HEMIÈRE PHASE DE DÉVELOPPEMENT
1. Je passe maintenant à l'énumération succincte des faits qui ont marqué l'histoire du sensualisme, et qui confirment les idées que je \iens d'exposer.
L'antiquité a développé toutes les formes de la métaphysique toutes les espèces de conceptions du monde, basées sur une connaissance fragmentaire et insuffisante des phénomènes naturels; mais elle ne les a pas toutes développées au môme degré. Les deux formes extrêmes,- le matérialisme et l'idéalisme, ont été amenées à une perfection que des époques postérieures auraient pu envier; la forme intermédiaire, le sensualisme, est restée à l'état d'ébauche pour des raisons que nous avons vues. Pourtant, môme dans les temps anciens, le point de vue sensualiste se môlait assez souvent aux théories dominantes ; toute la différence entre ce sensualisme embryonnaire et celui qui occupa plus tard dans la philosophie une place si considérable, consiste justement dans sa plus grande dépendance à l'égard des hypothèses fondamentales du mate-
rialisme et de l'idéalisme. L'antique sensualisme ne s'est jamais nettement séparé des deux autres systèmes métaphysiques; son antagonisme à leur égard était plus latent que réel, et il semblait bien plutôt n'ôtre qu'une sorte de forme modérée de l'un ou de l'autre. Les phénomènes vitaux, parmi lesquels il cherchait à tâtons et presque inconsciemment la clef pour l'explication de l'univers, devaient se présenter aux penseurs, môme en ces temps reculés, comme le degré supérieur du monde inorganique ou comme le degré inférieur du monde idéale renfermant tous les prototypes des faits visibles; mais cela n'alla pas plus loin. Les limites précises entre les phénomènes ne furent pas établies, les idées nettes sur leurs divers groupements ne furent pas élaborées; le dualisme primitif attirait encore les esprits par son apparente évidence, le sensualisme ne trouvait pas encore de terrain solide qui pût servir d'appui à ses hypothèses générales. C'est pour cela que ces dernières n'excluaient pas les autres hypothèses, et se combinaient d'une façon ou d'une autre avec elles.
2. Les premières traces des doctrines sensualistes se rencontrent de très bonne heure; quelques-unes d'entre elles se trouvent dans les plus anciens parmi les matérialistes et les idéalistes. Mais le point de vue fondamental du sensualisme ne commence à se dégager, et le nombre des thèses sensualistes ne commence à augmenter sérieusement, qu'à partir des sophistes. L'époque des sophistes est remarquable à plus d'un titre: elle constitue un pivot autour duquel la philosophie tourne pour commencer la réaction contre les exagérations du matérialisme primitif et aboutir finalement aux théories de Platon. Mais à côté de cette réaction évidente, s'en développe une autre, moins apparente, qui, dirigée d'abord contre le matérialisme, attaque peu à peu la doctrine idéaliste de l'exis-
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tence des concepts de Tesprit en dehors des sens. Les sophistes ont été les représentants de ces deux tendances ; les mêmes mains semaient ainsi et les germes de l'idéalisme qui poussèrent rapidement, et les germes du sensualisme qui ne rencontrèrent qu'un terrain insuflisamment préparé, et périrent en se transformant en toutes sortes de variétés du scepticisme.
Protagoras, le premier, affirme que le point de départ do la philosophie doit être non dans l'ohjet, dans le monde extérieur, mais dans le sujet, dans l'organisation mentale de rhomme;que tout se réduit non à la matière, mais à la sensation. Par suite, il voit d'une part dans l'individu le critérium de toutes choses, et trouve d'autre part que des opinions diamétralement opposées sont également vraies, pour deux esprits différents bien entendu. Tel a été le commencement de l'ancien sensualisme, si rapidement dégénéré en un scepticisme à outrance. La façon dont nous nous représentons les choses dépend de nos sensations, et les représentations constituent le véritable fonds de notre savoir; mais les représentations elles-mêmes sont purement individuelles, d'où il résulte que chaque homme, à chaque moment donné, est le critérium de tous les phénomènes. C'est par ce trait caractéristique — l'ignorance complète des propriétés générales et nécessaires du sujet — que le sensualisme primitif se distingue du sensualisme de Locke, de Hume et de Kant. Mais dès le début, le sensualisme proclame la relativité de notre savoir, principe qui fut longtemps parfaitement étranger au matérialisme et à l'idéalisme, et qui n'y pénétra plus tard que sous l'influence des. hypothèses sensualistes.
Après les sophistes, les idées sensualistes se développèrent lentement, parce qu'elles étaient prématurées, mais elles se développèrent dans toutes les écoles philosophiques qui ne faisaient pas du savoir absolu le but tinal de la vraie philosophie. Telles étaient quelques fractions du maté-
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rialisme, et ceux des systèmes idéalistes qui admettaient dans la genèse du monde idéal l'intervention de facteurs objectifs. A. ce premier degré, le sensualisme tendait à enlever au matérialisme une partie de la nature, à l'idéalisme une partie du domaine psychique, et principalement les questions pratiques de la logique, de l'éthique et de la politique ; dans cette lutte sourde pour la conquête d'un nouveau champ d'investigation philosophique, son arme ordinaire et eflicace a été la théorie do la connaissance, que Socrate avait déjà défendue avec tant d'éclat et qui était fondée toute entière sur les observations superficielles d'alors, relatives aux phénomènes biologiques de la sensation et de la perception.
