‹ L'ancienne et la nouvelle philosophie [microform]Chapitre 14 sur 81 · La Sociologie, p · texte numérisé non relu

La Sociologie, p

L'ANXIENNE ET LA NOUVELLE rilILuSOriIlE

est-il liistoriquement un précurseur ou un successeur de l'un d'eux? C'est ce qu'il s'agit d'examiner.

D'après l'opinion courante, le sensualisme constituerait une l'orme intermédiaire entre le matérialisme qui est la base de la métaphysique, et l'idéalisme qui en est le couronnement. En partant du matérialisme situé au i)ied d'une montagne abrupte, l'esprit humain, avsnt de s'élever aux régions éthérées de l'idéalisme, passerait par l'étape nécessaire du sensualisme. Telle est la manière de voir non seulement des idéalistes, mais encore de beaucoup d'historiens de l'ancienne philosophie qui n'appartiennent à aucune de ces trois directions, les reconnaissant toutes également insudisantes, et qui ne cherchent qu'à élucider le mieux possible la marche de la pensée métaphysique. Il laut reconnaître que cette manière de voir n'est pas dénuée de fondement; elle représente d'une façon inconsciente la situation de l'hypothèse sensualiste au milieu d'autres hypothèses métaphysiques, et cette situation est la conséquence de la place que les laits sur lesquels le sensualisme s'appuie, occupent dans la hiérarchie des phénomènes naturels. C'est là une confirmation de la classification de Comte, d'autant plus précieuse qu'elle est apportée par des ennemis déclarés.

En dehors de ce point de vue particulier, l'opinion courante est profondément erronée ; historiquement et sociologiquement, le sensualisme a une tout autre portée. Jamais, ni dans le développement général de la métaphysique, ni dans le développement individuel de ses principaux représentants, le sensualisme n'a joué le rôle d'une phase auxiliaire et transitoire ; depuis le jour où il est devenu une philosophie, il a été une conception universelle et définitive, au même titre que le matérialisme et l'idéalisme. Il est vrai que le matérialisme a pris avant lui une forme nette et définie, mais le matérialisme, nous l'avons vu, est contemporain de l'idéalisme ; ces deux philosophies

ont toujours été au même niveau, comme deux extrêmes qui se provoquaient et se complétaient mutuellement. Sans doute, le sensualisme n'est, lui aussi, qu'une philosophie exclusive produite par les conditions de notre organisation mentale et sociale ; à ce point de vue, il doit être placé sur la même ligne que le matérialisme et l'idéalisme, son hypothèse fondamentale n'étant qu'un complément de leurs hypothèses, puisqu'elle s'appuie sur un domaine négligé par les deux philosoi)hies rivales. De là semble résulter la conclusion que le sensualisme s'est développé parallèlement aux deux autres systèmes métaphysiques ; pourtant cette conclusion n'est, historiquement, vraie qu'en partie. Certes, le sensualisme n'était pas inconnu à la plus haute antiquité; mais tandis que le matérialisme et l'idéalisme s'étaient solidement implantés dans les consciences et avaient donné de brillants produits, l'hypothèse sensualiste se trouvait encore à l'état embryonnaire et n'aboutissait à aucune conception d'ensemble. Cette hypothèse ne s'est transformée en une véritable philosophie, en une interprétation systématique du monde que beaucoup plus tard, et le sensualisme n'a atteint son point culminant qu'au moment où toute métaphysique allait disparaître.

13. La principale, sinon l'unique raison de ce fait me parait simple. A l'époque où les énormes lacunes du savoir ont permis la constitution et le développement de cette philosophie de l'ignorance qui s'appelle la métaphysique, l'esprit humain, en quête d'explications prématurées, pouvait à coup sûr recourir à toutes sortes de généralités et construire toute espèce d'hypothèses ; dans une certaine mesure, c'est ainsi qu'il a procédé, en effet. Mais toujours il empruntait les matériaux pour ses constructions les plus fantasques, à la réalité, à ce même monde inconnu de phénomènes externes et internes, et l'infranchissable barrière l'enfermait d'autant mieux dans le do-

mairie des faits particuliers, qu'il l'apercevait moins et généralisait davantage. Pourtant dans l'immense collection d'observations partielles, qu'est-ce qui pouvait attirer plus sûrement l'attention de l'homme, que les deux bouts extrêmes de la chaîne des phénomènes, la sphère de Tobjet dans ses manifestations les plus simples, la sphère du sujet dans ses formes les plus frappantes? Rien ne pouvait être plus naturel que ce dualisme primitif, scindant radicalement le monde on deux parts, la part réelle et la part idéale, entre lesquelles il n'y avait place pour aucune plage moyenne susceptible de garder son autonomie ; les chaîlions intermédiaires , quelle qu'ait été leur importance pratique, étaient au début complètement ignorés par la philosophie. Ce n'est que peu à peu qu'ils sortaient de l'ombre épaisse qui les entourait, ce n'est que petit à petit que se constituait, entre les deux termes limites, un terme moyen qui compliquait très notablement le problème primordial de la métaphysique.

