DERNIÈRE ÉVOLUTION
1. J*ai voulu élucider les points de vue fondamentaux du sensualisme, j'ai- donc dû examiner avec quelques détails les doctrines de Ilume, son représentant le plus autorisé. Nous pouvons maintenant passer très rapidement en revue les penseurs moins marquants qui appartiennent au même type.
Le sensualisme anglais ne nous présente pas une filiation directe, ininterrompue ; il offre une série de faits complexes au milieu desquels il n'est pas toujours facile de se reconnaître. Souvent il s'allie au matérialisme, plus souvent encore il tend la main à l'idéalisme, et ces compromis, ces inconséquences, rendent le diagnostic extrêmement difficile ; il n'y a cependant rien de plus faux, rien de plus contraire aux faits historiques que l'opinion courante considérant le sensualisme comme le joint de départ d'un idéalisme qui aurait pour aboutissant final — un scepticisme dans le genre de celui de Hume. Aprùs tout ce que nous avons vu, on comprendra facilement cette erreur
grossière qui consiste à confondre deux conceptions du monde si différentes. Si l'on voulait appliquer à l'étude de la philosophie des procédés critiques de cet ordre, on pourrait considérer, avec non moins de raison, le sensualisme comme le point de départ ou le résultat du matérialisme, car rien n'est plus fréquent que l'alliance complète, intime, entre la psychologie sensualiste et la cosmogonie matérialiste. Nous trouvons là une confirmation nouvelle de ce que j'ai dit, en débutant, sur la fausse position des philosophes qui deviennent des historiens de la philosophie. Le désir de mettre en avant sa propre manière de voir domine toutes les autres considérations, et les faits historiques les plus indiscutables prennent insensiblement la teinte de telle ou telle théorie ; quant aux faits plus complexes, moins évidents, ils sont soumis aux interprétations les plus arbitraires, les plus bizarres.
Il est certain que, logiquement, le sensualisme n'aboutit ni au matérialisme ni à l'idéalisme; l'hypothèse sensualiste ne renferme évidemment rien qui la force à se transformer tôt ou tard en une hypothèse d'un autre ordre. Les directions fondamentales de la métaphysique - je l'ai déjà remarqué plus d'une fois - sont des variétés d'un même degré de développement, se distinguant nettement par leurs points de départ, se délimitant difficilement dans leurs résultats ; ce ne sont point des phases déterminées d'une même évolution. Ni leur succession dans le temps, ni leur interprétation logique ne nous autorisent à les ranger dans une progression telle, par exemple, que la série des états religieux de l'humanité, fétichisme, polythéisme, monothéisme. Cela est si vrai que le passage d'une espèce de métaphysique à une autre a toujours été une affaire d'évolution individuelle, non une affaire d'évolution sociale. Le développement tardif des doctrines sensualistes a influé sur leur caractère général ; il explique l'insuffisance des premières tentatives et l'action des idées de Locke et de
Hume sur les matérialistes et les idéalistes du xviii® siècle. Mais cela ne fait pas du sensualisme une métaphysique ayant sur les autres métaphysiques des avantages certains et décisifs. Le point de vue sensualiste a pu pénétrer à certaines époques dans les systèmes adverses, mais il n*a jamais pu remplacer ni le matérialisme ni Tidéalisme.
2. Déjà au xvii'' siècle, comme on le voit par l'exemple des théories psychologiques de Hobbes, le matérialisme anglais manifeste ses afflnités avec le sensualisme, et la tradition est reprise par le siècle suivant. Parmi les matérialistes anglais du xviii® siècle, tombés sous l'influence du sensualisme, Toland, Hartley et Darwin méritent une mention particulière. Toland, un contemporain de la vieillesse de Locke, fut un libre-penseur, un matérialiste dans sa cosmogonie, un sensualiste dans sa psychologie. Il fut aussi l'inventeur d'une nouvelle religion de la nature et de l'humanité, dans le culte de laquelle la vérité, la liberté et la santé, ces plus grands biens de la vie, occupaient la première place ; il y introduisit un calendrier où, bien avant Comte et Carlyle, les saints étaient remplacés par les grands hommes de tous les temps et de tous les pays. Hartley, un contemporain de Hume, est l'auteur d'un système de psychologie dans lequel le sensualisme lutte vainement avec le matérialisme; les phénomènes psychiques y sont ramenés à des fonctions organiques qui restent indéterminées ; on y trouve en môme temps une hypothèse sur le mouvement vibratoire de la substance cérébrale, comme source unique de la pensée et des sensations. C'est à Hartley qu'appartient également le mérite d'une exposition claire et d'une application souvent heureuse de la loi de l'association des idées.
