La métaphysique idéaliste, môme après Kant et les
46 L'ANCIENNE ET LA NOUVELLE PHILOSOriIIE
immenses progrès du savoir positif, continue à avoir de nombreux et brillants adeptes. J'ai signalé précédemment le rôle qu'eut rAUemagne dans ce mouvement ; j'ai indiqué les raisons de ce curieux phénomène; j'ai cité les principaux représentants de la pléiade d'idéalistes allemands du commencement de ce siècle. De la plupart d'entre eux nous ne mentionnerons ici que les noms, car leurs systèmes, quelque intéressants qu'ils soient, n'ont été que le produit de ce romantisme réactionnaire qui embrassa à une certaine époque toutes les manifestations de la pensée et de la vie pratique, et qui lut essentiellement transitoire.
Il nous importe fort peu, comme le remarque un philosophe contemporain, de savoir comment Fichte déduisait son 77ioi omnipotent de l'obscure théorie kantienne sur l'unité synthétique de la perception, et à quels sortilèg(»s avait recours le panthéiste Schelling pour tirer do la formule logique A = A tout un monde de phénomènes (8).
Il est nécessaire pourtant de faire deux exceptions, et de dire quelques mots de deux idéalistes : Hegel et Schopenhauer dont l'influence a été considérable sur la culture intellectuelle, sinon sur les progrès de la philosoidiie. Ils sont intéressants à un autre point de vue encore, le premier comme auteur d'ujie tentative singulièrement puissante de retour à une phase philosophique depuis longtemps dépassée; le second comme une preuve caractéristique de l'épuisement de l'idéalisme et, à certains égards, comme un acheminement vers quelques-unes des philosophies scientifiques modernes.
La valeur de Hegel n'est pas contestable, incontestable aussi le prestige qu'a exercé son brillant idéalisme sur les esprits les plus avancés. La systématisation de Hegel ne ressemblait ni à une restauration lente et laborieuse, ni à un développement régulier et logique de l'ancien idéalisme ; elle ressemblait bien plutôt à la découverte d'une formule
magique depuis longtemps perdue, à Ja résurrection de ce que l'on s'était peu à peu habitué à considérer comme un cadavre. Ce prodige, au milieu de tous les prodiges du xix« siècle, étonnait et frappait plus qu'il n'enchantait; mais, comme tous les prodiges, il ne dura pas longtemps. Il se trouva qu'on n'avait nullement à faire à un organisme plein de vie et de santé, qu'on était en présence d'un corps galvanisé. Schopenhauer fut des premiers à le remarquer, et c'est là un de ses mérites. Il ne resta, en définitive, que la conviction que Hegel était un puissant esprit.
L'idéalisme métaphysique ressuscité par Hegel correspondait-il à un besoin intellectuel quelconque de ses contemporains? Son remplacement rapide et radical par les doctrines matérialistes permet de conclure avec certitude , que ce besoin était en tous cas temporaire et superficiel. L'explication de l'influence de Hegel ne se trouve pas dans le fond de sa philosophie, elle est tout entière dans les formes habilement appropriées aux tendances du temps, dans les idées secondaires, dans les accessoires de divers ordres, en un mot, dans une nouvelle façon de servir un vieux plat dont tout le monde semblait dégoûté. Hegel n'était d'ailleurs pas avare de promesses; sa philosophie devait contenter de la façon la plus complète et la plus certaine, les vagues aspirations du siècle que Gœthe avait symbolisées dans l'immortelle figure de Faust ; l'impuissance des sciences naturelles , qui laissaient sans réponse toute une série de questions d'une importance suprême pour l'humanité, devait être vaincue par ce nouvel effort intellectuel.
Hegel laisse entendre que le « saut dans l'incognoscible », ce but suprême de la pensée transcendante, n'est devenue possible que de notre temps, riche en expériences de toute nature et pénétré du sentiment historique ; il insinue que la pensée humaine a des moyens nouveaux pour franchir l'obstacle, et que, grâce au passé, grâce au développement
objectif de l'idée universelle et son incarnation dans Tencyclopédie du savoir, les chances de succès ont considérablement augmenté. L'ancienne téléologie, la téléologie mécanique, devait être remplacée par une téléologie nouvelle, la vieille idéologie devait disparaître devant une idéologie dans laquelle le but et la cause, le sentiment et l'existence réelle, le monde et l'idée seraient des conceptions adéquates, et dans laquelle toutes les barrières conventionnelles disparaîtraient dans l'essence universelle.
Hegel, s'appuyant sur les principales thèses de Schelling et développant, complétant la méthode qui, dans ses traits principaux, avait été indiquée par Fichte, identifie tout, la pensée et l'existence, la nature et l'histoire, le concret et l'abstrait, le subjectif et l'objectif, le formel et le réel, la logique et la métaphysique. Malgré cela ou peutêtre à cause de cela, sa philosophie présente, suivant l'expression de Haym, un atlas détaillé, une carte frappante de toutes les contradictions. L'esprit humain n'a probablement jamais atteint une pareille virtuosité dans la confusion, jamais l'idéalisme extrême n'avait fêté de pareilles saturnales. Mais ce n'est certes pas ce côté qui attirait la foule des auditeurs autour de la chaire de l'Université de Berlin, et les rendait attentifs à la parole, fort peu éloquente, comme on sait, du maître. Parmi toutes les transformations, ou plus exactement, comme résultat final de toutes ces identifications arbitraires, devait se trouver la suppression définitive de l'incognoscible , son identification avec le connaissable. Cet espoir fut déçu, la philosophie de l'identité absolue du fini et de l'infini menaçait, au contraire, de transformer le connaissable en incognoscible; mais l'espoir fut très réel, — c'est là une des raisons principales du succès éphémère de la tentative hégélienne.