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LE BUT DE LA NATURE ET DU MONDE

rétat le plus complet, sont aussi ceux qui parviennent le mieux à la perpétuité, cet organe doit se perfectionner par le cours des générations. Et les instincts animaux sont dans le même cas. Ce n'est pas l'abeille actuelle qui invente la ruche, et ce n'est pas davantage un Dieu qui la lui indique; mais dans la suite des siècles pendant lesquels l'insecte le plus imparfait devint successivement les diverses espèces de mouches, ces arts se sont formés dans le combat pour la vie en raison des besoins croissants, et se sont transmis aux races actuelles, qui en jouissent sans peine comme d'un bien héréditaire.

Revenons maintenant aux paroles de Kant : « Donnez moi de la matière et je vous montrerai comment il doit en sortir un monde; » entreprise qu'il jugeait réalisable à l'égard des masses inorganiques , mais qui selon lui devait échouer en face « d'une chenille ». La science moderne ne l'a pas à la vérité accomplie, mais elle a trouvé la vraie voie d'après laquelle elle pourrait l'accomplir dans l'avenir, et non plus exclusivement en ce qui concerne la chenille, mais en ce qui concerne l'homme lui-même.

Comme pour les buts particuliers de la nature, il pouvait être sérieusement question d'un but général du monde ou de la création prise dans son entier, aussi longtemps seulement qu'était supposé un créateur personnel, et que l'existence de ce monde était considérée comme un acte

de sa volonté. Partis de ce point de vue, les théologiens et les philosophes anciens désignèrent comme but de la création, tantôt la gloire du créateur, tantôt le bonheur de la créature, affirmant en même temps énergiquement que Dieu n'a pas besoin du monde, que sa perfection et sa félicité n'en reçoivent nul accroissement.

n faut s'arrêter sur le sort de cette affirmation pendant la dernière période de la philosophie moderne. Si déjà, avant la création du monde, disait Schelling, Dieu avait été en possession de la plus haute perfection , il n'aurait eu aucune raison de mettre au jour tant de choses, au moyen desquelles il ne pouvait atteindre un plus haut degré de perfection, mais pouvait seulement devenir moins parfait. Avec une intelligence aussi claire, aussi pénétrante que celle supposée à l'être divin par le théisme ordinaire avant l'époque de la création, nul ne pourrait expliquer un tout aussi embrouillé que l'est le monde, bien qu'il jouisse d'un certain ordre général. D'après Hegel, l'esprit du monde a eu la patience de se charger de l'immense travail de la constitution du monde, parce qu'il ne pouvait atteindre à la conscience de soi-même par un travail moindre.

Schopenhauer et ses partisans s'expriment sur ce point avec beaucoup moins de ménagements. Il faudrait, dit celui-là, s'attaquant au panthéisme, qu'un Dieu fût bien mal conseillé, qui ne saurait pas se procurer un plus grand plaisir que do so transformer on un monde aussi affamé que le nôtre; et là, sous la forme d'innombrables êtres vivants, mais tourmentés et souffreteux, qui tous ne subsistent quolqiio temps que pour so déchirer l'un Tautre,

et là, supporter sans mesure et sans fin la misère, la douleur et la mort. Et l'auteur de la philosophie de l'inconscient, dépassant encore le maître, s'il est possible : Si Dieu avait eu une conscience avant la création, celle-ci serait un crime inexcusable, et son existence n'est pardonnable que comme résultat d'une volonté aveugle; toute la constitution du monde serait une immense folie si son unique fin, une conscience indépendante, avait pu exister avant lui. Propositions qui ont trait, la première surtout à la doctrine de Schelling, touchant la création; la seconde, à l'explication de Hegel, concernant l'importance de la constitution du monde.

Si nous demandons quelle chose ce peut bien être qui rend ce monde si indigne d'un créateur divin , Schopenhauer nous répond : Il ne peut y av,oir ni douleur, ni mort dans un arrangement divin. C'est surtout la concurrence vitale, avec ses douleurs et ses horreurs çans nombre, qui lui ferme la voie pour une idée satisfaisante du monde. Mais cette concurrence vitale elle-même , avec toutes ses conséquences, nous l'avons reconnue plus haut comme le ferment qui apporte dans le monde tout mouvement et tout progrès ; et , chose étrange , Schopenhauer ne lui refuse pas ce caractère : « Faire des efforts et de la résistance, dit-il quelque part, est le besoin de l'homme comme celui de la taupe est de fouiller; la stabilité, qu'amènerait l'entière modération d'un plaisir constant, lui serait insupportable. Briser dos obstacles est la vraie jouissance de son existence , qu'ils soient matériels ou spirituels ; combattre et vaincre est une joie. Si toute occasion lui fait défaut , il en rherrho où il peut pour amener la fin d'uu

repos intolérable. » A la vérité , Schopenhauer voudrait détruire l'effet de cette concession, en attribuant déjà cette propriété de Thumaine nature au mauvais arrangement du monde. Néanmoins il ne serait pas bien difficile, au nom même de cet arrangement, de réfuter son pessimisme : « Tout mouvement , dit Lessing , engendre et détruit, apporte la vie et la mort ; apporte à toute créature la mort en même temps que la vie : vaudrait-il mieux nulle mort et nul mouvement, ou vaut-il mieux de la mort et du mouvement? »

