Works, t. I. Introduction
de lia pensée ont également tort; les discussions ellesmêmes sur les avantages de l'une ou de Tautre doctrine rappellent, par leur stérilité, les dissertations théologiques sur la supériorité de telle ou telle religion. Philosophiquement parlant, je le répète, ces théories, qui réduisent tout à un seul groupe de phénomènes, sont, au môme titre, profondément métaphysiques. La faute fondamentale n'est ni rachetée ni augmentée par cette circonstance que pour le sensualisme l'anthropologie est inductive, empirique, basée sur des faits biologiques, et pour l'idéalisme — déductive, rationnelle, constituant une branche indépendante et autonome du savoir. Cette circonstance, très importante comme caractère différentiel, comme élément de classiflcation, n'a, en philosophie, aucune valeur comme moyen de distinction entre la vérité et Terreur.
6. Les idées que Hume avait exposées dans le Traité de la nature humaine, œuvre de sa jeunesse, il les popularise à plus d'une reprise dans ses Essais, et il y revient encore dans son ouvrage principal, les Recherches sur V entendement humain. En dehors des traits particuliers sur lesquels nous avons appelé l'attention, on y voit partout ce point commun à toutes les écoles anglaises — la conviction que la philosophie a deux parties : l'une appartenant à l'étude de la nature, à laquelle Hume, en sa qualité de sensualiste conséquent, rattache la psychologie ; l'autre étudiant la société et s'occupant de morale, de politique, d'économie sociale. Ces deux parties trouvent dans Hume un interprète profond et sagace, et sa place sera suffisamment marquée lorsque nous dirons que, pour l'une, il a été l'inspirateur direct (Jp Kant, et, pour l'autre, le précurseur immédiat d'Adam Smith.
Les vues sociologiques de Hume, fort remarquables pour l'époque où elles étaient formulées, n'ont pas perdu leur valeur, môme de notre temps ; elles confirment l'opinion
que j'ai émise dans un des précédents chapitres, relativement à. l'influence du sensualisme sur le progrès des études sociales. Hume soutient énergiquement cette thèse « que la politique peut être transformée en une science positive ». — « Telle est la force des lois et des formes gouvernementales, dit-il, et telle est l'impuissance des tendances et des tempéraments individuels, qu'on peut souvent de données générales tirer des conclusions aussi certaines que les conclusions mathématiques. » — « La force, dit-il autre part, se trouve toujours du côté des gouvernés ; les gouvernants n'ont donc qu'un seul point d'appui — l'opinion publique. Tout gouvernement est fondé exclusivement sur la puissance de l'opinion des gouvernés, et cette vérité est également applicable aux régimes les plus despotiques s'appuyant sur le militarisme et aux régimes les plus populaires et les plus libéraux ». » 11 insiste sur la régularité et la constance des faits historiques, montrant leur dépendance des phénomènes généraux de la nature humaine. a Voulez-vous connaître les sentiments, les goûts et les mœurs des Grecs et des Romains? Étudiez à fond le caractère des Français et des Anglais — vous ne vous tromperez pas beaucoup en appliquant aux premiers la plupart des observations que vous aurez faites sur les seconds. » Écoutons encore le philosophe se plaçant sur le terrain de la sociologie descriptive : « Toutes ces descriptions de guerres, d'intrigues, de luttes de partis et de changements politiques, présentent une collection de données qui permettent à l'homme politique ou au moraliste d'établir les bases de sa science, exactement comme le naturaliste apprend à connaître les propriétés des plantes, des minéraux et des autres objets extérieurs par une série d'observations et d'expériences *. » Conformément à cette opinion, Hume attribue la difficulté des prédictions dans l'ordre des
1. Philosophical Works, t. 111 ; Estays^ p. 15 et 31. a. iôi<i.,t. IV, p. 97-98.
Ut L'ANCIENNE ET LA NOUVELLE PHILOSOPHIE
événements historiques, non à la moindre constance de raclion de leurs causes, mais à l'ignorance d'un grand nombre de circonstances que le temps nous cache. Mais, en pratique, ainsi qu'il le remarque très judicieusement, personne ne fait de distinctions entre les causes physiques et ce que l'on appelle les causes morales; un prisonnier, par exemple, qui n'a ni argent ni moyen de s'en procurer, préférera, pour s'enfuir, creuser la pierre et scier les barreaux de sa prison que d'agir sur le cœur inflexible de son geôlier ; et lorsqu'il s'acheminera vers l'échafaud, il songera à l'imminence de la mort autant parce qu'il sait la fidélité au devoir des exécuteurs de la sentence, que parce qu'il connaît l'action de la corde ou de la hache. Il va sans dire que Hume nie la doctrine du libre arbitre, et son argumentation est sur ce point tellement complète et décisive, qu'elle éviterait, selon la juste observation de Huxley, toutes les discussions contemporaines sur ce sujet, si elle était mieux connue.
