Tout autre, pour ne pas dire tout contraire, est
l'idéalisme de Schopenhauer. Il est vrai qu'il cherchait, lui aussi , la solution du problème .universel exclusivement dans le groupe des phénomènes hyperorganiques, mais c'est son seul point de contact avec Hegel. L'idéalisme de Schopenhauer ne fait point triompher la raison qui, à force de se contempler, se croit victorieuse ; le célèbre misanthrope de Francfort tombe dans l'excès opposé : sa philosophie fragmentaire, incomplète semble bien plutôt un chant de désespoir, une marche funèbre accompagnant le défilé de toutes les folles prétentions de l'esprit humain.
L'inanité et l'arbitraire de l'hypothèse fondamentale de Schopenhauer saute aux yeux, rappelant les créations les plus malheureuses tle l'imagination philosophique. La métaphysique de la volonté n'a par elle-même aucun avantage appréciable sur la métaphysique de la raison, de l'idée, de l'âme, d'un côté, sur la métaphysique de la force, du mouvement, de l'éternelle matière de l'autre. Le « monde comme volonté » est un monde de fantaisie, au même degré que « le monde comme représentation » ou le monde composé d'atomes matériels.
L'hypothèse philosophique de Schopenhauer, pareille en cela à toutes les hypothèses de ce genre, n'embrasse et n'interprète les phénomènes que dans la propre conception du penseur et de'ses disciples plus ou moins nombreux. En dehors de ces limites subjectives, la métaphysique de Schopenhauer perd toute sa portée générale et ne conserve une certaine valeur que comme une monographie très caractéristique, quoique riche en erreurs et en contradictions et conçue en dehors de toutes les méthodes scientifiques, d'un ordre très spécial de faits. Tel est le sort de toute hypothèse métaphysique. La géndralité des résultats auxquels aboutissent les systèmes métaphysiques est essentiellement conventionnelle et relative ; elle n'existe que pour les disciples ; pour tous les ad-
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versaires, elle uflre un caractère diamétralement opposé.
En disant que le point de départ de la conception de Schopenhauer était parfaitement arbitraire, je me place au point de vue des méthodes de la science exacte, non à celui de l'histoire de la métaphysique. Il est certain, au contraire, qu^au point de vue de la filiation historique, ridéaiisme de Schopenhauer est infiniment moins attaquable que la plupart des systèmes nés dans la première partie de ce siècle, sans en excepter la philosophie de Hegel. Schopenhauer procède directement de Kant. N'admettant, comme lui. que la logique formelle, la séparant nettement de la métaphysique, il se distingue avantageusement, sous le rapport méthodologique, non seulement de Hegel, mais encore de tous ceux qui, à l'exemple de Schleiermacher, de Trendeleuburg, d'Ueberweg, ont essayé de prendre une situation intermédiaire, et de fonder une nouvelle logique sur le parallélisme supposé entre la pensée et l'être.
A bien d'autres égards encore, l'idéalisme pessimiste de Schopenhauer n'est qu'une conséquence naturelle de l'idéalisme critique du philosophe de Kœnigsberg. Sans parler des points de contact spéciaux, et laissant de côté toute analogie entre l'obscure théorie de la volonté morale de Kant et la doctrine incomparablement plus claire de Schopenhauer, qui fait de la volonté un phénomène précédant la représentation et distinct délie, on ne saurait méconnaître, tout d'abord, la part considérable, quoique indirecte, que l'œuvre de Schopenhauer a prise dans le mouvement de retour vers Kant auquel nous assistons aujourd'hui. On sait que la première édition de l'ouvrage principal de Schopenhauer a paru vers 1820, et n'a pas trouvé de lecteurs jusqu'à il y a vingt-cinq ou trente ans ; c'est à cette époque que sa popularité a commencé, et elle a justement coïncidé avec l'apparition du moderne criticisme, ayant la philosophie de Kant comme point de départ.
Cette coïncidence n'est certes pas fortuite. Suivant la juste remarque d'un des récents et des plus sévères critiques de Schopenhauer », aprcïfi la ruine définitive de l'hégélianisme en Allemagne, et la disi)arition en France de l'illusion éclectique, les deux pays se trouvaient, philosophiquement parlant, dans une véritable impasse. C*est alors qu'apparut la diflérence entre les deux tempéraments, les deux caractères, les deux cultures : l'Allemagne remonta instinctivement vers Kant et rencontra, chemin faisant, le pessimisme mordant et sceptique de Schopenhauer, un disciple de Kant; la France revint aux traditions philosophiques du xviii° siècle et trouva sur sa route le positivisme sensé, quoique un peu sec et dogmatique, dAuguste Comte, qui les résumait.
Dans ces deux faits qui sont contemporains et qui intéressent grandement l'histoire intellectuelle de l'Europe, se manifeste très nettement la relation intime qui existe entre les conceptions philosophiques d'une société donnée et l'ensemble de son dévelopi ement sociologique. Ils indiquent clairement que les systèmes métaphysiques, tant que la source à 'laquelle ils puisent n'est pas tarie, entrent dans l'évolution générale comme des facteurs indispensables. On le voit encore dans l'exemple de l'Angleterre dont le rôle philosophique a été à coup sûr considérable. A certains égards, l'Angleterre a devancé la France, à d'autres elle est restée en arrière, mais dans l'ensemble et dans leurs grandes lignes, les deux civilisations se valent. Si donc nôtre manière de voir est juste, l'Angleterre a dû, elle aussi, dans la première moitié du siècle, 0|)érer un retour vers les brillantes traditions de son récent passé et voir naître les doctrines positives. Et, en effet, elle resta rebelle à la réaction philosophique qui se produisit dans le premier quart du siècle, elle accepta, au contraire, avec