‹ L'ancienne et la nouvelle philosophie [microform]Chapitre 22 sur 81 · I. Lange, Histoire du matérialisme, t. II, p · texte numérisé non relu

I. Lange, Histoire du matérialisme, t. II, p

de rexpérience, Hume la rattachait exclusivement, par cela même, au côté organique de la nature humaine et formulait une hypothèse biologique, qui n*est devenue métaphysique que parce qu'elle s'étendait à tous les ordres de phénomènes. Si, au contraire, les mômes thèses visent des faits d'ordre hyperorganique ou psychique qui ne se réduisent pas sans résidu aux propriétés vitales, elles nous font retomber dans le pur idéalisme.

8. On a beaucoup dit et écrit sur le scepticisme de Hume que des générations entières ont confondu avec sa philosophie. Il est vrai que, par la suite, les opinions se sont partagées, et qu'il n*est pas rare de rencontrer, de nos jours, des penseurs affirmant que Hume a été tout ce que l'on veut, excepté un philosophe sceptique. Les deux opinions sont partiellement vraies. La première correspond à la période où l'on considérait le sensualisme moins comme une conception particulière du monde que comme une négation absolue des anciennes doctrines , la seconde appartient à l'époque postérieure, pendant laquelle le sensualisme est attaqué à son tour dans ses dogmes, subissant, lui aussi, le sort du matérialisme et de l'idéalisme.

De nombreux historiens de la philosophie, se copiant invariablement les uns les autres, nous présentent la philosophie de Hume comme étant l'idéalisme de Berkeley transformé en scepticisme. Il est à regretter que pas un d'entre eux ne l'ait considérée comme le matérialisme de Hobbes devenu sceptique ; car ce n'est que la combinaison intime de ces deux points de vue qui peut nous rapprocher de l'appréciation exacte d'un philosophe qui a toujours occupé une situation intermédiaire entre les deux anciennes doctrines. C'est justement cette situation particulière qui explique la couleur franchement sceptique de la philosophie de Hume. Nous avons déjà vu un phénomène analogue dans l'antiquité, et j'ai montré à ce propos pourquoi tout sensualisme

était, en même temps, une philosophie sceptique attaquant simultanément le matérialisme et l'idéalisme. C'est cette double critique qui donne au scepticisme sensualiste une profondeur particulière. Les doutes du matérialiste sont exclusivement dirigés d'un seul côté, du côté de l'idéalisme; s'il rencontre sur son chemin le sensualisme, il le rejette comme une variété de l'idéalisme, ou l'accepte comme une forme de sa propre doctrine; l'idéaliste, pour procéder à rebours, n'en use pas moins de la même méthode. Le sensualiste seul, qui combat à la fois les deux doctrines adverses, semble être le vrai représentant du scepticisme, et comme ces deux doctrines adverses passent pour embrasser la totalité des phénomènes et constituer le fonds entier de la philosophie, le sensualisme est réputé nier toute philosophie. En réalité, le scepticisme sensualiste est essentiellement semblable aux deux autres : il cache dans son sein une conception particulière du monde et combat toutes les doctrines, excepté les siennes propres. La philosophie de Hume en est un exemple frappant.

9. Le scepticisme de Hume se réduit tout entier à la doctrine de l'incognoscible, doctrine basée sur cette thèse, que la matière n'est qu'un agrégat et l'esprit qu'une succession de sensations et d'idées ; Locke et la plupart des sensualistes ses prédécesseurs l'avaient déjà affirmé. Inutile de démontrer, je pense, que cette doctrine de l'inconnaissable se rapproche plus ou moins de celle qui est acceptée présentement par toutes les philosophies scientifiques, et entre autres, par le positivisme. 11 y a, sans doute, dans ces philosophies , une infinité d'autres éléments ; elles ne seraient, sans cela, qu'un simple développement des idées de Hume. Mais cette ressemblance indique l'une de ces deux choses : ou que Hume n'était plus méUphysicien, ou que nous sommes encore attachés à la métaphysique. De ces deux solutions, la dernière me

semble être la seule possible. La philosophie de Hume a, sans aucun doute, hâté la ruine de la métaphysique, mais parce qu'elle était une métaphysique d'un nouveau genre, une dernière tentative vraiment neuve, vraiment originale.

Que détruit Hume? En premier lieu l'hypothèse matérialiste sur Tessence des choses et l'ontologie matérialiste ; en second lieu l'hypothèse idéaliste sur la même essence et l'ontologie idéaliste. Que laisse-t-il à la place de ces deux doctrines détruites ?