Les idées économiques de Hume sont principalement exposées dans ses Discours politiques qui parurent en 1752, furent immédiatement traduits en français, eurent un grand nombre d'éditions et contribuèrent, avec la célèbre Histoire d'Angleterre, à établir la réputation européenne de l'auteur. Ce livre, que le biographe de Hume, Burton, appelle « le berceau de l'économie politique », eut une influence considérable sur les doctrines de A. Smith et des économistes français du xviii» siècle. Très remarquables également, comme premières tentatives sociologiques, sont les Recherches concernant les principes de la morale (1751) et V Histoire naturelle de la religion (1757). Dans le premier de ces ouvrages, Hume nous apparaît comme un précurseur direct, immédiat, non seulement de Bentham, qui lui emprunte le principe social de l'utilité, non seulement de Comte, qui transforme sa « sympathie organique » en altruisme, mais encore de H. Spencer qui est d'accord
avec lui sur plus d'un point. Dans V Histoire naturelle de la religion, nous trouvons un grand nombre de suppositions dont la science contemporaine a profité et qui témoignent de la justesse des idées générales de l'auteur sur les problèmes sociaux. Il démontre, par exemple, qué'le fétichisme et le polythéisme étaient des formes naturelles des conceptions primitives du monde, que le monothéisme n'a pu apparaître que plus tard ; il donne une explication satisfaisante de l'anthropomorphisme; il cherche enfin, avec beaucoup de raison, la source qui alimente la religiosité bien plus dans les soucis quotidiens qui émeuvent l'homme, dans la sphère des mouvements infinis de notre âme, dans nos espérances et nos craintes, que dans la contemplation de la nature et de ses inexplicables phénomènes. Quelques pas encore dans cette voie, et Hume pouvait reconnaître, comme nous le reconnaissons maintenant, que les religions ne présentent que des formes grossières de la métaphysique et, spécialement, de la métaphysique idéaliste.
7. Nous n'avons, du reste, pas à entrer ici dans les détails des doctrines de Hume ; leurs analogies avec les doctrines de Bacon et de Locke sont trop manifestes pour qu'on puisse hésiter à les ranger dans un môme type philosophique. Mais nous devons nous arrêter quelques instants encore devant les points qui ont eu une influence directe sur le développement ultérieur de l'esprit humain, et qui donnent lieu, jusqu'à présent, à des malentendus. Il y en a deux qui sont intéressants sous ce rapport : la théorie de la causalité et le scepticisme.
L'explication donnée par Hume du concept de la causalité, ressemble assez, dans ses traits principaux, à celle qui avait été proposée antérieurement par Hobbes et par un contemporain de Hobbes, oublié maintenant, Glanvil, dans un livre intitulé : Scepsis scientifica; elle n'en constitue pas moins l'une des pages les plus brillantes du sen-
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sualismc. En se plaçant exclusivement au point de vue de l'expérience, Hume réduit les rapports de causalité à la simple et inévitable succession des phénomènes. Un fait, un événement, immuable pour notre expérience personnelle ou pour l'expérience des générations qui se suivent, précède ou suit fatalement un autre fait ou un autre événement — dans le premier cas on l'appelle cause, dans le second effet ; il n'y a, en réalité, et il ne peut y avoir rien de plus entre deux phénomènes ou deux séries de phénomènes.
Le principe de causalité qui exige que tout ce qui se produit ait une cause, ne possède aucun caractère intrinsèque de nécessité, excluant la possibilité de supposer le principe contraire ; il est le résultat de l'expérience ou de la répétition fréquente d'une succession d'un certain ordre, qui oblige l'esprit à passer de l'antécédence à la conséquence. Ce passage, à force d'habitude, devient une indissoluble association : nous ne pouvons plus nous représenter un phénomène sans un phénomène précédent, et comme tout phénomène est toujours un effet relativement à d'autres, nous finissons par ne plus concevoir un fait quelconque sans une cause quelconque. Il y a plus. Peu à peu, sous l'influence de cette illusion de l'esprit qui s'appelle l'anthropomorphisme, nous attribuons à l'antécédent nécessaire une force particulière, nous lui reconnaissons le pouvoir de produire une conséquence— arrivés là, nous voyons l'effet dans la cause. Peu importe que nous considérions la conclusion : post hoc, ergo propter hoc comme une faute grossière — au fond nous ne raisonnons jamais autrement : nous exigeons que le post hoc soit un rapport constant, invariable, entré dans la substance de notre organisme psychique et provoquant une indissoluble association d'idées.
Cette théorie de la causalité est très caractéristique du sensualisme et l'on ne peut lui refuser d'être strictement conséquente. î.p matérialisme, et plus encore lidéalisme
peuvent facilement s'accommoder d'une opinion qui voit dans la cause quelque chose pouvant produire ou contenant déjà l'effet ; le sensualisme, fidèle à lui-môme, doit la rejeter comme une illusion de l'esprit. Ce « quelque chose », ce rapport nécessaire, indépendant de l'expérience, ou plutôt — et pour appeler les choses par leur nom — cet élément de force, qui joue un si grand rôle dans la causalité des matérialistes et des idéalistes, n'a aucune réalité pour les sensualistes, sinon pratiquement, du moins métaphysiquement, parce qu'il ne peut être réduit au fait biologique de la sensation.
