Dacoii, Novam Organoii
nOUEUTY.
connaissance, que par cons«^quent le point de départ de la méthode objective se confond avec le point de départ de la métaphysique èensualiste. C'est pour cela que la reconnaissance de la supériorité de la méthode expérimentale est un fait non seulement contemporain, mais encore intimement lié au sensualisme ; c'est pour cela aussi que tous les penseurs métaphysiques de tous les temps qui ont défendu en philosophie les droits de l'expérience, doivent être considérés comme plus ou moins sensualistes. Tels ont été Aristote dans l'antiquité, Bacon au sortir du moyen âge, et dans les temps modernes non seulement les sensualistes proprement dits, depuis Locke jusqu'à Condillac et Cabanis, mais encore les idéalistes du type de Descartes et de Leibnitz, les idéalistes du type de Berkeley, enfin, et je dirai surtout, les idéalistes du type de Kant ; les matérialistes aussi bien du type de Hobbes, de Toland et de Priestley que du type des Encyclopédistes et de leurs successeurs immédiats. Tous ces systèmes se sont involontairement soumis à l'influence d'une forme plus perfectionnée de la métaphysique, tous ils sont devenus demi-sensualistes, à peu près comme les partisans des diverses philosophies scientifiques contemporaines sont devenus demi-positivistes.
La relation entre la méthode objective et le sensualisme a une grande importance historique ; il est donc utile d'y insister et de montrer, dès à présent, que cette relation est on ne peut plus naturelle et légitime. Au fond, tout dans cette question, et la distinction entre les deux méthodes, et la division du passé de la philosophie en deux périodes, se réduit à un pas considérable en avant, à un véritable progrès dans une branche spéciale du savoir — la théorie de la connaissance. Ce progrès fut le résultat de la conception plus exacte des phénomènes organiques. L*étude en était sans doute bien insuffisante encore, mais elle permit à l'esprit humain de distinguer quelques-uns des élé-
ments, du fait si complexe de la formation des idées, et d'établir solidement quelques règles méthodologiques générales. L'erreur métaphysique prit ainsi un nouvel aspect : l'ensemble des phénomènes fut expliqué par une hypothèse non vérifiée, empruntée au domaine des propriétés biologiques.
La philosophie sensualiste et la théorie de la connaissance ont donc une genèse identique; mais cela ne démontre nullement l'identité des deux faits. Nous voyons ici comment une même cause a pu produire des conséquences très différentes, justement parce que dans les deux cas d'autres causes, et des causes très variées, se sont ajoutées à la cause principale. Dans ce mélange complexe nous ne savons pas nous reconnaître, et nous n'apercevons distinctement que la cause la plus apparente, celle qui attire le mieux notre attention. De là il n'y a plus qu'un pas à l'illusion qui consiste à identifier les résultats ; cette illusion est le tribut que nous payons à la logique abstraite qui nous enseigne, et, en somme, avec raison, que les mômes causes produisent les mêmes effets. La difficulté est de connaître toutes les causes.
Il était très naturel de confondre le sensualisme avec la meilleure des théories de la connaissance, il était naturel aussi de voir le sensualisme, né après les premiers succès de la biologie, s'approprier ces succès et se livrer à une active propagande en faveur de la méthode objective. Il était naturel, enfin, de voir les sensualistes, convaincus que la défense de cette méthode constituait leur meilleur titre, non seulement soutenir que la base de toute philosophie se ramenait à la théorie de la connaissance, mais encore communiquer cette idée erronée à l'idéalisme qui pouvait très bien l'accepter, car il s'agissait ici de phénomènes d'ordre psychique. Tout cela, à coup sûr, était parfaitement naturel, et tout cela donne de l'importance au rôle historique du sensualisme, mais tout cela ne donne
aucun droit d'(^tablir un abinie, surtout au point de vue de la méthode, entre la philosophie des anciens et la philosophie des modernes, ni de trouver une période révolutionnaire peadant laquelle la méthode apriorique a été brusquement remplacée par la méthode expérimentale. Une pareille période est affaire d'avenir ; la métaphysique, même la métaphysique contemporaine, n'a jamais cessé d'être la métaphysique, c'est-à-dire la continuation, le développement et quelquefois l'imitation servile de l'ancienne façon de penser. Sans doute, la marche en avant de la philosophie des temps nouveaux a été accompagnée des progrès considérables et décisifs des sciences spéciales, mais ce n'est pas la philosophie moderne qui a provoqué ces progrès, et ce n'est pas elle, certainement, qui créera la philosophie des sciences. Cette dernière ne sortira pas de la métaphysique, quelque prudente et raisonnable que soit sa théorie de la connaissance, elle sortira des sciences particulières et de leurs philosophies.