Enfin, Darwin, dans son livre Zoonomia, ou lois de l'existence organique, à côté d'explications purement matérialistes des phénomènes intellectuels, développe cette
idée assez remarquable pour le xviiP siècle, que dans l'étude des problèmes psychologiques il faut soigneusement distinguer les faits physiques et les faits physiologiques, la psychologie étant exclusivement soumise aux lois de la vie.
3. Les idéalistes anglais de cette époque étaient plus enclins encore que les matérialistes à môler à leurs théories des thèses sensualistes . Suivant en cela l'exemple de Berkeley, dont les premiers travaux ont presque coïncidé avec la mort de Locke, les idéalistes anglais s'appropriaient volontiers cette partie du sensualisme qui attaquait les idées matérialistes. Le flot du matérialisme était monté trop haut au XVIII® siècle, le danger qui menaçait l'idéalisme était trop pressant pour que ce dernier n'acceptât pas avec joie l'aide qui lui venait de ce côté. La plupart des idéalistes du XVIII* siècle sentaient vaguement, sans se l'expliquer à aucun degré, que le sensualisme pouvait seul alors, avec sa théorie de la connaissance, arrêter la marche triomphale des doctrines matérialistes. Mais ils ne soupçonnaient pas le moins du monde qu'en présence de l'état rudimentaire des études psychologiques et sociologiques, les prétentions des systèmes mécaniques et physico-chimiques ne pouvaient être combattues qu'au moyen d'hypothèses d'origine biologique, c'est-à-dire de généralisations tirées d'un domaine déjà acquis au savoir positif. Quoi qu'il en soit, au xviii* siècle, l'influence du sensualisme sur l'idéalisme a été immense. L'idéalisme se plaça ouvertement sous l'égide du sensualisme, en acceptant presque en entier sa théorie de la connaissance et en devenant sceptique ou critique. En Allemagne, ces rapports entre les deux doctrines, compliqués par des influences d'un autre ordre, ont produit la philosophie kantienne. En Angleterre, ils ont pris les formes relativement simples de l'école de la philosophie morale et de l'école écossaise du « bon sens »•
ROBERTT.
4. Ces deux écoles voisines, aujourd'hui à demi oubliées et qui ont, en tout cas, perdu leur ancienne importance, jouèrent un rôle considérable dans l'histoire de la pensée anglaise depuis Cumberland contemporain de Locke, jusqu'à Paley, Bentham et James Mill, depuis Reid jusqu'à Hamilton. La première, l'école de la philosophie morale, étudiait les problèmes moraux ; elle se renfermait donc presque exclusivement dans le domaine des faits les plus complexes. Il suit de là, tout naturellement, que sa conception du monde contenait les éléments essentiels de l'idéalisme, les hypothèses construites sur l'observation des faits d'ordre hyperorganique. Ici, du reste, de pareilles hypothèses trouvaient un contrepoids dans les traditions de la philosophie anglaise qui a toujours été hostile à l'idéalisme extrême, et dans les théories psychologiques de Locke et de Hume que l'école avait adoptées et qui lui donnaient une forte teinte sensualiste. D'ailleurs, la partie générale et philosophique a toujours été reléguée au second plan dans les travaux de ses plus illustres représentants, Ilutcheson, Ferguson, Adam Smith, Bentham ; ils se préoccupaient avant tout de recherches spéciales dans le domaine de la morale sociale, du droit et de l'économie politique (16).