3. Dans ces premières tentatives de création d'une nouvelle conception du monde, une place importante appartient à Aristote. Ses tendances réalistes et la nature encyclopédique de son esprit l'ont déterminé à mêler à son idéalisme un grand nombre de doctrines purement matérialistes; les mômes raisons expliquent la couleur fortement sensualiste de son système, de telle sorte que sa philosophie, malgré la prédominance de l'hypothèse idéaliste, présente le mélange des principales directions de la pensée métaphysique. C'est à ce sentiment très délicat de l'insufllsance et de la partialité des conceptions métaphysiques, à l'intervention, dans la meilleure partie de son œuvre, du point de vue sensualiste, qu'on doit attribuer les immenses services qu' Aristote a rendus dans le domaine de la méthode.
Aristote peut être considéré comme le premier représentant systématique de ce qu'on appelle la méthode objective. Dans la personne d' Aristote, dit un de ses biographes, nous devons saluer l'aurore de la méthode objective, quoique bien des siècles aient été nécessaires pour transformer cette aurore en une brillante lumière.
L'ANCIENNE ET LA NOUVELLE PHILOSOrUIE
Le caractère de cette méthode consistait en ce que les généralités, les propositions générales et les hautes abstractions étaient considérées comme des éléments subjectifs, n'ayant aucune existence réelle en dehors de la sphère du sujet pensant. Cette manière de comprendre la véritable nature des abstractions a servi de point de départ à toutes les exigences dont l'ensemble constitue ce qu'on nomme l'empirisme, la philosophie expérimentale. La méthode subjective qui voyait dans les abstractions des essences douées d'une réalité indépendante de l'esprit qui les avait formées, a continué de prospérer longtemps encore après Aristote ; néanmoins, c'est au penseur grec qu'appartient l'honneur de la création de la philosophie inductive. C'est lui, le premier, qui en a montré les principes fondamentaux, et les a définis avec une ampleur et une précision qui n'ont pas été surpassées môme par Bacon K C'est par ce côté qu'Aristote se rapproche tant de nous. L'un des caractères qui distingue le mieux la philosophie moderne depuis Bacon, est la reconnaissance théorique, du moins dans le domaine du savoir spécial, de la supériorité de la méthode objective. Ce caractère est si frappant, que beaucoup d'historiens de la philosophie ont proposé de diviser son passé en deux périodes : la période de la méthode subjective, correspondant à la philosophie ancienne, et la période de la méthode objective, correspondant à la philosophie moderne. La division a, comme nous le verrons, une certaine valeur, quoique dans un sens tout autre que celui qu'on lui attribue généralement ; mais c'est justement à ce point de vue que le vrai Aristote, celui qui n'a pas été défiguré par les commentateurs scolastiques, nous apparaît comme une exception pour son temps, appartenant presque à la philosophie moderne.
Lewes définit ainsi les principes fondamentaux de la méthode aristotélicienne : Contrairement à Platon qui, niant la certitude du témoignage de nos sens, voyait dans la perception intuitive la base de tout vrai savoir, Aristote cherchait cette base dans la perception sensorielle. Avant Bacon, il affirmait comme lui qu'il est plus raisonnable de décomposer les phénomènes complexes en leurs éléments constituants, que de les élever à la hauteur d'abstractions : meliiis est naturam secare qiiam abslrahere^.U s'a^puyait sur l'expérience et la déduction, la première lui donnant les faits particuliers, la seconde lui indiquant la voie qui des faits conduit aux lois. Sans sensation, sans perception sensorielle, l'idée est impossible. Platon trouvait dans les erreurs des sens la justification du scepticisme à l'égard de tout savoir venant des sens, Aristote enseignait avec infiniment plus de raison que la source de l'erreur est dans la fausse interprétation que l'esprit donne du témoignage des sens. De là naissent un grand nombre d'illusions, mais chaque sens en particulier témoigne exactement, dans les limites de son témoignage. Nos sens nous donnent notre savoir des détails, des existences concrètes ; l'induction nous donne notre savoir des généralités, des relations abstraites. Tout en convenant avec Platon que la science n'a afliaire qu'à ces dernières, Aristote affirmait qu'on ne pouvait y arriver que par l'expérience. Telle est-la pierre angulaire de l'empirisme dont on n'a cessé d'accuser le grand philosophe grec.
4. Si nous nous demandons maintenant ce qui rend possible le concept de notre esprit sur lequel repose la méthode objective, nous verrons facilement que cette possibilité dépend directement d'une meilleure appréciation des phénomènes organiques qui accompagnent tout acte de