5. Après cette digression qui m'a paru nécessaire, je reviens aux destinées du sensualisme depuis Aristote. L'ancienne philosophie, qui s'était divisée en deux tronçons, le matérialisme et l'idéalisme, avait fini par douter de l'efficacité de l'un et de l'autre. Les deux conceptions du monde n'ont plus contenté les successeurs plus exigeants de Socrate, de Platon et d'Aristote ; mais aucun esprit, aussi grossier ou aussi élevé qu'il soit, ne peut se passer d'une conception d'ensemble quelconque — la théologie de tous les temps et de tous les peuples est là pour nous le démontr.?r. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que, dans la dernière période de l'ancienne philosophie, on rencontre une conception nouvelle des choses, qu'on peut caractériser par le terme général de scepticisme. Nous verrons tout de suite en quoi consistait cette philosophie d'un genre à part, mais je rappellerai dès à présent que l'antiquité n'en
était pas à son début en fait de doctrines sceptiques, puisque la première apparition du scepticisme remonte, nous l'avons vu, aux sophistes.
6. Dans l'école sceptique, le sensualisme avait un caractère purement négatif, aussi cette école n'eut-elle qu'une influence infiniment moindre que les écoles matérialistes et idéalistes qui, tout en partant de la même théorie de la connaissance, s'efforçaient d'en tirer des conséquences positives.
Les sceptiques niaient l'existence d'un critérium certain quelconque pour la recherche de la vérité. Aristote avait détruit la théorie platonicienne en montrant tout ce qu'elle avait de subje(;tif, ils allaient plus loin et voyaient le même subjectivisme dans la logique inductive et dans les théories sensualistes d'Aristote. Tout en ébranlant ainsi les bases des constructions philosophiques de leurs préJécesseurs, les sceptiques n'apportaient aucun nouveau dogme ; leur seule affirmation consistait à prétendre que la perception sensorielle, cette source trompeuse d'un savoir dont ils reconnaissaient l'insuffisance, n'était pas autre chose qu'une modification inconnue de l'état du sujet. C'était là une thèse franchement sensualiste, au-delà de laquelle ils ne s'aventuraient pourtant pas. Ils ne croyaient pas, comme Démocrite, par exemple, que les objets extérieurs ne possédassent pas les propriétés dont nos sens témoignent, ou, comme Protagoras, qu'entre les modifications de la matière et les modifications de la sensation, il existât une relation invariable ; ils considéraient tout cela comme non démontré.
11 serait pourtant injuste de dire que le doute des sceptiques ait un caractère absolu et s'applique également à tous les ordres de phénomènes. Ils ont pu douter de la possibilité de démontrer la réalité de la matière, ils ont pu nier l'existence objective de l'idée, mais il leur était in-
terdit de contester la réalité de la sensation qui était la seule raison plausible de leurs doutes philosophiques. Le sensualisme se trouve être ainsi le dernier refuge du scepticisme ; en dehors de lui, le doute perd tout terrain et devient une absurdité.
Entre les deux philosophies les points de contact ont toujours été nombreux ; parmi eux il faut citer, en première ligne, le principe de la relativité de nos connaissances. Le sceptique concluait à leur incertitude relative, le sensualiste à la certitude relative de quelques-unes d'entre elles. De plus, le sensualisme qui, dogmatiquement, est la seule issue du scepticisme, en a été, historiquement, tantôt le point de départ, tantôt la conséquence. Leur liaison intime n'a jamais été entièrement rompue et se manifeste en un sens ou en un autre dans tout le passé de la métaphysique. Ainsi, chez Aristote, le sensualisme était le résultat du scepticisme des sophistes ; chez Locke, le résultat de la philosophie sceptique de la fin du xvi« et du commencement du xvii« siècle ; d'autre part, l'apparition du scepticisme dans la période finale de la philosophie ancienne a pour cause directe le sensualisme d'Aristote, et le sensualisme de Locke provoqua le scepticisme sensualiste de Hume d'abord, le criticisme de Kant ensuite.
