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les défauts d'exposition soient le lest indispensable sans lequel les idées philosophiques traverseraient trop aisément Pesprit; les difficultés de lecture arrêtent l'attention et invitent le lecteur à examiner, à commenter la forme extérieure, et c'est par la grandeur de l'effort qu'on juge de son utilité. C'est surtout pour la science officielle que les œuvres de Kant présentent une mine inépuisable de ces questions qui alimentent la production de la littérature scolastique. Il est encore une autre supériorité qui assure à Kant le gouvernement des esprits en Allemagne : Hume avait laissé échouer le navire de la philosophie sur le rivage plat du scepticisme, Kant le pourvut d'un nouveau gréement pour un nouveau voyage, répondant ainsi aux besoins de réalité qui voulaient collaborer à une conception du monde que les recherches scientifiques seules n'étaient pas parvenues à créer » (15).
Le vrai destructeur de l'ancienne métaphysique, du matérialisme et de l'idéalisme, a été Hume, le grand apôtre du sensualisme. Kant s'appropria les critiques dirigées par le sensualisme contre la métaphysique d'autrefois ; il alla plus loin, il les appliqua à l'avenir du matérialisme, mais il ne put ou ne voulut pas reconnaître leur justesse à l'égard de l'avenir de l'idéalisme qu'il tenta, au contraire, de sauver des envahissements du courant sceptique. L'idée de rénover l'idéalisme était une chimère ; l'essence de l'idéalisme se trouva, comme il fallait s'y attendre, rebelle à toute rénovation, et Kant fut obligé de revenir, contre son gré, au passé, restaurant l'une des variétés caractéristiques de la vieille métaphysique.
4. Avec Hume, le sensualisme atteint son apogée ; ni les successeurs immédiats de îlume en Angleterre, ni Kant, ni les sensualistes français n'ajoutent rien d'important à la doctrine ; souvent ils affaiblissent l'idée première en y introduisant des éléments et des développements accessoires.
Le philosophe anglais considérait son œuvre comme un « essai d'introduction de la méthode expérimentale dans l'étude des phénomènes complexes », ainsi qu'il le dit dans le litre de son premier traité. De même que Locke, il voit dans l'étude de l'esprit humain, et particulièrement de l'origine et du développement de nos représentations, le meilleur moyen de débarrasser la science des questions oiseuses qui renaissaient sans cesse sous l'influence de la métaphysique. La critique de l'ancienne métaphysique amène ainsi à la vraie métaphysique, à la psychologie sensualiste, ou plus exactement, à une théorie de la connaissance qui admet que les conceptions, les idées sont les pâles copies des représentations sensorielles, et la certitude de l'existence réelle des choses — le résultat d'une association de représentations antérieures. Dans cette théorie, les idées de l'essence des choses et du 7noi apparaissent comme une réunion, sous un môme signe verbal, d'une infinité de représentations particulières et concrètes; quant au contenu du savoir, il se réduit à la connaissance des rapports entre les idées. « Toutes les questions relatives à ridentité et à l'invariabilité de la personnalité humaine, dit Hume, doivent être considérées comme des difficultés grammaticales, plutôt que comme des difficultés philosophiques. » Hume refuse même de discuter avec un homme qui sentirait en lui un autre moi que celui composé en entier des représentations et des impressions du froid et du chaud, de l'ombre et de la lumière, de l'amour et de la haine, de la peine et du plaisir, etc. « A l'exception de quelques métaphysiciens, remarque-t-il ironiquement, tous les autres hommes ne sont que des collections de perceptions diverses qui se succèdent avec une inconcevable rapidité et sont en perpétuel mouvement. »
Hume nie l'existence de conceptions qui ne soient pas réductibles à des éléments sensoriels ; si une pareille conception est un rapport, nous devons indiquer les faits qu'il
108 L'ANCIENNE ET LA NOUVELLE I'lIILOt>OrHlE
relie, si elle est un simple symbole, nous devons montrer le phénomène que le symbole reiu'ésente. Dans le cas contraire, il est permis de croire que le terme employé n'a aucune valeur et ne correspond à aucune réalité * Au point de vue de la science spéciale, telle qu'elle existait du temps de Hume, cette théorie est irréprochable. Mais le fait est que ce n'est pas seulement la psychologie, c'est la philosophie de Hume tout entière qui est sensualiste. En apparence renfermée dans les limites étroites de la psychologie sensualiste, cette philosophie étend en réalité son empire sur toutes les autres catégories de phénomènes naturels. La théorie de l'origine de nos idées avait un autre intérêt que l'intérêt psychologique ; elle aidait aussi à combattre l'idéalisme, la réalité de la substance supranaturelle, et à compléter l'œuvre commencée par Berkeley, qui se servit des thèses de Locke pour combattre le matérialisme, la réalité des substances matérielles.
5. Hume attendait la solution de tous les problèmes i)hilosophiques de la « science de l'homme », à l'étude de laquelle il consacra ses meilleurs efforts ; l'anthropologie est, pour lui, la science fondamentale et, en même temps, la science centrale. « Il est évident, dit-il, que toutes les sciences sont en rapports plus ou moins intimes avec la nature humaine, et qu'elles y retournent d'une manière ou d'une autre, quelle que soit la distance qui semble les en séparer. Les mathématiques, la philosophie naturelle et la religion dépendent d'une certaine façon de la science de l'homme, car elles font partie du savoir humain et l'intelligence humaine peut seule en juger. . . Puisque l'essence de l'esprit ne peut pas plus être connue que l'essence des choses, il est non moins évident pour moi, qu'il n'est pas
1. Philosophical Works. Edimbourg. 1826, tome III : Essays moral and poliiiral.
d'autre moyen de connaître les forces et les propriétés de l'esprit, que celui qui consiste à étudier attentivement, par des expéiiences précises et par les résultats produits dans diverses circonstances, le travail de notre intelligence '. »
L'anthropologie de Hume est pleinement expérimentale, et les méthodes scientifiques lui sont suffisamment connues, mais c'est pour cela justement — quelque paradoxal que cela puisse paraître au premier abord — que sa philosophie est absolument sensualiste. En effiet, la seule réduction métaphysique des phénomènes étudiés par toutes les sciences, à l'anthropologie, qui puisse mériter le nom de sensualiste, est celle où l'anthropologie se trouve fondée sur des études biologiques, par conséquent, où elle est plus ou moins expérimentale et scientifique ; toute autre anthropologie, remplaçant les faits par les suppositions, les expériences par les déductions, caractériserait, au contraire, infailliblement, la métaphysique idéaliste.
Sous ce rapport, un parallèle entre Hume et les idéalistes comme Descartes et Kant se présente tout naturellement. Le caractère biologique de l'anthropologie de l'un et le caractère superorganique de l'anthropologie des autres, apparaît même dans la question de savoir si la conscience s'explique tout entière par l'expérience sensorielle ou si d'autres éléments irréductibles sont nécessaires. Hume répondant affirmativement à la première question, Descartes et Kant répondant affirmativement à la seconde. Qui a tort et qui a raison — c'est là une autre affaire, et une affaire qui, dans l'état présent du savoir, ne peut être résolue d'une façon tant soit peu satisfaisante ; il est clair, en tout cas, que le mérite d'avoir formulé l'hypothèse la meilleure, la plus probable, est un mérite psychologique, non un mérite philosophique. Dans le domaine de la philosophie, les partisans et les adversaires des formes innées