L'affirmation que l'essence des choses ne peut être connue ni sous l'une, ni sous l'autre de ces deux formes, et que pourtant elle existe. Mais» qu'est-ce donc que cette affirmation, sinon une nouvelle hypothèse, et une hypothèse générale, embrassant tous, les ordres de phénomènes, par conséquent invérifiable ? Ce dernier caractère semble, au premier abord, en contradiction avec l'expérience journalière, mais nous oublions trop la différence profonde qui existe entre la science et la philosophie, entre la connaissance de phénomènes semblables et la coordination de phénomènes irréductibles les uns aux autres. Si nous pouvons espérer que les progrès de la physiologie cérébrale nous permettront de vérifier l'hypothèse dans les limites de la psychologie, en déterminant toutes les conditions qui accompagnent l'acte de la connaissance, — dans les limites de la philosophie, (c'est-à-dire de la théorie qui généralise nos concepts des noumènes et des phénomènes, aussi bien que les réalités appartenant à l'ordre inorganique, à l'ordre organique et à Tordre psycho-social), la doctrine de l'incognoscible de Hume restera éternellement à l'état de supposition gratuite.

J'ai déjà expliqué à plus d'une reprise, quo toute hypothèse générale avait nécessairement une origine particulière. Nous le voyons ici pour l'hypothèse de Hume : elle est évidemment empruntée à la catégorie des faits bio-

sociaux, des faits psychiques les plus complexes. Cette circonstance montre clairement que le scepticisme de Hume, comme tout scepticisme général, philosophique, ne détruit les deux ontologies adverses que pour établir sur leurs ruines une troisième et nouvelle ontologie. Les mots et le sens qu'on leur donne ne doivent pas nous abuser. Peu importe qu'on considère habituellement le terme d'ontologie comme ne s'appliquant qu'aux doctrines matérialistes et idéalistes ; ce qui est plus important que la terminologie, ce sont les procédés employés pour la solution du problème ; or, ces procédés sont identiques dans les trois conceptions du monde.

En se plaçant à ce point de vue, on peut dire que les trois métaphysiques admettent également la « chose en soi !>. Le matérialisme la voit dans le mouvement de l'atome, l'idéalisme la voit dans IMdée pure, le sensualisme la voit dans la sensation et la représentation qui en est le résultat. Chacune de ces doctrines est fermement convaincue de sa supériorité, et chacune réduit théoriquement tous les phénomènes à un seul et même groupe de faits. Il s'ensuit donc qu'à proprement parler, chaque espèce de métaphysique , tout en contestant la valeur des autres formes de connaissance, possède une théorie à elle de l'incognoscible ; mais, nous l'avons vu, pour le sensualisme dont la situation intermédiaire est très caractéristique, cet agnosticisme acquiert les proportions d'un élément absolument fondamental du système, — il peut donc être considéré comme ayant atteint dans le sensualisme son degré le plus élevé.

10. Le caractère métaphysique des idées de Hume apparaît clairement alors même qu'on n'en considère que les parties purement critiques. Hume, et après lui Kant ont attribué les insuccès de la philosophie à la poursuite du but chimérique suggéré par une fausse appréciation de la

puissance de Fesprit humain. Cette explication est doublement erronée. La philosophie n'a jamais poursuivi qu'un but : l'unité dans la conception de l'univers, et ce but elle l'a toujours atteint sous la forme d'une unité hypothétique' des choses. Sans doute, les hypothèses ne contentaient pas tout le monde et les recherches recommençaient ; mais il ne s'est jamais agi — ne l'oublions pas r- d'une unité scientifiquement vérifiée, strictement démontrée. Les anciens philosophes savaient très bien distinguer une hypothèse d'un fait et d'une loi, et aucun d'eux ne songeait à une autre unité que l'unité purement hypothétique, aucun d'eux n'a commis la faute de confondre la supposition avec la vérité démontrée. D'autre part l'homme, en construisant des hypothèses philosophiques, n'a nullement outrepassé les limites de son intelligence ; il était, au contraire, dans son droit et donnait satisfaction à des besoins parfaitement naturels et légitimes.

Dans tout cela il y a un malentendu qui, pour être sérieux, n'en est pas moins purement verbal. On nous répète constamment que la tentative de Hume reprise par Kant a abouti à un résultat important : à la démonstration de VinipossWïlité de la métaphysique. Cela peut être vrai ; seulement ni Hume, ni Kant n'ont jamais démontré ce qui était autrement intéressant au point de vue philosophique et, plus encore, au point de vue sociologique : Vinutililé actuelle de la métaphysique et la nécessité de son remplacement par une doctrine qui, poursuivant le même but de l'unité de la conception des choses, cherchera à l'atteindre par d'autres moyens. Hume et Kant démontraient l'insuffisance des anciennes hypothèses et proposaient de les établir sur de nouvelles bases ; mais, loin de supprimer la philosophie hypothétique, ils s'efibrraient de la redresser comme avaient fait tous leurs prédécesseurs. Ils continuaient le travail des sceptiques et des sensualistes de l'antiquité; leur critique était plus moderne, plus efficace,

mais elle n'avait de nouveau que la forme et les accès- • soires. C'est ainsi que s'explique ce fait singulier du grand démolisseur de la métaphysique travaillant à jeter les fondements de toute métaphysique à venir.