•7. C'est encore sous forme de scepticisme que le sensualisme s'introduisit dans les écoles matérialistes et idéalistes, qui lui semblaient pourtant si hostiles. Quant à ce qui est du matérialisme, l'école d'Épicure, si répandue pendant la dernière période de la philosophie ancienne, est particulièrement caractéristique à ce point de vue. Les épicuriens avaient emprunté en entier à Aristote les éléments sensualistes de sa théorie de la connaissance, et c'est au moyen de cette théorie qu'ils battaient en brèche son opinion sur la philosophie comme art de découvrir la vérité, opinion qui appartenait également aux idéalistes platoniciens et à
tous les matérialistes, y compris Démocrite, le vrai fondateur de l'école. Le scepticisme des épicuriens à cet égard était profond, sans retour ; ils considéraient la recherche philosophique de la vérité avec un dédain qui ressemblait fort au mépris des sceptiques proprement dits pour toutes les abstractions. Pour eux, de pareilles recherches étaient non seulement fallacieuses, mais encore inutiles au point de vue du but final de la philosophie — la plus grande somme possible de bonheur; de là leur façon d'envisager la philosophie comme l'art ou la théorie de la vie, de là leur tendance, si peu propre au matérialisme conséquent, vers l'éthique. Leur système philosophico-moral présente un exemple curieux de mélange de doctrines matérialistes et de doctrines idéalistes, provoqué par l'intervention directe du scepticisme sensualis^te. ^
8. La même influence se fît bientôt sentir sur les principaux représentants de l'idéalisme d'alors, les stoïciens et les académiciens.
Les premiers étaient incontestablement idéalistes, de même que les épicuriens étaient matérialistes; incontestablement aussi, les deux écoles étaient diamétralement opposées dans toutes les questions pratiques et théoriques, prises à part. Pourtant ces écoles s'accordaient sur quelques manières de procéder importantes et sur un certain nombre de résultats généraux, car elles partaient également du scepticisme sensualiste pour attaquer toute philosophie exclusivement théorique. Stoïciens et épicuriens plaçaient à l'arrière-plan les préoccupations purement abstraites, parce que les résultats leur en paraissaient excessivement douteux. Non pas que les stoïciens eussent considéré la philosophie comme ne devant poursuivre que des buts pratiques; cette opinion a surgi plus tard et, sous la forme que lui a donnée le positivisme, par exemple, ne peut guère être contestée; ils affirmaient déjà cepen-
L'ANCIENNE ET LA NOUVELLE PinLOSOPHIE
dant, que toute philosophie théorique était impuissante à cet égard, — c'est pour cela que leur doctrine elle-même prenait un caractère pratique et devenait tout simplement l'art de vivre. Seulement, sous l'influence de leur psychologie idéaliste d'une part, et d'autre part de la décomposition du monde gréco-romain, qui amenait inévitablement une réaction contre les idées dissolvantes du temps, le stoïcisme voyait le but final non dans la somme des biens, comme Épicure, mais dans la formule austère du devoir.