5. L'école écossaise occupe une place autrement importante dans l'histoire du sensualisme. Les philosophes « du bon sens » étaient, à proprement parler, des éclectiques ; mais dans leur éclectisme les idées sensualistes prédominent de beaucoup : c'est pour cela qu'on peut considérer ces penseurs comme les héritiers directs de Hume. Ils ont, il est vrai, souvent combattu contre lui, mais c'étaient là des combats plus fictifs que réels, car il s'agissait moins de doctrines que d'une terminologie arbitrairement interprétée. D'ailleurs, lorsqu'il a fallu lutter contre l'idéalisme de Berkeley, les écossais ont plus d'une fois défendu Hume.
La philosophie écossaise, si elle n'est pas un sensualisme un peu superficiel, un peu dévié à droite, vers l'idéalisme modéré, ne peut être qu'un malentendu grossier qui ne supporte pas la critique. Les représentants de l'école étaient, de plus, des sceptiques au même titre que Hume. Leur scepticisme avait, sans doute, revêtu la forme commune « du bon sens », ce qui permit à Reid, le fondateur, de dire qu'il « méprisait la philosophie et son secours » Mais nous avons déjà vu, à propos des anciens stoïques, ce que signifiait la négation de la philosophie et l'intervention du bon sens ; ce n'est là qu'un autre et sur moyen d'atteindre le résultat auquel aboutit fatalement le scepticisme philosophique, dans sa forme sensualiste la plus nette et la plus
sérieuse.
La diflférence entre les deux méthodes consiste en ce que le scepticisme admet le caractère subjectif de tout savoir et affirme, par conséquent, l'impossibilité de connaître la chose en soi ; tandis que le bon sens, se mettant en route à mi-chemin, évitant soigneusement les difficultés du commencement, arrive au même résultat plus rapidement et sans se donner beaucoup de mal. k cette affirmation la philosophie écossaise ajoute quelque chose, qui lui paraît de première importance et propre à la distinguer de la philosophie de Locke et de Hume, mais qui n'est, au fond, qu'un nouveau point de contact avec le sensualisme. Elle soutient que, ne pouvant concevoir la chose en soi, nous devons cependant croire à son existence. Mais cela a été dit par Locke et par Hume qui prétendaient que nous étions organisés de façon à ne pas pouvoir nous empêcher d'avoir cette croyance, malgré l'absence de toute preuve, de toute raison. Une appréciation, rapportée par Mackintosh, un des derniers disciples de l'écossisme, indique finement la différence qui existe entre les penseurs du type de Locke ou de Hume et ceux du type de Reid et de Dugald-Stewart. Mackintosh raconte qu'il exprima un jour au D-" Brown, philo-
sophe distingué de la môme école, l'opinion qu'entre Reid et Hume la divergence était plutôt dans les mots que dans les idées. « Oui, répondit Brown, Reid proclamait à grands cris que nous devons croire à un monde extérieur, mais ajoutait tout bas que nous ne pouvions donner aucune raison à cette croyance. Hume déclarait hautement que nous n'avons aucune raison à donner en faveur d'une pareille conception, mais avouait à demi- voix qu'il ne pouvait se défaire de cette croyance. »
Reid enseigne que Tacte de la perception et la certitude de l'existence des objets constituent, pour la conscience, un tout indivisible, que la perception est déjà par ellemême cette certitude. Dugald-Stewart range la croyance à l'existence du monde externe parmi les lois fondamentales qui règlent les croyances humaines en général. Tous deux sont convaincus que par cette tautologie quelque peu naïve, par ce simple jeu de mots, ils ont frappé à mort le scepticisme sensualiste. Mais ce scepticisme est resté debout, et cela d'autant plus facilement qu'il avait toujours affirmé, et d'une façon infiniment plus claire et plus précise, exactement la môme chose : à savoir que la croyance à la réalité des objets perçus accompagne nos sensations comme une conséquence nécessaire.
