‹ L'ancienne et la nouvelle philosophie [microform]Chapitre 12 sur 81 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

1. Nous connaissons maintenant, dans ses traits principaux, le passé de deux conceptions du monde fort répandues. Nous avons vu que le matérialisme et l'idéalisme traversaient toute l'histoire de la philosophie, qu'ils avaient surgi et s'étaient développés simultanément, et, qu'en thèse générale, leurs destinées étaient analogues. 11 ne nous a pas été difficile de nous convaincre que les deux conceptions avaient pour point de départ des procédés essentiellement semblables, procédés auxquels s'adresse toujours, pendant une certaine période de son développement, l'esprit humain *en quête d'une formule générafe et supérieure, pouvant condenser l'infinie variété des phénomènes concrets. Nous sommes enfin arrivés à cette conclusion, que le matérialisme et l'idéalisme constituaient deux exagérations exclusives, deux pôles contraires d'un même état mental, caractérisé par la connaissance insuffisante du monde, de l'homme et de leurs relations réciproques. Dans la lente évolution du savoir abstrait, à cet état mental correspondent de nombreuses et graves lacunes, un développement rudimentaire des degrés intermédiaires et l'absence complète des degrés supérieurs.

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Au point de vue historique, le matérialisme et Tidc^'alisme ne sont donc que deux variétés distinctes d'une mC^me philosophie, d'une môme conception du monde. La cause dont l'action s'étend sur de larges périodes de l'histoire humaine, l'ahsence de connaissances positives, relatives h des groupes entiers de phénomènes, produit une situation qui dure tant que le savoir reste insuflisant, et qui assure le triomphe de conceptions correspondantes. Partant d'hypothèses générales, nécessairement invériliables, ces conceptions, connues sous le nom pompeux de màtaphysique, arrivent, au point de vue de leurs constructions logiques, à une série de contradictions inconciliables dans les limites des notions scientifiques ; au point de vue des faits, à une ibule de grossières erreurs, relevées quelquefois môme par les contemporains, devenant toujours évidentes aux yeux des générations suivantes. Pourtant, par la suite, les facteurs qui avaient produit un certain état mental, se transforment radicalement; en même temps changent les procédés d'explication de l'iMisemble des phénomènes. Une crise se manifeste dans les consciences qui relègue la métaphysique, dans toutes ses manifestations, parmi les choses évidemment exclusives, évidemment erronées, et la considère non seulement comme la philosophie dune époque d'ignorance, mais encore comme la philosophie de l'ignorance, caractérisant une longue succession de siècles dans l'histoire de l'humanité.

2. Nous n'avons considéré pourtant jusqu'ici que deux des formes de la pensée métaphysique, et l'on peut se demander si elles épuisent tout le fonds de la philosophie ancienne, si elles suffisent à résumer la théorie de l'a priori. Ce n'est que dans le passé de la philosophie qu'on peut trouver la réponse à cette question ; en premier lieu, parce que ce sont les faits qui doivent inspirer à l'investigateur le principe de sa classification ; en second lieu, parce que

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les divisions fondées sur ce principe doivent être soigneusement confrontées avec la réalité concrète , qui seule leur donne leur valeur et leur authenticité. C'est pour cela que dans tout ce qui précède j'ai cherché à rester fidèle à la méthode historique.

Le lecteur connaît la thèse qui m'a servi de base pour classer les systèmes philosophiques : elle équivaut à une large systématisation des faits histori(jues les plus incontestables. Pourtant, pour mieux fixer les idées , je vais résumer ici, aussi brièvement que possible, les points fondamentaux de cette thèse.

Tout système philosophique, à quelque époque qu'il appartienne et quel que soit l'état mental qui le produise, tend toujours, autant qu'il peut, à constituer une explication générale et complète de l'univers et de ses phénomènes, par conséquent une conception du monde, une sorte de savoir supérieur. A l'heure présente, personne ne conteste sérieusement la légitimité d'une pareille définition de la philosophie. N'est-il pas évident, dès lors, que ce savoir général est soumis à la loi naturelle qui régit le développement de toutes les branches du savoir spécial, qu'il se trouve en relation intime avec l'accroissement successif de ce dernier, et qu'il en est toujours dépendant? La définition de la philosophie une fois acceptée, je ne crois'pas qu'on puisse faire dlobjections sérieuses à cette conséquence qui en découle nécessairement. Ces prémisses conduisent à la conclusion évidente, que les époques d'ignorance, alors que de vastes domaines se trouvaient encore en dehors de la sphère de l'investigation scientifique, et que la série des sciences était une série de lacunes du savoir spécial, ne pouvaient posséder, en fait de philosophie, qu'un terme intermédiaire entre la création purement poétique et le savoir vraiment général — la philosophie hypothétique. Une pareille conclusion est corroborée par tout le passé intellectuel, par l'exemple de tout ce qui a jamais

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porté le nom de système philosophique. Le savoir général que ces systèmes promettaient à leurs adeptes, consistait, en dernière analyse, en une série d'hypothèses générales, et les prétentions de l'ancienne philosophie à l'universalité de ses principes ne peuvent être expliquées et légitimées qu'en tant que ces principes conservaient réellement le caractère d'hypothèses invérifiables, destinées à embrasser tous les ordres de phénomènes.