En apparence, les stoïciens étaient les ennemis irréconciliables, on peut même dire, les seuls ennemis du scepticisme général qui avait envahi toutes les classes cultivées de la société antique, et commençait à dégénérer, dans la sphère des questions morales et sociales, en une indifférence profonde, absolue ; mais, suivant la remarque très juste de Lewes, la situation des stoïciens à l'égard des théories sceptiques était fort analogue à celle que Reid, Beattie, Hutcheson et toute l'école écossaise prirent vingt siècles plus tard à l'égard du scepticisme philosophique de Hume. Les stoïciens et les écossais ne combattaient le scepticisme que pour la forme ; au fond ils étaient vaincus d'avance, car ils étaient contaminés par le scepticisme, et cela à un haut degré et d'une façon caractéristique. Un profond et incurable doute sur la certitude des vérités acquises par la philosophie antérieure, pouvait seul les obliger à se réfugier dans ce qu'on appelle le bon sens, c'est-à-dire dans l'abdication pure et simple de la philosophie. Mais les résultats d'une pareille abdication n'étaient-ils pas identiques aux idées les plus radicales du scepticisme? Lewes répond affirmativement, et nous devons convenir qu'il a raison. Cependant, malgré l'ingéniosité de ce rapprochement entre deux écoles si éloignées dans le temps et si semblables par leurs caractères, Lewes ne voit pas, que la forme particulière du scepticisme de
Tune et de Tautre n'était que la conséquence de l'apparition d'une nouvelle doctrine, le sensualisme, qui venait demander son droit de cité et d'indépendance, à côté du matérialisme et de l'idéalisme.
9. Les disciples de Platon, ceux qui constituèrent la seconde et la troisième académie, subirent, eux aussi, l'influence des idées sensualistes, comme on peut le voir par les doctrines d'Arcesilaiis et de Garnéade qui combinaient les thèses idéalistes avec la théorie sensualiste de la connaissance, et aboutissaient au scepticisme philosophique. Mais le scepticisme des académiciens ne se manifestait plus par l'appel au sens commun ou par des tentatives de création d'une philosophie pratique sur les ruines de la philosophie théorique, il prenait directement la forme de doutes logiques, comme chez les vrais sceptiques, peut-être même d'une façon plus nette, plus dogmatique.
Déjà dans Platon, qui comparait finement l'âme humaine à un livre dont les sens seraient les copistes, et qui enseignait que le savoir expérimental se distinguait par une médiocre certitude, nous découvrons quelques traces du scepticisme. Mais ce n'est pas ce scepticisme à deux tranchants, s'attaquant également aux hypothèses matérialiste et idéaliste, c'est un doute unilatéral, déblayant en quelque sorte le terrain sur lequel le matérialisme et l'idéalisme peuvent être construits indistinctement, et semblable en tous points à celui qu'on trouve plus tard chez Descartes, Malebranche, Leibnitz et qui, dirigé contre le matérialisme seul, sert de point d'appui à la conception idéaliste. C'est pour cela que le scepticisme plus sérieux, plus profond des disciples de la seconde et de la troisième académie, n'est devenu possible qu'après qu'Aristote eût détruit de fond en comble la théorie idéale de Platon. Arcesilaùs et Carnéade, considérés comme idéalistes et même platoniciens, étaient donc parfaitement inconséquents. Leur idéalisme
ne s'alliait guère aux thèses fondamentales de leur théorie de la connaissance: la dépendance de la raison de la perception qui lui fournit tous les matériaux de la pensée et du savoir, et l'absence de tout critérium pour la vérité absolue, les choses en soi étant inaccessibles. Ces thèses ont servi aux académiciens à fonder leur fameuse théorie de la catalepsie, qui a été dans l'antiquité ce que l'agnosticisme est de nos jours.
Ainsi, déjà l'ancien scepticisme, du moins sous sa forme la plus avancée et tel que l'avaient fait les efforts successifs des sophistes, d'Aristote, de Pyrrhon, des matérialistes de l'école d'Épicure, des théoriciens du sens commun, enfin des idéalistes de l'académie moyenne, conduisait directement à l'hypothèse sensualiste de l'incognoscible.
10. La longue période du moyen âge ne nous offre que peu de faits saillants. Le sensualisme, comme toutes les autres variétés de la métaphysique, y reste à peu près stationnaire. Il est vrai qu'au dessous de la surface uniforme et monotone occupée par la théologie, un travail intérieur lent et pénible se poursuit sans relâche; mais on n'en voit les résultats qu'à l'avènement de la Renaissance, alors que la scolastique théologique n'était plus qu'un fantôme. Tous ces efforts pour sortir de l'esclavage intellectuel entretenu par l'ignorance et l'intolérance religieuse des masses, — efforts continués au milieu d'inquiétudes et de périls dont nous pouvons à peine nous faire une idée, — attendent encore leur historien. Les traces des doctrines sensualistes, élaborées par le scepticisme ancien, se rencontrent un peu partout au moyen âge : on les trouve dans les dissertations théologiques, dans la philosophie arabe, dans l'immense amas de « distinctions» accumulé avec une étonnante patience par les scolastiques de toutes les écoles et de toutes les sectes. Aristote est le grand inspirateur ; c'est à lui qu'on attribue le « canon w si connu de la concep-
tion sensualiste, la célèbre formule : Rien n'est dans l'esprit qui n'a préalablement été dans les sens ; c'est à lui encore que remontent les nominalistes, si directement liés, comme je l'ai déjà remarqué, aux tendances philosophiques modernes.
