‹ L'ancienne et la nouvelle philosophie [microform]Chapitre 13 sur 81 · Hisiory of civilisatiott, tome I, p · texte numérisé non relu

Hisiory of civilisatiott, tome I, p

«if 1

point de vue, qu'un degré intermédiaire très remarquable dans le double processus de l'endosmose matérialiste qui absorbe le sujet moins connu par l'objet plus connu, et de rexosmose idéaliste qui absorbe inversement l'objet par le sujet, processus qui revêt dans l'histoire des anciennes conceptions les formes les plus diverses et constitue, à vrai dire, toute la substance du passé de la philosophie. La sphère la moins générale et la plus complexe de l'objet, la sphère biologique, domine dans le sensualisme le sujet sous son double aspect, psychologique et sociologique. Cette philosophie montre donc, comme le matérialisme et l'idéalisme, peut-être même d'une façon plus évidente, la tendance caractéristique de toute métaphysique vers l'élaboration de principes qui ne sont généraux que de nom, et qui sont réellement nés sur le terrain du savoir spécial. Sans attendre la vérification, dans les limites de la science spéciale, de l'hypothèse biologique qui lui sert de base, le sensualisme s'empresse d'expliquer hardiment, et par conséquent d'une manière tout à fait superficielle, l'ensemble des phénomènes cosmiques; il y a donc là un exclusivisme particulier qui complète tout naturellement l'exclusivisme des systèmes matérialistes et idéalistes.

6. A certains égards, le sensualisme peut être considéré comme une erreur des biologistes ou des psychologues, plutôt qu'une erreur des philosophes ; mais il importe de remarquer que dans son histoire, de même que dans l'histoire du matérialisme, le savoir spécial joue un rôle autrement considérable que dans l'histoire de l'idéalisme, ce qui est la conséquence nécessaire de la plus grande généralité des phénomènes qui leur servent de bases. Cela est si vrai, que chez bon nombre de penseurs de ce groupe, il est parfois fort difficile de tracer une ligne de démarcation entre ce qu'ils considéraient comme étant le savoir général ou philosophique et ce qui appartient au savoir spécial ; seu-

lement, dans l'ordre spécial, ils étaient sensualistes dans le sens propre du mot, dans l'ordre général, ils l'étaient dans le sens habituel, dans le sens de métaphysiciens d'une certaine catégorie.

L'erreur considérée au point de vue de la science particulière, consiste à n'expliquer que quelques phénomènes les plus voisins parmi ceux que le savant étudie, au moyen des lois qui servent à relier soit les phénomènes plus généraux, ce qui est le cas du matérialisme, soit les phénomènes plus spéciaux, ce qui est le cas de l'idéalisme, soit, entin, les phénomènes occupant un rang intermédiaire, puisqu'ils sont généraux par rapport à ceux qui suivent, et spéciaux par rapport à ceux qui précèdent, ce qui est le cas du sensualisme. L'erreur des penseurs consiste dans l'explication non plus seulement des phénomènes voisins, mais de tous les phénomènes, du cosmos entier, et non plus de quelques-unes de ses parties, au moyen de généralisations empruntées tantôt au domaine le plus simple et le plus général, tantôt au domaine le plus complexe et le plus spécial, tantôt enfin au domaine mitoyen. C'est cette dernière erreur qui seule constitue la condition constante et nécessaire, le caractère spécifique de toute métaphysique ; toutes les autres espèces d'atteinte à l'équilibre' qui correspond à la vérité scientifique, toutes les autres sortes de prééminence illégitime de points de vue spéciaux en dépendent, et c'est avec raison qu'on considère comme métaphysiques les opinions ou les doctrines qui en portent la trace.

Pourtant ces opinions et ces doctrines, tant qu'elles ne franchissent point certaines limites, tant qu'elles ne tombent point dans l'universalité, ne constituent pas encore un système philosophique, une conception métaphysique du monde. La métaphysique ne commence qu'au moment précis où l'esprit humain cède à la tentation d'une hypothèse unique interprétant l'ensemble des choses naturelles, et