Ce sont des distinctions superficielles et verbales de ce genre qui divisent les deux camps dans la plupart des autres questions. C'est ainsi, par exemple, que Reid et son école affirmaient qu'il suffisait de reconnaître les choses ellesmômes et non leurs représentations comme objet de la pensée, pour détruire complètement la théorie de Hume. Nous percevons nos sensations des choses, disent les sensualisles, et concluons de là à l'existence de ces choses; nous sentons nos perceptions et par là môme nous percevons les choses, objectent Reid et ses disciples. Lorsque nous raisonnons sur les choses, nous avons affaire à nos perceptions, affirment les premiers; nous avons affaire aux
choses elles-mêmes, répoiident les seconds, ce qui. d'après la juste remarque de Lewes, n'est qu'une évidente absurdité ou une opinion conforme à celle de Hume et de ses partisans. Sous bien d'autres rapports encore, la théorie des écossais n'était qu'un calque de la théorie de la connaissance des sensualistes. Les philosophes du « bon sens » soutenaient, avec plus de zèle encore peut-être que les sensualistes, la nécessité de renfermer dans certaines bornes l'emploi de nos facultés intellectuelles : ils faisaient dépendre nos conceptions des choses de la limitation systématique de notre intelligence.
Enfin, les travaux psychologiques des écossais — et ces travaux sont nombreux — portent le caractère propre aux recherches des sensualistes dans ce domaine. Dugald- Stewart donne à la psychologie écossaise le nom retentissant de « métaphysique inductive ou de philosophie expérimentale de l'intelligence »; mais nous avons vu déjà ce qu'étaient et ce que devaient être dans le passé toutes ces philosophies prétendues expérimentales. L'induction et l'expérience n'étaient, pour les philosophes écossais, que des drapeaux autour desquels on se groupait pour combattre l'ennemi commun et qui servaient à se reconnaître au milieu de la mêlée. Ils n'allaient pas au-delà de l'admiration purement théorique pour des méthodes qui avaient conquis une si large place dans les sciences exactes. Leur psychologie tournait dans un cercle vicieux d'analyses verbales et d'explications métaphysiques ; les procédés rigoureux y étaient remplacés par l'ingéniosité personnelle et des observations superficielles sur les actes humains et leurs mobiles. H n'est donc pas étonnant que les résultats obtenus eu physiologie psychologique par l'école écossaise nous paraissent si nuls et si misérables ; infiniment plus intéressants sont ses travaux dans le domaine de la psychologie concrète, qui s'occupe des manifestations de la vie intellectuelle modifiée par les phénomènes sociaux.
C'est là encore un trait qui rapproche les théoriciens du bon sens des sensualistes de toutes les nuances; leur exemple nous montre une fois de plus que le sensualisme, malgré sa thèse fondamentale sur Fimpossibilité de percevoir en dehors des sens, n'a pu fonder la psychologie sur une base physiologique ; car cette thèse avait bien un caractère général, métaphysique, non un caractère spécial, psychologique (11).
6. Passons maintenant à l'histoire du sensualisme en France où il apparaît avec un aspect particulier. Le xviu* siècle a vu en ce pays la prédominance d'une philosophie relativement raisonnable et modérée, le matérialisme enrichi de tous les progrès du savoir positif, armé des méthodes des sciences exactes et commençant à soupçonner les causes de la stérilité de ses conceptions générales. En effet, nulle part et à aucune époque on n'avait combattu avec autant d'éloquence les abus de l'hypothèse ; malheureusement on chassait l'hypothèse de la science particulière, où elle est légitime, et on la maintenait, sans s'en apercevoir, dans la philosophie, où elle conduit fatalement à l'insuffisance des conclusions générales (18).
Encore quelques pas dans cette voie, encore quelques acquisitions importantes du savoir positif, surtout dans l'ordre des faits plus complexes — et le matérialisme, s'il ne se transformait pas directement en un système de philosophie scientifique analogue au positivisme, par exemple, s'effaçait du moins volontairement, laissant la place libre à d'autres combinaisons abstraites, susceptibles de constituer une phase intermédiaire entre la métaphysique du passé et la philosophie rationnelle de l'avenir. Mais au xviii« siècle il n'y eut point d'acquisitions capitales dans l'ordre des faits complexes, le matérialisme continua donc à être la doctrine la plus répandue, la mieux vue parmi les classes éclairées. Le matérialisme ne régna cependant
pas exclusivement et sans partage. Dans la seconde moitié du siècle, il fut obligé de céder une part de son autorité à une conception dont les germes flottaient depuis longtemps dans l'atmosphère intellectuelle de la France, sous forme de doctrines sceptiques (nous ne nommerons ici que Bodin, Montaigne, Charron, La Mothe le Vayer, Sorbière, Foucher, Huet et surtout Bayle), mais qui ne se formula définitivement que grâce à l'importation d'Angleterre des idées de Locke et de Hume.