11. En terminant cet aperçu sur le plus illustre représentant du sensualisme, il convient d'attirer l'attention sur un fait contemporain qui ne manque pas d'importance. L'influence de Hume augmente visiblement, et le retour des penseurs anglais et français à son scepticisme sensualiste correspond au retour des Allemands vers Kant et son. idéalisme critique. Sans doute notre temps ne prise guère, dans les deux cas, que les éléments négatifs qui leur sont communs, leur théorie de l'incognoscible - ce résultat du grand mouvement intellectuel du xviii« siècle. Notre temps a pour tâche principale de purifier, d'assainir l'atmosphère philosophique, d'accélérer la décomposition du passé, de déblayer le sol des ruines métaphysiques qui l'encombrent ; et cependant le sensualisme , entendu dans le sens de système, ne reste pas en dehors du mouvement actuel. On découvre son influence indirecte là même où on l'attendait le moins ; et pour ne citer qu'un exemple, Herbert Spencer n'essaie-t-il pas de grouper tous les éléments de l'ancienne conception du monde autour d'un seul fait. « l'évolution ». qui a incontestablement une origine organique et un caractère biologique ?

Quant à ce qui est de Hume, en particulier, il est certain que les penseurs anglais modernes s'en sont inspirés. « En célébrant les mérites philosophiques de Hume, dit M. Compayré», M. Huxley ne fait d'ailleurs qu'acquitter une dette de l'école à laquelle il appartient. Les philosophes anglais de ce temps, et notamment S. Mill, n'ont pas

1. Hum, sa vie, sa philosophie, trad. franc. Chez Germer- BailUère, 1880. Introduction, p. x-xi.

assez dit ce qu'ils devaient à Hume ; ils n'ont pas assez déclaré soit les emprunts volontaires qu'ils lui ont faits, soit les rapports naturels qui les unissent à lui. Il était de toute justice que cette omission fût réparée. Il s'est trouvé que. sans avoir fait de physiologie, par la seule analyse de la pensée, Hume a construit une psychologie phénoménale, une « psychologie sans âme », qui s'adapte à merveille aux conclusions du positivisme anglais et de la physiologie contemporaine. M. Huxley et la plupart de ses compatriotes, on le sait, semblent vouloir donner à des prémisses matérialistes une conclusion idéaliste. D'une part, ils considèrent comme absolument démontrée la corrélation des mouvements de la matière nerveuse et des perceptions de la conscience ; ils affirment que les matériaux de la conscience sont les produits de l'activité cérébrale, et ils excluent, par suite, toute idée de substance spirituelle. Mais, d'autre part, ils répugnent au matérialisme proprement dit, et ils proclament que les erreurs du matérialisme systématique suffisent à paralyser l'énergie de la vie et en détruisent toute la beauté. »

C'est à dessein que je transcris cette citation, car l'auteur dit certainement ici plus qu'il ne voulait dire. Qu'est-ce que cette nouvelle philosophie dont les adeptes sont également éloignés et également rapprochés du matérialisme et de l'idéalisme? En quoi consiste ce matérialisme idéaliste et cet idéalisme matérialiste, qui se donne de nos jours les noms les plus divers de criticisme, d'évolutionisme, de philosophie du réel, de monisme philosophique? Relativement au xv!!!*» siècle et à Hume, cette direction, en tant qu'elle existait alors, n'était que la nouvelle métaphysique fondée sur la physiologie, cest-à-dire ce qui est pour nous le semualisme ; mais qu'est-elle par rapport à la philosophie contemporaine ? Ici la question se complique considérablement. De trois choses l'une : ou la bizarre association du matérialisme et de l'idéalisme dans un même

terme n'a, pour le présent, aucune espèce de sens ; ou elle représente un vulgaire et inutile éclectisme ; ou enfin, el e signifie que les systèmes actuels, d'accord en cela avec le sensualisme, critiquent radicalement tout idéalisme et tout matérialisme. Les deux premières alternatives sont contraires aux faits et doivent être abandonnées, la troisième seule doit être retenue. Mais elle est loin de tout expliquer, et d'autres questions, d'autres dilemmes apparaissent immédiatement. Les tendances philosophiques modernes consistent-elles exclusivement dans la critique des diverses interprétations hypothétiques des phénomènes, ne sont-el es, suivant l'énergique expression de Huxley, qu une « police du monde de la pensée » ; ou bien présentent-elles un système déterminé, une conception générale précise? Si la question était résolue dans ce dernier sens, il reste encore à savoir si cette conception n'appartient pas à la catégorie des conceptions hypothétiques, si elle n'est pas elle-même une métaphysique. Dans ce cas, nous n'aurions affaire là qu'à un sensualisme transformé, et nous serions encore loin de la philosophie qu'il s'agit justement de trouver de la philosophie scientifique.

Page 1