le sensualisme n'est devenu la source d'une conception métaidiysique que parce que, lui aussi, n'a pas su y résister. Le monisme lui appartient autant qu'aux deux autres philosophies ; le dualisme n'a fait que l'effleurer, sans laisser de traces durables. Tout est monistique dans le sensualisme : la réduction hypothétique des différents ordres de phénomènes à un type unique, primordial, irréductible ; l'explication, hypothétique aussi, au moyen d'une catégorie de lois, de toutes les autres catégories de propriétés ; la définition de tous les phénomènes, abstraits ou concrets, de caractère psychologique, sociologique ou inorganique, comme étant des cas particuliers d'une propriété fondamentale: la sensation. Pour le vrai sensualiste, tout est sensation et perception sensorielle, c'est-à-dire fait biopsychologique, comme pour le matérialiste conséquent, tout est-matière et mouvement, c'est à-dire fait physico-mécanique, comme pour l'idéaliste pur, tout est idée, conception de l'esprit, c'est-à-dire fait appartenant à la partie la plus spéciale de la psychologie et, à certains égards, à la sociologie. Il est évident que l'hypothèse nécessaire à une pareille unification des phénomènes et dont les trois philosoi>hies ont si largement usé, non seulement dépasse de beaucoup les limites des phénomènes similaires, et ne peut dès lors être considérée' comme une hypothèse scientifique, mais encore embrasse sciemment tous les groupes naturels de faits, et constitue, par conséquent, l'hypothèse philosophique dans le sens le plus strict du mot.

7. Ayant pris possession du domaine intermédiaire entre le monde inorganique et le monde hyperorganique, le sensualisme en fit la base solide de ses opérations philosophiques dans les domaines voisins, une citadelle invincible d'où il entreprenait des sorties de tous les côtés, et où il rentrait, suivant les circonstances, avec un riche butin ou les mains vides. Particulièrement fréquentes et heureuses

ont été ses attaques contre une autre place forte, isolée et inattaquable en apparence, elle aussi, et qu'occupait Tidéalisme. De ces attaques, les sensualistes revenaient rarement sans quelque acquisition, sans quelque résultat important, à leur sens du moins.

Il est certain que les racines profondes de la conception sensualiste se trouvaient toutes dans la sphère des phénomènes qui appartiennent présentement à la biologie, mais ses pousses se dirigeaient un peu de tous les côtés, du côté du matérialisme, et surtout du côté des faits psychologiques. Cela était, d'ailleurs, très naturel. Le sensualisme, nous l'avons vu, constitue, à tous égards, une forme intermédiaire entre les extrêmes du matérialisme et de l'idéalisme ; on pourrait dire qu'il les concilie, si ces extrêmes étaient conciliables. L'examen des systèmes sensualistes y découvre facilement ces deux tendances, les sensualistes français penchant davantage vers le matérialisme, les sensualistes anglais et allemands inclinant plutôt vers l'idéalisme; mais tous s'occupent principalement de questions psychologiques. Dans l'ordre des phénomènes organiques, pour lesquels le fait de la sensation a une grande importance, rien, en effet, ne pouvait être aussi intéressant que l'esprit humain et l'homme lui-môme, en tant que sujet. C'est pour cela que la plupart des sensualistes sont psychologues comme les idéalistes, non physiciens comme les matérialistes. Ce point de ressemblance a souvent donné lieu à la confusion entre les systèmes sensualistes et les systèmes idéalistes, quoique d'autre part on les ait fréquemment confondus avec les conceptions matérialistes.

Tout cela démontre une fois de plus l'insuffisance des points de vue qui régnent dans l'histoire de la métaphysique, et la légitimité de ma façon d'envisager le sensualisme. Dans la classification des philosophies du passé que je propose, le danger de ces sortes de confusions diminue considérablement, mais il ne disparait pas complètement,