Le développement du sensualisme a été favorisé, en France, par les mômes causes qui avaient contribué à y développer le matérialisme. Parmi ces causes, il faut citer, en première ligne, la confiance que le milieu intelligent témoignait aux vérités scientifiques et les rapides progrès des sciences biologiques dus, en grande partie, aux savants français. Dans ces conditions, les idées de Locke et de Hume devaient attirer l'attention en France et y recevoir bon accueil. Mais, trouvant sur sa route un fort courant matérialiste, le sensualisme, contrairement à ce qui lui arriva en Angleterre et surtout en Allemagne, où les tendances idéalistes dominaient incontestablement, déplaça le centre de gravité de ses hypothèses pour le rapprocher de l'extrême limite des phénomènes biologiques, région où la vie semble se confondre avec les faits physicochimiques.
D'autre part, le matérialisme ne restait pas sourd aux appels de la nouvelle philosophie, et les points de vue sensualistes le pénétraient d'autant plus facilement, que le sensualisme lui-même avait pris un caractère franchement matérialiste. La plupart des matérialistes dont nous avons déjà parlé, n'étaient pas conséquents ; ils partageaient les idées des sensualistes sur beaucoup de points, particulièrement dans les questions relatives à la psychologie et à la théorie de la connaissance. C'était le cas de Diderot, dont les Uitres sur les aveugles et les Lettres sur les sourds-
muets contiennent la conception fondamentale développée quelques années plus tard par Condillac dans son Traité des sensations; c'était le cas de d'Alerabert, dont le scepticisme obscurcit si souvent la sérénité matérialiste ; c'était enfin le cas de Helvétius, du naturaliste genevois Bonnet et de beaucoup d'autres.
Mais nous n'avons pas à nous arrêter sur les matérialistes plus ou moins inconséquents ; il nous suffira de passer rapidement en revue quelques-uns des représentants les plus typiques du sensualisme extrême ou à demi-matérialiste. Deux philosophes occupent ici la première place : le fondateur du sensualisme français, Condillac, et son dernier disciple, Destutt de Tracy ; à ces deux penseurs, et pour des raisons que nous donnerons tout à l'heure, il faut ajouter deux physiologistes : Cabanis et Gall, et deux inyestigateurs des choses sociales : Turgot et Condorcet.
•7. La plupart des historiens de la philosophie datent l'histoire du sensualisme de Condillac, établissant ainsi une séparation radicale entre l'école française et Técole anglaise, entre lesquelles pourtant il n'y a, en réalité, que des nuances.
Il n'est pas besoin de relever l'erreur d*une pareille appréciation. Dans sa métaphysique et dans la psychologie qui en découle, le sensualisme français n'est qu'une simplification du sensualisme anglais, se rapprochant, sans se confondre avec lui, du matérialisme, comme le sensualisme anglais ne peut être confondu avec l'idéalisme, qu'il côtoie cependant souvent de si près.
Dans le sensualisme de Locke, auquel il faut surtout comparer Condillac qui n'a été au début qu'un simple vulgarisateur du philosophe anglais, le point de départ des hypothèses se trouvait sur la ligne idéale de démarcation entre les phénomènes hyperorga niques et les phénomènes organiques ; c'est pour cela que l'école anglaise admettait
dans sa psychologie le jeu de facteurs complexes et l'existence d'un grand nombre de facultés innées.
Dans le sensualisme plus simple de Condillac et de toute l'école française, l'origine biologique des hypothèses générales se rapprochait de la limite entre les phénomènes inorganiques et les phénomènes organiques. C'est pour cela que la psychologie de cette école réduisait systématiquement toutes les manifestations intellectuelles à la sensation. On peut dire, en général, que le monisme biologique, quoique commun aux deux systèmes, n'a été strictement observé que par Condillac et ses disciples ; l'école de Locke s'est toujours distinguée, sous ce rapport, par une contradiction que sa prudence, en matière de science, ne rachetait que très insuffisamment (19).