Mais tout cela ne constituait que de chétifs commencements, de pauvres germes tombés sur un terrain inculte, et ne pouvant produire que de misérables sauvageons sitôt étouffés par la végétation environnante. Cet état précaire dure jusqu'aux grandes découvertes scientifiques qui fondèrent les sciences inorganiques et préparèrent les recherches dans le domaine de la biologie. Le véritable sensualisme n'apparut qu'après les premiers succès des sciences biologiques, c'est-à-dire aux xvii° etxviii« siècles, qui virent en môme temps se développer à nouveau les deux autres conceptions métaphysiques, le matérialisme et l'idéalisme. Tant il est vrai que les formes de la pensée métaphysique ont toujours suivi une marche parallèle (13).
11. Avant de passer à l'époque florissante du sensualisme, il me faut dire quelques mots d'un philosophe qui a laissé une trace profonde dans la pensée moderne. Je veux parler de Bacon. Les œuvres de ce penseur jouissent jusqu'à présent d'une grande vogue, ses idées constituent encore la monnaie courante des dissertations sur les méthodes scientifiques et des livres populaires sur la philosophie ; toutes les tentatives de faire descendre le « grand chancelier » du piédestal sur lequel i'a placé l'admiration d'une suite ininterrompue de générations reconnaissantes, y compris la tentative de Liebig, ont complètement échoué. 11 ne pouvait en être autrement. Malgré ses évidents défauts, Bacon a eu une immense influence civilisatrice, par la l'orme littéraire, brillante, riche en comparaisons poétiques, en images saisissantes, quoique parfois vague et emphatique de ses écrits, par ses appels passionnés en fa-
veur d'une réforme du savoir positif et du raisonnement abstrait.
Les principales idées de Bacon sont bien connues, autant grâce aux éditions multipliées et aux traductions de ses deux œuvres capitales : De dignilate et augnientis scieniiarum et Noviim Organon, qu'aux innombrables citations qui émaillent les ouvrages de tous les philosophes de l'époque moderne. Je me contente donc de rappeler ici les points essentiels. Bacon s'élève contre l'alliance, funeste à son avis, qui existait encore de son temps, entre la théologie et la philosophie ; il veut la remplacer par une alliance nouvelle entre la philosophie et la science ; pour cela il tente une revue encyclopédique et une division du globus intelleclualis, de l'ensemble de notre savoir. Cette tentative était prématurée et a été infructueuse. Elle n'a pu l'amener qu'à des résultats insignifiants ou erronés : à la distinction des trois espèces de savoir, — l'historique, fondé sur la mémoire; l'esthétique, fondé sur l'imagination ; le philosophique, fondé sur la raison, — à la division de la philosophie en philosophie proprement dite ou première philosophie^ s'occupant des idées communes à toutes les branches des connaissances, et seconde philosophie ou science active. Bacon, d'ailleurs, ne reste môme pas fidèle à cette conception fondamentale; la première philosophie se subdivise en étude de la nature, avec ses deux branches, théorique et pratique, et étude de l'homme, ou anthropologie, avec ses deux divisions: philosophia humana et philosophia civilis. En général, les problèmes de la philosophie première se confondent constamment non seulement avec les problèmes de la science théorique, de ce que nous nommerions aujourd'hui les philosophies des sciences particulières, mais encore avec les problèmes du savoir pratique, ce qui aboutit, en fin de compte, à une classification compliquée et arbitraire. Quant à ce qui est de la physique, cette grande source de toutes les hypothèses matérialistes,
Bacon n'en chasse pas les points de vue téléologiques, il les sépare pour en faire l'objet de la métaphysique, un complément de la physique dans l'ensemble de la philosophie naturelle. Encore moins progressives sont ses opinions sur la psychologie, cette base de toutes les hypothèses idéalistes. Il y distingue, peut-être un peu hypocritement, l'âme matérielle de l'esprit surnaturel, et deux espèces de perceptions, dont l'une, l'inférieure, appartient au monde inorganique aussi bien qu'au monde organique ; il y occupe, en un mot, une sorte de situation intermédiaire entre les erreurs du matérialisme et les erreurs de l'idéalisme. Il divise, de plus, la psychologie en logique et éthique, et dans cette dernière ne va pas au-delà de l'utilitarisme superficiel des penseurs anciens. Enfin, dans la philosophie sociale qui est la dernière partie de son livre De Aiigmentis t il ne voit qu'un code de règles de sagesse pratique.