C'est ce rôle de l'hypothèse générale dans la structure intime de toute doctrine métaphysique, qui m'a servi de point de départ pour la classification des philosophies du passé. Si les divers systèmes se distinguent essentiellement entre eux par un côté quelconque, c'est bien par le caractère de leurs hypothèses fondamentales qui sont tirées tantôt d'un groupe , tantôt d'un autre, de phénomènes naturels. La classification de ces hypothèses dominantes est en môme temps la classification des tendances philosophiques des époques correspondantes.

Une pareille manière de voir est tout à fait conforme à quelques-unes des données générales de l'histoire de la civilisation, ce qui ne supprime pas l'obligation de la contrôler par l'examen des S3'stèmes philosophiques qui se sont produits. J'ai montré, par l'exemple des doctrines du matérialisme et de l'idéalisme, que le principe de ma classification soutenait l'épreuve des faits historiques. Il ne me reste donc qu'à développer ce principe, et, en premier lieu, à résoudre la question de savoir s'il se présente quelque nécessité historiquement fondée, de compléter la classification par de nouvelles catégories , par de nouveaux types philosophiques. Il est certain, en effet, que, quelle que soit l'influence prépondérante des deux modes de philosopher, il est impossible de ranger sous leurs bannières tous les systèmes, sans rester à la superficie des choses, sans être obligé de recourir à des analogies forcées ou à des subdivisions qui détruisent le j^rincipal avantage

de la classification, sa simplicité. Il est, d'autre part, non moins incontestable, que le domaine des hypothèses est presque aussi vaste que le domaine des faits, et que si un certain ordre ne régnait pas dans le premier, le second nous présenterait l'image du chaos ; il nous serait impossible de classer la philosophie selon le principe que nous avons choisi, et nous en serions réduits à accepter le point de vue de certains historiens de la philosophie, qui voient autant de types de conceptions du monde qu'il y a eu de penseurs originaux, c'est-à-dire à suivre les divisions banales et arbitraires qui ne signifient rien.

3. La solution de cette difficulté se trouve dans la hiérarchie des sciences donnée par Comte et présentement acceptée à peu près partout. Cette classification est la meilleure de toutes celles qui ont été proposées pour classer, non seulement les relations entre phénomènes qu'on appelle leurs lois naturelles, mais encore les combinaisons arbitraires et hypothétiques qui ont leur point de départ dans nos facultés Imaginatives ; elle présente une base large et solide sur laquelle on peut asseoir toutes les divisions du savoir, aussi bien du savoir positif, exact, vérifié dans ses moindres détails, que du savoir hypothétique, imaginaire, invérifiable même dans ses traits principaux. Peu importe que le savoir positif soit présentement le seul reconnu, que le savoir métaphysique soit considéré comme équivalent à un défaut complet de connaissances réelles; outre que cette opinion est inexacte pour le passé, nous avons justement pour but de classer ici les produits philosopliiques d'une longue période d'ignorance.

Envisagée dans ses grandes lignes, la classification de Comte nous donne trois groupes nettement difl'érenciés de phénomènes : le groupe inorganique ou physico-chimique, avec sa base mafthématique ; le groupe organique ou biologique, qui s*appuie sur le premier; enfin le groupe hyper-

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organique ou psycho-sociologique qui, à son tour, se superpose au précédent. Toutes les hypothèses générales qui ont été présentées, par conséquent tous les systèmes philosophiques peuvent être ramenés à ces trois grandes divisions des phénomènes naturels.