8. Je n'ai que peu de chose à dire de Destutt de Tracy dont l'influence a été infiniment moindre, en partie parce que l'époque où parut son principal ouvrage : le Cours dHdéologie (1801-1815), est déjà trop rapprochée de nous, mais surtout parce que les idées fondamentales du livre avaient été présentées au public un peu avant, par le meilleur ami de Destutt, par Cabanis. Malgré cela, l'auteur du Cours d'idéologie doit être placé au premier rang, car il a été le premier et peut-être le seul qui se soit efforcé de donner à la conception sensualiste une forme vraiment générale et systématique.
Pour lui, la théorie de la connaissance qu'il appelle l'idéologie, constitue le noyau de toute philosophie; en dehors de cette théorie, il n'y a que les applications des méthodes établies par l'idéologie, d'abord au domaine du moi, ou, plus exactement, de la volonté — ce qui donne l'économie sociale, la politique, l'éthique ; ensuite au domaine du non moi, du monde extérieur, ce qui donne la physique et les mathématiques. Quant à l'idéologie ou psychologie, Desttut la reconnaît formellement et explicite-
ment pour une partie de la biologie, ou, comme on disait alors, « de la zoologie ». Tous les phénomènes psychiques et sociaux se réduisent, suivant lui, complètement et sans résidu, à des facteurs physiologiques. Toute connaissance du monde externe, toute conclusion sur la réalité de son existence, n*est également qu'un fait physiologique. Il en résulte que, philosophiquement parlant, il n'y a de réel que les phénomènes de la \ie. Tout dans la nature se ramène, en dernière analyse, à la sensation : sensation des objets extérieurs ou perception, sensation des souvenirs ou mémoire, sensation des rapports entre les choses ou raisonnement, enfin sensation des désirs ou volonté. Les trois premières sont nos moyens de connaissance, la dernière notre moyen d'action.
9. Cabanis appartient autant à la science spéciale de la physiologie cérébrale qu'à la philosophie sensualiste. Déjà, dans Tune de ses premières œuvres, dans, son Coitp d'œil sur la révolution et la réforme de la médecine (1804), il exprime très nettement la thèse fondamentale de sa conception. Nous devons chercher dans la physiologie, dit-il, la solution de tous les problèmes et le point d'appui de
toutes les vérités.
La même idée se retrouve dans son célèbre livre sur les Rapports du physique et du moral de Vhomme. Personne, sauf peut-être Destutt de Tracy, n'expose d'une façon plus claire l'opinion que la psychologie n'est qu'une physiologie cérébrale considérée sous un certain angle visuel. Ce caractère biologique appartient aussi, suivant lui, aux sciences qu'on appelle morales et qu'il importe de débarrasser des hypothèses métaphysiques, en appliquant à la physiologie et à la pathologie sociales les mômes principes organiques qui ont réussi pour la psychologie.
Un immense domaine d'observations se ramenait ainsi à un même fait : la vie. Mais qu'est ce fait et peut-il à son
tour être réduit en éléments plus simples? A cette question, qui a pour la métaphysique sensualiste une importance particulière, Cabanis répond avec hésitation, en montrant plusieurs hypothèses comme possibles. Parfois il a recours à la théorie, développée plus tard par le positivisme, de plusieurs propriétés naturelles irréductibles, et définit la vie comme la faculté de sentir, cette faculté étant la plus générale des manifestations vitales dans tous les êtres organisés ; parfois, au contraire, il penche vers l'explication matérialiste qui ne voit dans la vie qu'une simple série de mouvements; parfois enfin, il s'appuie sur l'hypothèse du sensualisme extrême, qui identifie toutes les propriétés, depuis la pesanteur jusqu'aux opérations les plus complexes de l'esprit, avec le fait biologique de la sensation, ne voyant partout dans la nature que la manifestation d'un instinct vague, base de toute activité vitale. Mais Cabanis n'a de ces hésitations que lorsqu'il s'agit du domaine des hypothèses générales et invérifiables. Comme physiologiste, il se place sur le terrain plus solide des suppositions particulières que l'expérience peut confirmer ou infirmer. Il n'est donc pas étonnant de le voir, dans sa spécialité, laisser loin derrière lui ses contemporains par la largeur de ses vues et la précision de son savoir. Il considère naturellement nos facultés comme des fonctions du cerveau et du système nerveux; c'est lui qui est l'auteur de cette phrase tant de fois citée par les adversaires : « Pour se faire une idée juste des opérations dont résulte la pensée, il faut considérer le cerveau comme un organe particulier, destiné spécialement à produire la pensée, de même que l'estomac et les intestins à opérer la digestion, le foie à filtrer la bile, les parotides et les glandes maxillaires et sublinguales à préparer les sucs salivaires*. »