12. En revanche, dans une autre partie de la psychologie, dans la logique. Bacon nous apparaît comme un grand penseur. Dans une de ses premières études, Cogitata et Visa (1612), qui devint plus tard son œuvre capitale, le Novum Organon, il s'efforça de rénover la logique, considérée comme l'art de la recherche de la vérité ; c'est cette tentative qui est son principal titre de gloire, et il s'y montre le digne successeur d'Aristote. Peu importe qu'il proclame triomphalement la chute définitive de la logique aristotélicienne et son intention de fonder une autre et plus rationnelle logique ; sa critique n'atteint que les points secondaires, que les altérations introduites par les scolastiques. Le fond de la doctrine d'Aristote, sa théorie sensualiste de la connaissance, son opinion sur l'excellence des procédés inductifs, son empirisme philosophique trouvaient dans Bacon un défenseur passionné et un commentateur de génie. A ce point de vue, la parenté entre les deux penseurs est telle, qu'on peut les considérer tous
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deux, et au même titre, comme les fomlateurs de la philosophie expérimentale. Tous deux partent des mômes idées fondamentales, tous deux construisent les mômes hypothèses et arrivent naturellement aux mômes résultats. Mon but, dit Bacon, est de déterminer les difl'érents degrés de certitude, de garantir, au moyen de certaines restrictions, le droit de la perception sensorielle d'être considérée comme la source du vrai savoir, d'écarter les constructions purement abstraites, de découvrir pour l'esprit humain des voies plus sûres. C'est le môme but que poursuivait Aristote, et non sans succès, comme nous l'avons vu. Nous cherchons le savoir, dit encore le penseur anglais, non dans l'horizon borné de l'intelligence, mais dans le vaste domaine de la nature. L'esprit humain n'est pas un miroir réfléchissant les objets tels qu'ils sont, il constitue plutôt une surface inégale renvoyant sa propre image en môme temps que l'image des objets environnants. La science ne peut réussir et prospérer que lorsque nous montons graduellement, échelon par échelon, des objets isolés aux généralisations élémentaires, et de celles-ci aux grandes lois; c'est pour cela que nous devons nous préoccuper, avant tout, non de donner des ailes à l'esprit, mais de le lester avec le plomb de l'expérience, afin de modérer son vol. Il vaut mieux analyser les phénomènes, les réduire à leurs éléments constituants, que de tourner dans le cercle des hautes abstractions. La recherche des causes finales des choses est aussi inutile et aussi stérile qu'une vierge consacrée à la divinité. Les phénomènes de la nature ne doivent pas ôtre inventés ou imaginés, ils doivent ôtre
trouvés dans les faits De tels aphorismes eussent pu
ôtre facilement signés par Aristote.
Mais, outre cette parenté méthodologique entre les deux penseurs, il en existe une autre, très importante. Tous deux n'étaient pas satisfaits de l'unité métaphysique qui découlait des hypothèses, et tous deux, s'appuyant sur l'unité
de méthode, cherchaient des bases moins arbitraires pour asseoir l'unité philosophique des phénomènes. De leur temps une pareille recherche ne pouvait réussir ; mais ces tentatives n*en méritent pas moins notre reconnaissance et n'en excitent pas moins notre admiration.
