FONDEMENT DE LA MORALE
lence que n'égalent pas ces instincts supérieurs. Si dès lors il ne donne pas tout leur essor à ces instincts sensuels, lorsqu'ils barrent la voie au développement des autres, il nous faudra nommer cela un acte moral , qui n'a pas sa source dans la compassion, qui n'apparaît pas surtout comme conduite morale de l'homme envers les autres, mais de l'homme envers lui-même.
Tout acte moral, pourrais-je dire, est une harmonisation de l'individu avec l'idée qu'il se fait de l'espèce. En premier lieu, réaliser en soi-même cette idée, prendre pour guides les caractères spéciaux, la notion et la destination de l'humanité, tel est le résumé des devoirs de l'homme envers lui-même. En second lieu, reconnaître chez tous les autres les caractères de l'espèce partout semblable à ellemême, les développer, tel est le résumé de nos devoirs envers autrui. Distinguons ici les devoirs négatifs : ne porter atteinte aux droits de personne, et les devoirs positifs : porter secours à tous dans la mesure de ses forces, autrement dit, devoirs de justice et devoirs d'amour.
Plus les cercles tracés autour de l'individu par l'humanité sont rapprochés de nous, plus nous en recevons d'avantages, et plus sont immédiats les devoirs auxquels nous sommes tenus envers eux. Dans le plus proche, mais aussi le plus intime de tous, la famille, nous avons à conserver et à développer ce que nous en avons reçu , les
soins pleins de tendresse et les progrès vers l'humanité. A l'État, nous sommes redevables d'un sol ferme pour notre existence, de la sûreté pour nos vies et nos propriétés, et par l'école, de notre aptitude à la vie générale; chacun de ses membres doit consacrer à sa stabilité et à sa prospérité tout ce que lui rend possible sa situation dans la société. De la nation nous avons reçu la langue et la culture , conséquence de la langue et de la littérature ; la nationalité et la langue forment le lien intime de l'Etat, comme les mœurs nationales forment le fondement de la vie de famille ; nous devons toujours être prêts à donner à la nation nos forces, et, en cas de nécessité, notre vie. Mais notre nation elle-même n'est qu'un membre du corps de l'humanité , et nous ne devons désirer de voir aucun autre membre, aucune autre nation mutilée ou amoindrie, puisque l'entier ne peut prospérer que par le développement harmonique de toutes ses parties ; puisque cet entier, il faut le reconnaître et s'en réjouir, imprime son caractère à tout individu particulier, à quelque nation que ce dernier appartienne.
D'un autre côté, les devoirs de l'homme diffèrent selon la position qu'il occupe dans la communauté ; à côté des devoirs généraux, il y a les devoirs de vocation et les devoirs d'état. Dans beaucoup de cas l'état est assigné à l'individu, tandis que la vocation est le plus souvent le fait du libre choix, et son objet, du domaine moral. Après avoir mesuré tes propres aptitudes, dira ici le précepte, abandonne-toi à ta vocation, qui te permettra de rendre le plus de services pour la félicité commune, et où tu trouvera» pour toi-même la plus grande satisfaction.