Cette autre parole de Lessing, que si Dieu lui présentait le choix, ayant dans sa main droite toute la vérité, et dans sa gauche seulement le désir toujours vif de la connaître, mais à la condition d'errer sans cesse, considérant qu'à Dieu seul lui-même çippartient la vérité, il s'inclinerait humblement sur la main gauche et supplierait pour que le contenu lui en fût laissé. — Cette parole de Lessing fut toujours comptée comme une des plus exquises qu'il nous ait laissées. On y a trouvé la peinture de son génie affamé de recherche et d'activité. Si cette parole fit sur moi une vive impression, c'est que derrière sa signification subjective, j'y reconnus une portée objective infinie. Car n'y aurait-il pas là la meilleure réponse au grossier discours de Schopenhauer, regardant comme bien mal conseillé un Dieu qui n'aurait rien trouvé de mieux à faire que de s'incorporer à ce miséral)lo monde , si le créateur luimême eût été de l'opinion de Lessing , préférant la lutte à la possession tranquille ?

Ces choses paraissent des jeux de l'esprit pour notre point de vue, qui ne connaît plus de créateur conscient

précédant TUnivers; mais nous abandonnons facilement tout ce qui y a trait à ce créateur , et le contenu nous reste. Si nous ne pouvons plus remettre à un Dieu le choix entre une existence sans douleur et sans mort , mais aussi sans mouvement et sans vie, ou une existence dans laquelle le mouvement et la vie s'achètent par la douleur et la mort, nous pouvons néanmoins choisir nous-même si nous chercherons à comprendre ce dernier état, ou, nous figeant * dans une stérile condamnation de tout ce qui y est inhérent, si nous préférerons le premier.

En tant que nous parlions encore du but du monde, nous savons d'une manière précise que nous employons une expression subjective, et que nous comprenons seulement par là ce que nous croyons reconnaître comme le résultat général du fonctionnement des forces naturelles.

A la place d'un Dieu personnel , le précédent chapitre nous amena, comme conception dernière, produit de nos observations et de nos pensées, ou comme première cause, au delà de laquelle nous ne savons plus rien voir , à l'idée de l'Univers. Dans le cours de nos considérations ultérieures, nous avons appris à lo regarder comme un infini de matière qui , au moyen de décompositions et de mélanges, s'élève à des formes et à des fonctions toujours plus hautes, et, par des dilatations, des concentrations et des formations nouvelles, décrit un cercle éternel. En

général , ce qui nous paraît résulter de la constitution du monde, c'est un mouvement immensément varié ou la plus grande abondance de vie. En particulier, ce mouvement ou cette vie nous apparaît moralement et physiquement comme se développant, luttant et s élevant, et dans la mort même de l'individu, préparant une nouvelle naissance.

La vieille théorie religieuse voyait la réalisation du but du monde à la fin de ce même monde. Alors sont délivrées' autant d'âmes humaines que faire se peut, ou qu'il y en avait de prédestinées ; les autres sont remises au diable pour le châtiment mérité ; les esprits sont parfaits et continuent de vivre, tandis que la nature, jusque-là condition de leur développement, peut disparaître. D'après notre point de vue, le but du développement terrestre nous paraît, à nous aussi, être bien plus près de sa réalisation, aujourd'hui que la terre est remplie par les hommes et leurs œuvres, et en partie par des nations d'une haute culture intellectuelle et morale , qu'il y a des milliers et des milliers de siècles, où elle était peuplée exclusivement de mollusques ou d'annélides, auxquels vinrent plus tard s'ajouter les poissons, puis les grands sauriens et leurs similaires, enfin les premiers mammifères, mais où manquait toujours la présence de l'homme.

Mais il y aura à la fin un temps où la terre ne sera plus habitée, où même elle no sera plus une planète. Alors tout ce que celle-ci aura engendré et mis au jour dans le cours de son évolution, tous les êtres doués de vie et d'intelligence, tous les travaux et toutes les productions de ces êtres, toutes les formes politiques, toutes les œuvres

de Fart et de la science, tout cela ne disparaîtra pas seulement de la réalité sans laisser aucune trace, mais ne laissera aucun souvenir dans aucun esprit, puisque avec la terre aura péri son histoire. Dès lors, ou bien la terre aura manqué à son but, et après une si longue existence il ne sera rien sorti d'elle, ou bien ce but, ne comportant rien qui dût se perpétuer, sera atteint à ce moment de son histoire. La conséquence des événements de la terre, qui aura persisté durant toutes les périodes de son évolution , aura été en partie l'épanouissement et le mouvement de vie le plus brillant et le plus puissant, considéré dans la généralité ; en partie, et pris en particulier, la direction violente, ascendante de ce mouvement, qui par cette ascendance même empiétait sur la fin des individus.

