s'est développé parmi les races à fourrures du nord de l'Amérique, par suite des poursuites incessantes de la part des hommes.

A coté de la puissance intellectuelle, Darwin cherche à montrer chez les animaux un commencement de senti-

ment moral, qu'il juge d'après leurs instincts sociaux. H est à peine possible de méconnaître une sorte de point d'honneur, de conscience, chez les plus nobles races de chevaux et de chiens. Et si l'on ramène avec quelque raison la conscience du chien à la crainte du châtiment, les choses se passent-elles fort différemment chez les plus grossiers d'entre les hommes? Dans le règne animal il faut reconnaître comme un germe de hautes facultés morales les soins, les soucis, les fatigues, le dévouement même pour les petits. Ici, pour nous servir de l'expression de Goethe répondant à Eckermann, se montre déjà dans l'animal le bourgeon qui dans l'homme doit devenir la fleur.

Nous sommes étonnés, dit Voltaire, avec son sens si juste dans de telles matières, par la pensée; mais le sentiment est tout aussi merveilleux : une force divine se manifeste dans les sentiments du moindre animal comme dans le cerveau d'un Newton. Quiconque, en effet, aurait expliqué le mouvement du polype saisissant la proie en vue, les soubresauts de la larve piquée, celui-là n'aurait pas de longtemps encore compris par là la pensée humaine, mais il serait sur la voie et pourrait y atteindre sans appeler à son secours un principe nouveau. Bien plus, l'ordonnation des parties, le développement considérable (Je l'organe matériel des sensations et de la pensée, qui

Page 1