car il n'est pas toujours facile de tracer du premier coup une ligne de démarcation nette entre deux conceptions se touchant de près par suite de la connexion des domaines, dans lesquels elles puisent leurs hypothèses fondamentales. Kn ce qui concerne le sensualisme, la distinction est aisée, lorsqu'il s'agit de le comparer au matérialisme, mais elle devient singulièrement embarrassante lorsqu'il s'agit de l'isoler des fractions les plus modérées de l'idéalisme. C'est là la conséquence de l'obscurité profonde qui entoure encore la nature des phénomènes psychologiques. Quels sont, l)armi eux, ceux qui appartiennent exclusivement à la biologie, quels sont ceux qui ne peuvent s'expliquer au moyen de causes purement physiologiques ? Tout cela est provisoirement matière à discussion, et se détermine assez arbitrairement, dans les limites de la physiologie cérébrale et de la psychologie expérimentale, à l'aide d'hypothèses spéciales fournies par ces deux branches du savoir. Du caractère propre de ces hypothèses dépend évidemment la réponse aux questions particulières, qui naissent de la nécessité de trouver une séparation quelconque entre le sensualisme et l'idéalisme. Plus on étendra le champ d'action des causes organiques, plus on admettra de cas de leur influence exclusive, plus grand sera le nombre d'idéalistes modérés qu'il nous faudra, en vertu du principe de notre classification, ranger parmi les sensualistes ; inversement, plus fréquente sera l'intervention des faits hyperorganiques, plus nombreux seront les sensualistes qu'il faudra faire passer dans le camp des idéalistes. Mais ces oscillations de la ligne de séparation ne démontrent pas que la ligne n'existe pas, et que sa direction, présentement hypothétique, ne sera un jour inscrite avec certitude sur la carte du passé de la philosophie.

8. L'obligation où l'on se trouve parfois de distribuer dans des groupes philosophiques différents les diverses

ROBEnTT.

L'ANCIENNE ET LA NOUVELLE riIILOSOniIE

parties d'une même doctrine, n'infirme en rien l'exactitude du principe de classification que j'ai développé. Cette obligation démontre, tout au contraire, d'une façon indirecte, mais décisive, la légitimité de ce principe, car elle correspond à la nature générale de notre esprit qui n'est pas exempt d'inconséquences et de contradictions, même chez les penseurs les plus éminents. Ainsi, et pour ne citer qu'un exemple tn^s connu, le grand idi'aliste Kant résout beaucoup de problèmes ps3xhologiques dans le sens de riiypothèse sensualiste la plus pure ; ces parties de sa philosophie peuvent donc être rattachées au sensualisme, quoique le système entier soit incontestablement idéalist(\ De pareils faits abondent dans l'ancienne philosophie, on les rencontre à tout instant dans chacune des trois directions de la pensée métaphysique. Aristote et Descartes ont plus d'une fois soutenu des thèses parfaitement matérialistes, tout en étant des idéalistes au premier chef; un grand nombre de matérialistes de l'antiquité et du moyen âge étaient entachés d'idéalisme ; la théorie de la connaissance des modernes matérialistes est due en entier au sensualisme. L'homogénéité parfaite des doctrines n'appartient qu'à un petit nombre de penseurs privilégiés et, à en juger par les faits, elle n'a jamais servi de mesure pour ai)précier leur mérite, leur influence sur les contemporains et la postérité, le rôle utile qu'ils ont joué dans la lutte avec les formes grossières de la métaphysique, les superstitions des masses, les préjugés des classes dirigeantes, l'ensemble des conditions, en un mot, qui gênent la marche normale de l'évolution sociale.

9. Quoi qu'il en soit, nous ne ferons rentrer dans le groupe du sensualisme que les doctrines dans lesquelles la prédominance appartient à des hypothèses fondamentales, empruntées au domaine d'une psychologie qui n'est pas violemment séparée de l'ordre biologique, qui n'est pas

MATÉRIALISME, IDÉALISME, f^ENSUALISME C7

autonome comme la psychologie des idéalistes. C'est bien pour cela que les sensuallstes sont ordinairement considérés comme les ancêtres de ia psychologie physiologique contemporaine; nous verrons pourtant que cette filiation, adoptée par la plupart des historiens de la psychologie moderne n'est vraie qu'en partie. Ce qui est plus remarquable' et ce qui n'a pas suffisamment attiré l'attention, c'est la relation qu'on peut établir entre le sensualisme et les premiers essais de création d'une science des phénomènes sociaux. En effet, il semble à première vue que ces phénomènes qui sont d'ordre super-organique et appartiennent par conséquent, au domaine propre de l'idéalisme, eussent du être étudiés tout d'abord par les idéalistes. C'est pourtant le contraire qui est arrivé ; le matérialisme et surtout le sensualisme ont contribué bien plus que l'idéalisme à l'avènement d'idées justes sur la sociologie; on pourrait peut-être dire, pour être plus exact, qu'ils l'ont moins entravé.

