DÉVELOPPEMENT DES FACULTES MORALES
fense contre les ennemis ; mais, pour le reste , elle les laisse ce qu'ils étaient. Dans cette famille animale, au contraire, qui devait se développer et devenir les hommes, la sociabilité vint s'ajouter à la souplesse des organes externes en général, et de l'organe vocal en particulier, et cette union put aboutir aux plus brillants résultats.
Comme nous avons dû distinguer, dans la formation des corps appartenant à la nature inanimée , des forces d'attraction et des forces de répulsion, des tendances centripètes et des tendances centrifuges , ainsi se présente à nous cette double direction dans Tunion sociale parmi les êtres animés. La force de répulsion consiste dans la volonté particulière de ceux qui doivent s'unir, l'un voulant aller ici, l'autre là, souvent deux ou plusieurs se disputant un même objet, par exemple un peu de nourriture; à quoi s'ajoute encore, non-seulement avant Hélène, comme le dit le poëte, mais avant Eve elle-»même, c'est-àdire dans l'humanité primitive , une importante cause de guerre, la rivaUté pour la femme. En revanche, l'instinct social agit dans le sens attractif, centripète ; et avec lui, dans la même direction, la pression extérieure de la nécessité, l'attaque des forces supérieures de la nature vivante ou non vivante. Ce dernier motif devait avoir sur rhomme une action d'autant plus puissante que sa stature était plus faible en face des terribles carnassiers , et qu'il espérait davantage pouvoir leur résister en formant des alliances.
Et comme dans l'autre domaine, nous voyons aussi dans le domaine humain la loi naître de la rivalité des forces. Parmi les animaux eux-mêmes, — et d'autant plus qu'ils
sont plus élevés, — aucun individu n'est complètement égal à l'autre, ni pour le développement du corps, ni pour l'habileté dans le travail. C'est, avec la différence des âges, la cause qui porte l'individu le plus fort , le plus prudent, à se placer comme guide à la tête du troupeau. Si près de l'animalité que nous puissions nous représenter un premier troupeau humain, une différence ne dut pas tarder à s'établir, que l'un se soit montré plus courageux dans la défense contre l'ennemi, ou que dans les rapports intérieurs du troupeau, il ait traité avec moins de violence ses compagnons. Ainsi nous voyons, à ces commencements si infimes, se dessiner déjà deux propriétés qui, dans la suite des temps, nous apparaîtront comme les deux grandes vertus humaines : le courage et la justice. Et partout où elles se rencontrent , elles ne peuvent manquer de donner naissance à deux autres : la persévérance et la circonspection. Nous nous apercevons également ainsi de la manière dont les facultés morales se développent dans la société.
Tous les membres de l'union ne possèdent pas ces vertus ; mais pour la prospérité de celle-ci il leur faudrait les posséder ou au moins n'avoir pas les défauts contraires. Quand ceux-ci prédominent dans les rapports mutuels des sociétaires, quand ils s'accroissent, la société est menacée de la dissolution, de la destruction. Alors nous pénétrons dans une histoire de longs et féroces combats, pendant lesquels les hordes humaines ont commis beaucoup de crimes, ont beaucoup souffert, mais aussi ont beaucoup appris. On fit sous toutes les formes, et un nombre immense de fois, l'expérience de ce qui arrive, quand dans une société aucun