De la méthode en psychologie, Philotopkiê positive
du scepticisme et l'application exclusive des thèses sensualistes, comme un stérile jeu de l'esprit qui répugne à un penseur pratique ayant fixé à l'avance les limites de son scepticisme, ayant déterminé exactement la dose de doute que comporte une conception rationnelle du monde, et s'en rapportant, pour le reste, aux formules du bon
sens.
Déjà Bacon trouvait « que la vraie cause, la vraie source de presque toutes les erreurs scientifiques gisait dans ce faux point de vue qui nous fait exagérer les forces de l'esprit humain et nous empêche de nous en servir utilement ». Locke, à son tour, ne laissait jamais passer l'occasion de nous convaincre de la relativité de nos connaissances; il prodiguait les conseils pratiques, disant « qu'il ne fallait pas s'élever contre notre propre organisation et abandonner ce que nous avions de bon en nous, sous prétexte que nous ne pouvons tout embrasser d'un seul coup, qu'il ne fallait pas ressembler au serviteur paresseux qui refuse de travailler à la lumière d'une bougie parce qu'elle éclaire moins que la lumière du soleil ». En un mot, Locke nous donne une théorie autrement nette que celle des anciens ou même celle de Bacon, sur l'incognoscible, ce point culminant et ce résultat ultime du sensualisme.
Les sensualistes de l'école de Locke commençaient la philosophie par l'étude de l'homme, et dans l'homme ils étudiaient les fonctions et les facultés, c'est-à-dire des phénomènes qui, à cette époque, étaient absolument irréductibles ; il n'est donc nullement étonnant de voir l'école anglaise arriver au doute relativement à la possibilité de connaître le tout de l'univers au moyen de cette partie. Locke n'est même pas éloigné de nier l'existence réelle de le substance; en tout cas, il affirme hautement que le langage seul donne, à de pareilles conceptions, une valeur absolue, que, par conséquent, la chose en soi, si tant est qu'elle existe, nous est éternellement inaccessible. C'est
102 L'ANCIENNE ET LA NOmULLE PHILOSOPHIE
pour cela qu'il nous invite à demeurer dans une calme ignorance des choses qui, après examen, se trouvent en dehors des limites de nos capacités.
2. Après avoir indiqué les caractères propres qui distinguent la philosophie de Locke du matérialisme et de l'idéalisme, il me faut montrer maintenant les divergences qui la séparent des écoles extrêmes du sensualisme. Ces divergences ne sont d'ailleurs pas importantes, elles se réduisent à deux points principaux : la théorie psychologique de Locke sur la double origine des idées, et la question, irrésolue pour lui, des facultés de l'âme, qui peuvent constituer un groupe indépendant ou se réduire à une faculté unique et fondamentale — la sensibilité.
A propos de nos conceptions, nous avons vu en quoi consistait le dualisme de Locke; outre la perception sensorielle des objets extérieurs qui fournit à notre esprit les matériaux des rapprochements, des comparaisons, des jugements ultérieurs, il admet encore l'existence de perceptions intimes donnant une autre source de formation des idées. Mais ces opérations intellectuelles de second ordre n'étant possibles qu'à la condition de posséder les matières premières, il est clair que tout se réduit, en dernière analyse, pour Locke aussi bien que pour les sensualistes extrêmes, à la perception sensorielle, et que le philosophe anglais était parfaitement conséquent en affirmant la communauté d'origine des idées et des sensations, thèse qui a été tant de fois défendue par les sensualistes.
Quant à ce qui est de la seconde distinction, il faut remarquer que jamais Locke n'a sérieusement soutenu la multiplicité de nos facultés fondamentales, qu'il n'a surtout jamais défendu l'hypothèse de l'origine « hyperorganique » d'aucune des fonctions de l'esprit humain ; s'il a laissé sans réponse précise la question de la « faculté fondamentale », cela ne nous donne encore aucun droit de
douter de son profond sensualisme. Pourtant de pareils doutes sont souvent formulés ; les philosophes et les historiens de la philosophie (Dugald-Stewart, Lewes, Fowier et beaucoup d'autres) se refusent à ranger Locke — et à plus forte raison Hume, les écossais et leurs congénères — dans le type intellectuel auquel appartiennent Gondillac, quelques-uns des encyclopédistes, Cabanis, et en général, les sensualistes dans le sens étroit du terme.
En réalité, Locke non seulement appartient à la même philosophie que Condillac, mais il en a été pendant longtemps le chef reconnu ; la tentative qui consiste à l'ériger en créateur d'une nouvelle école de « psychologie expérimentale », de même que la tentative pour faire de Bacon le promoteur d'une philosophie spéciale « de l'expérience », n'est donc qu'une preuve de plus de l'extrême arbitraire qui règne dans les classifications des systèmes philosophiques et de l'absence, chez la plupart des historiens de la philosophie, d'opinions fixes sur le sujet qu'ils se proposent d'étudier. Ces historiens ne se rendent même pas suffisamment compte de la terminologie dont ils se servent. Vexpérlence et la psuchologie expérimentale sont des termes très exacts et très clairs, mais la philosophie de l'expérience, si elle a un sens quelconque, ne saurait être une philosophie métaphysique ; quant à la « philosophie de la psychologie expérimentale » elle ne saurait constituer un savoir général ou philosophique, à moins d'entendre par là une métaphysique empruntant son point de départ à la psychologie expérimentale, auquel cas ce serait la meilleure définition que nous puissions donner du sensualisme, de celui de Locke aussi bien que de celui de Condillac.
L'angle visuel suivant lequel Locke considérait le monde et ses phénomènes, détermine les mérites de ce penseur à l'égard de la science spéciale qu'il cultivait, de la psychologie. Non pas de la psychologie expérimentale dans le
sens propre du mot, non pas de cette psychologie qui comporte réellement l'expérimentation directe, qui fait partie de la biologie et porte de nos jours le nom de physiolofçie cérébrale; le sensualisme empruntait beaucoup à la biologie et ne lui donnait absolument rien. Les services que Locke a rendus, il les a rendus à une psychologie infiniment plus complexe, à cette psychologie qui étudie la nature humaine par ses côtés hyperorganiques, ne se ramenant pas sans résidu à l'action des fonctions biologiques ot exigeant l'introduction d'un nouveau facteur, — psychique, comme le pensent quelques-uns, sociologique, comme j'ai essayé de le démontrer ». Le sensualisme — son histoire tout entière le prouve — a contribué bien plus que le matérialisme ou l'idéalisme au progrès de l'étude de ces conceptions élevées et complexes de l'esprit humain. C'est à partir de la fin du xvii« siècle que commence une série de tentatives entreprises en vue de rattacher la science des phénomènes psychiques à la science immédiatement précédente de la vie. Ces tentatives ont produit de brillantes monographies sur divers points de psychologie descriptive, qui presque toutes appartiennent à des sensualistes, justement parce que le point de vue biologique auquel ils se plaçaient est d'une importance capitale pour la psychologie; plusieurs d'entre elles conservent jusqu'à présent leur valeur. De ce nombre sont certains chapitres de VEssay concet'ning human understanding ; Locke introduit un des premiers la méthode comparative en psychologie, et il est certainement le premier des savants cultivant cette branche spéciale qui s'inquiète d'une investigation vraiment scientifique des problèmes (14).