30. Toute l'histoire de l'idéalisme montre clairement combien précaire a été l'influence de la métaphysique sur les progrès du savoir spécial, combien faible le lien que quelques historiens de la philosophie s'efforcent d'établir entre le rapide développement de la philosophie hypothétique et la lente croissance des sciences positives Si, dans l'ancienne philosophie, dans cet ensemble hétérogène d'opinions, de points de vue et de doctrines, nous supprimons tout ce qui est spécial, tout ce qui appartient aux sciences particulières ou à la philosophie des sciences particulières, tout ce qui a pu servir à la systématisation du savoir positif, nous n'obtenons qu'un mince résidu d'hypothèses métaphysiques. Ces hypothèses, je l'ai déjà dit, malgré leurs prétentions à l'universalité, n'étaient au point de vue des méthodes exactes, que des tentatives spéciales mettant au premier plan tel ou tel ordre de

phénomènes, et généralisant illégitimement tous les autres. C'est ici qu'apparait ce lait curieux, que les divers groupes (le la philosophie métaphysique ont été particulièrement nuisibles au domaine scientifique qui semblait leur appartenir en propre, et auquel ces groupes empruntaient leur point de départ.

L'histoire comparée des sciences et des systèmes philosophiques semble confirmer cette vue ; il ne laut pourtant la considérer provisoirement que comme une supposition, comme une hypothèse sociologique. Peut-être cette histoire, convenablement interprétée, mettra-t-elle un jour hors de doute, qu'aucune des espèces de « Tignorance générale » d'ordre métai)liysique n'a i)U par elle-même contribuer au progrès de n'importe quel « savoir positif»; que les systèmes hypothétiques n'ont pu être que des obstacles dans le développement des sciences, et des obstacles disposés d'une façon tout à fait régulière ; que par suite de cette régularité, le matérialisme a particulièrement empêché le développement de la mécanique, de la pbysique et de la chimie, le sensualisme a été surtout nuisible à la biologie, enfin, l'idéalisme a été funeste principalement à la sociologie et à la psychologie (11).

11. Quant au sensualisme, sa moindre résistance à la création de la sociologie et à une étude scientifique des phénomènes psychiques, apparaît assez clairement, du moins pendant la période de son plus grand éclat, au XVIII® siècle, dans deux faits. Il a entravé moins que tout autre système métaphysique, et surtout moins que l'idéalisme avec ses idées innées, générales et nécessaires, le développement de la psychologie descriptive, c'est-à-dire d'une psychologie qui bornait son problème à l'étude scientifique de la nature intellectuelle et morale de l'homme, telle qu'elle peut être connue par l'introspection et l'examen dfs mobiles, des actes et des mœurs des individus, des

groupes sociaux ou des peuples entiers. Une pareille psychologie, fort différente de la moderne physiologie cérébrale, ne s'occupait pas que des faits biologiques et des manifestations mentales les plus simples, elle s'occupait aussi et surtout des phénomènes psychiques les plus complexes. On le voit dans Locke, ïlume, les Encyclopédistes, Condillac, Condorcet, Cabanis, Volney, Destutt de Tracy, dans l'école écossaise, depuis Reid jusqu'à Hamilton, dans les représentants anglais de la philosophie morale, depuis Cumberland jusqu'à Bentham, enfin dans Kant ei ses disciples. D'autre part, le sensualisme a entravé bien moins que l'idéalisme, constamment préoccupé de la prédominance absolue du sujet sur l'objet, l'essor des doctrines physiocratiques, du système industrialiste de Smith, de l'éthique utilitaire, de l'histoire considérée comme produit de l'action réciproque des conditions climatériques, physiologiques et sociales, en un mot, de tout ce qui constitue la première étape de, la sociologie. Un grand nombre de sensualistes ont travaillé dans cette direction, et avec un succès autrement certain que celui qui a consacré leurs efforts dans la voie de l'étude des phénomènes psychiques. Cotte circonstance, en apparence fortuite et secondaire, mérite attention, car elle confirme indirectement la thèse que j'ai soutenue autre part^ Les facteurs sociaux sont plus près du domaine biologique que les phénomènes complexes de la psychologie.

12. Ces considérations se rattachent tout naturellement à la question du rôle que joue le sensualisme dans l'ensemble des doctrines métaphysiques. Quel degré présentet-il dans leur développement, faut-il le placer au-dessus ou au-dessous du matérialisme et de l'idéalisme, enfin,

Page 1