Ici le commencement et la fin ne sont que des idées relatives. La vie de la terre, par exemple, peut être sous un rapport conçue comme croissante, sous un autre comme en décroissance. La chaleur, la fécondité luxuriante, l'imagination puissante ont diminué ; la finesse, l'élaboration, la spiritualisation ont augmenté. Il est probable que dans un avenir lointain des temps se préparent pour la terre, où elle sera encore plus froide, plus aride, plus stérile qu'elle n'est maintenant; on peut être disposé à se représenter, pour cette époque future, l'humanité comme rapetissée, ratatinée à la façon des Samoyèdes ; mais il est au moins aussi présumable que les conditions plus défavorables de l'existence auront produit en elle de nouvelles ressources intellectuelles, et lui auront donné plus de puissance sur elle-même et sur la nature.

S'il est ainsi reconnu pour chaque tout particulier de l'Uni-

vers, et la terre en est un, qu'au milieu de manifestations relativement toujours plus élevées, il atteint en soi son but à chaque moment, ce dernier caractère sera vrai aussi pour le Tout infini. En aucun instant l'Univers n'est plus parfait qu'à l'instant précédent; en d'autres termes, il n'y a en lui aucune distinction entre plus tôt et plus tard , parce qu'en lui tous les degrés et toutes les périodes de l'enveloppement et du développement, de la croissance et du déclin, de la naissance et de la mort, se touchent l'un l'autre et se complètent mutuellement dans l'infini.

Par là, chaque classe d'êtres se représente le but général du monde, ou le résultat pour chaque tout particulier, d'après un point de vue spécial. Quand la variété des manifestations vitales , la lutte des forces et la direction ascendante existeraient sur une planète comme sur une autre, dans un système solaire comme dans un autre, il y aurait dans chacun d'autres modes d'action, d'autres formes de phénomènes. Et de même sur la terre ce résultat doit affecter des formes différentes parmi les différents êtres vivants , quelque chose d'autre doit apparaître pendant le développement des races canines ou félines, et quelque chose d'autre pendant le développement des races humaines.

Ce qui doit apparaître et apparaît pendant celui-ci, nous allons le savoir, — c'est notre espoir, — si nous cherchons, pour conclure, à répondre à la dernière des questions proposées :

Le chemin que nous avons suivi pour parvenir jusqu'à l'homme, l'évolution que nous avons vue le produire, nous a, sous le rapport de sa destinée, des devoirs de son existence , amenés à un tout autre point de vue que celui de l'Eglise chrétienne. Pour nous, l'homme n'est plus sorti de la main de Dieu, mais s'est élevé des profondeurs de la nature. Son premier état ne fut pas paradisiaque, mais bien plutôt presque bestial. En revanche, il n'a plus, dès les premiers pas, fait la chute qui lui ravit le paradis; il n'a plus débuté par les hauteurs pour immédiatement sombrer dans l'abîme , il a commencé tout en bas, pour monter, bien lentement, mais sans relâche, pour monter toujours. Par là il rentre sous les lois du développement naturel dont l'avait, dès l'origine, tiré l'idée chrétienne du monde.

Comme nous le savons, les commencements de l'homme furent si humbles, que, même après son expulsion du paradis, l'histoire biblique nous le peint encore trop élevé. Elle lui fait labourer la terre ; mais celui qui venait de se détacher du rameau simien n'en était pas encore là. Le pressentiment d'un vêtement de peau animale est plus exact, mais, hélas ! nul Dieu ne le lui avait confectionné. Il devait lui-même l'arracher aux monstres, après les avoir combattus et tués. Au début de son évolution, nous voyons dans l'homme un chasseur affamé, un habitant des sombres forêts, oui, même un cannibale, un mangeur d'hommes. Comme nourriture végétale , pour faire diversion à sa chair et sa moelle d'ours ou de rhinocéros, il prit ce que les arbres lui offraient d'eux-mêmes en fruits, et la terre en racines nutritives. 'Jusqu'à ce qu'il se soit attaché la chèvre, la brebis, le bœuf, comme animaux domestiques , jusqu'à ce qu'il ait cultivé le blé sur une parcelle de terre, jusqu'à ce qu'il ait allumé le feu et y ait fait rôtir sa viande , jusqu'à ce qu'il ait su écraser le grain , pétrir la pâte et l'assainir à ce même feu, que de milliers d'années n'ont pas dû s'écouler !

Quelque misérable cependant que nous voulions, nous devions nous représenter l'état de l'homme primitif, il nous faut au moins supposer à celui-ci une propriété qui pourrait dans l'avenir lui être d'un grand secours : la sociabilité. Sans parler des autres animaux supérieurs, ceux en particulier que nous avons reconnus procéder d'une même origine que l'homme vivaient déjà en société. Sans doute celle-ci ne leur est pas très-utile ; elle leur profite dans la recherche de leur nourriture , dans la dé-

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