Hume nie dans les phénomènes l'existence d'une faculté capable de produire d'autres phénomènes, il nie tout au moins la possibilité de le savoir, par cette simple raison qu'une pareille faculté est biologiquement imperceptible ; tout ce que l'expérience nous montre, en ce cas, c'est la constance avec laquelle les phénomènes se suivent. Le sensualisme résout ainsi cette question capitale de toute métaphysique conformément à son hypothèse fondamentale; ici, comme ailleurs, il se pose résolument en adversaire du matérialisme et de l'idéalisme. Hume comprenait fort bien que l'ancienne théorie de la causalité était le grand point d'appui de ses adversaires, aussi l'attaque-t il avec une extrême violence. Admettre une cause nécessaire, précédant l'expérience ou indépendante d'elle, c'était passer, bon gré mal gré, du domaine des sensations et des idées dans le domaine des choses en soi ; Hume ne pouvait pas l'accepter à moins de renier le sensualisme. C'est pour cela qu il distingue la causalité « expérimentale », « symbole verbal d'un acte purement automatique de l'esprit » qui consiste à transformer en prévisions les souvenirs accumulés, de la « causalité en soi », qui n'est qu'un « rapport en soi » de « choses en soi » et rentre avec elles dans l'immense abîme de l'incognoscible.
Il est intéressant de comparer cette théorie de la eau-
salité qu'on peut considérer comme la théorie classique du sensualisme, à la théorie idéaliste, si profondément creusée dans tous les sens avant et après Kant. Cette comparaison nous amène à reconnaître la différence radicale qui existe entre les points de vue fondamentaux de ces deux conceptions du monde.
L'idéalisme anté-kantien niait opiniâtrement Torigine expérimentale de l'idée de causalité qui, d'après lui, était antérieure à toute expérience et constituait un produit de la raison pure parfaitement indépendant; de là, la possibilité de rappliquer au domaine extra-expérimental pour la recherche des entités. Kant accepte, il est vrai, la doctrine, absolument contraire, de Hume, mais il Tamende de façon à la ramener, du moins théoriquement, aux idées de l'ancienne métaphysique : car en pratique il lui assigne, par une bizarre inconséquence que les commentateurs n'ont pas suffisamment expliquée jusquMci, la môme valeur et les mômes limites que Hume. Kant prétend que l'idée de causalité constitue une idée primordiale, innée : elle ne peut ôtre acquise par la voie expérimentale, elle est, au contraire, une des formes de la perception sensorielle, une des bases de toute expérience. Jusque-là, il est conséquent avec l'ancien idéalisme, et son tableau des « catégories » n'y ajoute rien de nouveau ; mais en passant à la pratique, aux tentatives de notre esprit pour transgresser les bornes de l'expérience sensible, il revient brusquement au point de vue du philosophe anglais, il affirme que l'idée de causalité, justement parce qu'elle est la base de toute expérience, ne saurait avoir aucun sens dans les spéculations transcendantes.
Cette ambiguïté est très caractéristique de tout le système de Kant; elle le réduit à une philosophie hybride dans laquelle tantôt les hypothèses idéalistes jouent le rôle de prémisses, et la critique sensualiste celui de conséquence, tantôt, comme dans l'éthique, le sensualisme
forme la base qui supporte les principes de l'idéalisme. Inutile de dire que ce procédé n'a de critique que le nom, et qu'il est d'avance condamné à la stérilité ; cela résulte clairement des destinées de la théorie kantienne de la causalité. Les disciples ont consacré beaucoup d'efforts, les uns pour comprendre, les autres pour interpréter ce point obscur de la doctrine du maître. Mais ces efforts, à quoi ont-ils abouti? En définitive, à ces quelques thèses sérieusement exposées par un des plus sagaces d'entre eux : 1» que l'idée de causalité ne peut être ramenée à l'expérience, car l'expérience ne peut rien apprendre à celui qui n'est pas organisé de façon à combiner l'effet à la cause; 2° qu'en examinant les choses de plus près, on reconnaît que ce n'est pas le concept de la causalité qui préexiste à l'expérience, mais bien les conditions organiques produisant et coordonnant d'une certaine manière les impressions suscitées par le monde extérieur ; 3« que les racines de l'idée de causalité gisent par conséquent dans notre organisation et que, par cette raison seule, cette idée précède l'expérience; 4° qu'on trouvera peut-être un jour dans le mécanisme des actions sympathiques et réflexes l'origine de l'idée de causalité. La « raison pure » de Kant sera alors traduite dans le langage de la physiologie et deviendra plus claire et plus évidente « .
Tout en désirant très sincèrement, non seulement pour le concept de la causalité, mais en général pour tous les concepts métaphysiques, cette traduction des termes obscurs de l'idéalisme en termes clairs du positivisme, je ne puis m'empêcher de remarquer que, si les quatre thèses que je viens de résumer visent exclusivement les conditions biologiques, elles abandonnent l'idéalisme, critique ou non, et nous ramènent à la théorie sensualiste de Hume. Il est évident, en effet, qu'en déduisant l'idée de causalité