13. A quel type philosophique du passé, à quelle variété métaphysique appartient donc la doctrine de Bacon ? Cette question offre de l'intérêt au point de vue de notre classification et doit ôtre examinée. On ne peut faire de Bacon un matérialiste, malgré quelques points de ressemblance. Il admire souvent, il est vrai, Démocrite qu'il oppose à Aristote et Platon, mais plus souvent encore il se trouve en complet désaccord avec le matérialiste grec. On ne peut pas non plus le considérer comme un idéaliste quelque peu conséquent ; car il n'emprunte à Aristote que sa théorie de la connaissance qui, comme nous le savons, était à moitié sensualiste. On ne peut enfin le nommer sensualiste dans le sens étroit qu'on attache à ce terme.
On tourne la difficulté de deux façons différentes. Les uns refusent à Bacon le titre de métaphysicien, et ne voient en lui qu'un chercheur de génie dans le domaine de la méthodologie scientifique. Une pareille assertion peut, certes, se soutenir ; seulement, elle a le défaut de laisser sans explication l'immense influence exercée par Bacon sur le développement, non de la science spéciale, mais de la philosophie métaphysique. Cette influence directe, profonde, ne pouvait appartenir qu'à une conception du monde ayant de nombreuses attaches avec les systèmes analogues. D'autres tombent dans l'excès contraire. Exagérant la situation isolée de Bacon et son importance dans la série des philosophes, ils inclinent à le considérer comme le fondateur d'une nouvelle variété philosophique, de ce qu'ils appellent Vempirisme. Outre que l'empirisme, en examinant bien la conception que représente ce terme,
ne peut constituer une interprétation générale du monde, que la « philosophie empirique » est un non-sens au môme titre que la « philosophie de la simplicité », ou la « philosophie de la certitude, » on se heurte là à une évidente contradiction, car on accuse en même temps d'empirisme la presque totalité des écoles matérialistes, l'immense majorité des sensualistes et nombre d'idéalistes modérés.
Les doutes disparaissent en prenant pour le sensualisme le sens large que je lui ai donné; il s'établit alors une relation certaine entre la conception de Bacon et les systèmes philosophiques venus après lui. Cette filiation nous mène, par les branches collatérales, tantôt à certaines doctrines matérialistes, tantôt à quelque école idéaliste, car tel est le caractère propre de toutes les hypothèses sensualistes : elles occupent toujours une place intermédiaire entre les deux extrêmes ; mais dans la lignée directe, <;ette filiation conduit invariablement et exclusivement à Locke, à Hume, aux écossais, à Condillac, à Cabanis. L'exemple de Bacon, comme l'exemple des anciens sceptiques, démontre donc, une fois de plus, l'exactitude de la classification du passé de la philosophie dont j'ai développé le principe au début de ce travail. Cette classification permet de trouver sans hésitation la place de Bacon au milieu des systèmes du primitif sensualisme. Dernier représentant de la grande époque de la Renaissance, Bacon a payé son tribut à son temps, en faisant revivre la plus haute forme de la métaphysique ancienne, en débarrassant des impuretés accumulées par le moyen âge, la conquête la plus précieuse de la pensée antique : la philosophie inductive. Personnellement, Bacon n'est pas allé beaucoup plus loin qu'Aristote; ce n'est que dans les détails de la méthode scientifique, dans les questions élucidées par les progrès du savoir spécial, et dans la polémique contre les erreurs des procédés subjectifs, pour laquelle la scolastique lui avait donné tant de matériaux, qu'il se montre tout à fait
supérieur au philosophe grec. Dans ce qui est principal et essentiel, Bacon ne fait qu'imiter le sensualisme d'Aristote et de ses meilleurs disciples; tous ses efforts continuent à se porter sur Tépuration des méthodes scientifiques, épuration qui, en dehors des indications insuffisantes de la pratique des diverses sciences, ne pouvait se faire qu'au moyen de la théorie sensualiste de la connaissance.
Le mérite d'un développement plus profond du sensualisme appartient incontestablement au successeur de Bacon, à Locke.
ROBBRTT..