14. Le sensualisme ne peut donc être considéré comme une transition naturelle entre le matérialisme et l'idéalisme, qu'à un point de vue purement doctrinal ; historiquement, sa place est tout autre ; il nous apparaît comme la dernière parmi les tentatives infructueuses de concevoir l'essence des choses et l'unité finale des phénomènes. Sous ce rapport, il succède par conséquent non-seulement au matérialisme, mais encore aux formes les plus développées, les plus parfaites de l'idéalisme ; il tend à concilier les deux extrêmes et à les remplacer par une généralisation plus conforme à la réalité.

Cette position du sensualisme dans l'histoire de la métaphysique ne contredit nullement la loi du développement du savoir découverte par Comte. En effet, il s'agit ici des destinées du sensualisme dont l'hypothèse fondamentale appartient aux ])hénomènes vitaux, nullement du déve-

loppement de la biologie, qui ne saurait renfermer dans son cadre aucune hypothèse philosophique interprétant tous les ordres de faits naturels ; il s'agit de l'histoire de cette ignorance générale de tous les pliénomènes, y compris les phénomènes de la vie, qui devait nécessairement recourir à des explications hypothétiques, non de l'histoire d'une branche spéciale du savoir qui, par sa nature même, ne saurait se poser des problèmes philosophiques. En vertu de cette distinction, l'ignorance générale pouvait se présenter sous certaines formes dès les premières phases de l'histoire de la pensée, sans attendre la constitution de telle ou telle branche particulière des connaissances positives, sans s'inquiéter des progrès des sciences ; mais j'ai indiqué tout à l'heure la raison qui a arrêté quelque peu l'apparition du sensualisme, et l'a fait dépendre du développement des points de vue extrêmes. Quant à ce qui est de la biologie, elle n'a évidemment pas pu se constituer avant la constitution des sciences inorganiques, et a dû précéder les sciences encore plus complexes et plus spéciales des phénomènes psychiques et sociaux. La loi de Comte est une loi sociologique qui étend son action sur un groupe nettement déterminé de faits sociaux ; les phénomènes que présente la succession des systèmes métaphysiques n'appartiennent pas à ce groupe, quoiqu'ils le touchent par plus d'un côté. Ils font partie d'un autre groupe, comme nous aurons plus d'une fois occasion de le constater.

15. Quoi qu'il en soit, la transformation relativement tardive des doctrines sensualistes en une conception systématique du monde a entraîné des conséquences, qui sont importantes pour l'histoire de cette variété de la métaphysique. D'une part, le sensualisme avait devant lui l'expérience des phiiosophies, ses devancières, et, quoique l'expérience ait ici peu do valeur, elle a pu le préserver

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plus d'une fois des fautes les plus grossières du matt^rialisme et de l'idéalisme ; d'autre part, les phénomènes d'ordre organique qui lui servent de base commençaient iusteraent à revêtir le caractère scientifique. Le sensualisme eut donc, comme jadis le matérialisme, un point d'appui dans des faits soumis à une étude jusqu'à un certain point scientifique, soustraits au domaine obscur do l'inconnu. Cette circonstance, nous l'avons vu, a eu une sérieuse influence sur le matérialisme qui modéra ses élans et fut forcé d'étudier les caractères des méthodes positives ; elle a rendu un service analogue au sensualisme. L'idéalisme seul est resté, jusqu'à l'époque de la dissolution do toute métaphysique, c'est-à-dire jusqu'à nos jours, en dehors de tout contrôle de la science spéciale; et maintenant môme, la psychologie et la sociologie n'ont pas atteint le degré de développement auquel étaient arrivées les sciences physico-mathématiques dans l'antiquité et les sciences biologiques au xviu" siècle. Ces deux disciplines de formation nouvelle ne peuvent par conséquent pas réagir utilement sur l'idéalisme contemporain, comme le montrent de récents exemples.

Il n'est donc pas étonnant que, comparativement à l'idéalisme, le matérialisme et le sensualisme se soient toujours distingués par une plus grande précision de leurs thèses fondamentales, par une plus grande modération dans la prétention de résoudre toutes les questions qui sortent des limites de la science spéciale, par une plus grande prudence dans les constructions hypothétiques à propos desquelles le sensualisme a, le premier, délimit.» avec soin le domaine de l'incognoscible, par la prédominance du sens commun sur l'imagination, en un mot, par tout ce qui, dans le langage un peu dédaigneux des historiens jurés de la philosophie du passé, s'appelle « Tempirisme. » 11 n'y a nul besoin de recourir à de vains jeux de mots pour expliquer ces diflférences; elles sont tout

MATÉIUALISME, IDÉALISME, SENSUALISME

simplement le résultat du rapport plus ou moins direct qui existe entre les doctrines métaphysiques et les progrès des sciences particulières, ou des divers degrés de maturité des branches du savoir qui correspondent à ces doctrines (12).

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