Il est inutile de poursuivre la division plus loin, et de chercher le parallélisme jusqu'à la série des sciences abstraites particulières. En effet, les limites qui séparant ces sciences n'étaient pas déterminées pendant la période la plus florissante de l'enfantement des hypothèses et des philosophies qui en étaient la conséquence ; quelques-unes d'entre ces sciences n'existaient môme pas. D'autre part, il est de l'essence d'une hypothèse générale de ne pouvoir être renfermée dans des cadres trop étroits. Le but d'une pareille hypothèse étant de généraliser les phénomènes, elle tend toujours, pour peu qu'elle se développe, à franchir les bornes du domaine qui lui a donné naissance, à embrasser le plus grand nombre possible de faits, à revêtir, en un mot, le caractère d'universalité. L'examen rationnel des systèmes philosophiques peut et doit porter sur le mode de formation des hypothèses qui leur servent de centre, sur les racines les plus profondes de ces hypothèses — les faits particuliers qui appartiennent à des sciences abstraites déterminées, — mais la classification des systèmes atteint parfaitement son but, lorsqu'elle a défini les principaux groupes dans lesquels se rangent naturellement les phénomènes et les sciences qui leur correspondent.

4. On arrive ainsi à une classification tripartite des anciennes conceptions du monde. Nous avons examiné deux . de ses termes, le troisième correspond au domaine des phénomènes organiques qui constituent le passage de la cosmologie à la sociologie, de l'ordre extérieur à l'ordre humain. Si notre principe général est exact, les penseurs ont dû puiser lij)rement et, pour la plupart du temps in-

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consciemment, dans ce nouveau et vaste domaine, les éléments de leurs hvpothèses universelles, comme ils 1 ont fait pour les deux autres parties du savoir. Quelque chose de semblable s'est-il réellement passé? Les exigences de notre classification ont-elles été remplies? Existe-t-il, en un mot, un groupe de systèmes comblant le vide entre le matérialisme et l'idéalisme, et s'il existe, épuise-t-il toutes les variétés de la métaphysique, que nous n'avons pas encore examinées, sans laisser de résidu appréciable qui ne soit pas réductible à l'un des trois termes de notre classification? Les faits historiques répondent à toutes ces questions de la façon la moins équivoque. Nous connaissons, danîi le passé de la philosophie, à côté du matérialisme et de l'idéalisme, un groupe intermédiaire portant le nom caractéristique de sensualisme. Cette terminologie, appliquée aux trois philosopliies, acceptée unanimement par . tous et facilement traduisible en termes moins familiers à l'oreille, de mécanisme, de Inologisme, de vsvchologisme, est très significative; elle constitue une sorte de confirmation instinctive de notre principe de classification. Il nous suffira d'ailleurs de jeter un rapide coup d'œil sur les systèmes sensualistes pour nous convaincre que cette classification embrasse la totalité des constructions métaphysiques et ne laisse rien d'essentiel en dehors, à l'exception, bien entendu, (Je ces tentatives bâtardes qui, sous le nom' d'éclectisme, n'ont jamais eu souci de l'homogénéité de leur fonds, ou de ces essais tout modernes qui creusent un sillon métaphysique nouveau et sont destinés à se placer à la limite de l'ancienne philosophie de l'ignorance et de la future philosophie des sciences.

5. Quelques considérations générales sur le terme même de sensualisme, et sur la place que cette philosophie occupe dans l'histoire du développement des conceptions métaphysiques, me paraissent indispensables ici (10).

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On définit habituellement le sensualisme comme une philosophie qui attribue la genèse des idées aux sens, qui explique toutes les actions psychologiques par des impressions sensorielles ; Buckle » avait donc raison de dire qu'il fallait remplacer les termes ambigus de sensualisme et sensualiste par les termes étymologiquement plus exacts de sensationnalisme et sensationnaliste. La définition ordinaire est d'ailleurs parfaitement juste; elle vise le point caractéristique, elle fait ressortir du premier coup l'essence môme de l'hypothèse fondamentale ; sous ce rapport elle est irréprochable, et il serait à désirer que les définitions courantes .du matérialisme et de l'idéalisme fussent sincères et franches au même degré. La définition pèche par un autre côté, elle ne prend pas en considération ce fait, que le sensualisme n'est pas seulement une théorie de la genèse des idées, mais encore une conception complète du monde, une philosophie originale fondée sur cette théorie. L'erreur ici est analogue à celle qui consisterait à définir le matérialisme comme une théorie spéciale du mouvement, et l'idéalisme comme une théorie particulière des idées innées. De pareilles définitions sont trop étroites, elles embrassent les traits saillants, mais non l'ensemble des caractères distinctifs dont se compose une conception du monde. Il importe donc d'élargir considérablement la définition habituelle du sensualisme, il importe d'y faire figurer tout ce qui fait sortir cette philosophie du domaine dans lequel elle puise son hypothèse, et lui permet d'interpréter tous les phénomènes sans exception.

Cela n'ofl're aucune difficulté sérieuse après tout ce qui a été dit précédemment sur le matérialisme et l'idéalisme. En tant que philosophie, le sensualisme admet une construction hypothétique, fondée sur une étude hypothétique d'un vaste département de l'inconnu ; il n'est donc, à ce

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