I. Rapports du physique st du moral, édit. de 1855, U I, p. 156.
G*est à ce môme département de la science spéciale qu*appartiennent plusieurs vues ingénieuses de Cabanis, expérimentalement vérifiées depuis, entre autres celle qui admet que la majeure partie de nos sensations n'arrivent pas à la conscience, et celle qui rattache à une môme cause rinnervation, les mouvements musculaires et les sensations. Cette dernière supposition a été justifiée par la découverte de Bell sur le double caractère des racines de la moelle épinière, et mieux encore par les travaux de Magendie sur la sensibilité réflexe. Mais quels que soient les titres scientifiques de Cabanis, il ne nous intéresse ici que comme philosophe appartenant incontestablement à la grande école de Locke, de Hume et de Condillac, que comme Tun des représentants les plus brillants et les plus influents du sensualisme français.
10. Si les historiens de la philosophie admettent, jusqu'à un certain point, dans leur nomenclature, les investigateurs des phénomènes psychologiques dans le genre de Cabanis, ils excluent résolument les psychologues comme Gall et les premiers fondateurs de la philosophie de l'histoire, comme Turgot et Condorcet. C'est là la règle générale à laquelle quelques écoles modernes, les positivistes notamment, font seuls exception.
Les uns et les autres me semblent d'ailleurs avoir également raison, à leur point de vue, car les uns et les autres restent fidèles au but qu'ils poursuivent. On ne peut, certes, accuser les historiens de la philosophie d'un exclusivisme intentionnel ; ils amassent et groupent les faits du passé de la métaphysique, dans le sens étroit du mot ; or la tentative de Gall, d'une part, et les tendances de Turgot et de Condorcet, de l'autre, occupent parmi ces faits une place incontestablement infime, ne se rattachant que très indirectement aux systèmes métaphysiques qui dominaient au xviii« siècle. Les positivistes ont des préoccupations
d'un autre ordre ; l'un des problèmes qu'ils se posent est la recherche des origines de la nouvelle conception du monde, la fixation de la filiation historique qui, des anciens procédés et des systèmes métaphysiques, conduit aux méthodes modernes et aux systèmes scientifiques. Au point de vue d'un pareil problème, ce n'est plus une place secondaire, c'est une place très importante qu'occupent les premières tentatives de psychologie physiologique et de
sociologie.
Les causes qui ont contribué à l'apparition des tendances nouvelles en philosophie étaient multiples, et la part d'action de chacune d'elles a été très variable. Dans le nombre se trouvaient les trois types de la métaphysique : l'idéalisme, dont l'action a été purement négative; le matérialisme et le sensualisme qui, puisant leurs hypothèses générales dans des domaines du savoir déjà scientifiquement constitués, ont exercé une influence complexe, négative d'une part, très réelle de l'autre. Quelques-unes de leurs théories hypothétiques, et au premier rang la théorie de l'incognoscible, ont passé tout entières dans les systèmes soi-disant scientifiques actuels. Mais le facteur métaphysique n'a joué, en tout cas, qu'un rôle de second et même de troisième ordre; le rôle principal a appartenu au facteur scientifique, aux progrès dans toutes les branches du savoir positif. C'est pour cela que celui qui étudie les tendances philosophiques modernes, doit noter les premiers essais d'explications sérieuses dans le champ de la psychologie et de la sociologie, au même titre que les travaux des mathématiciens, des astronomes, des chimistes, ou des biologistes comme Bichat, Pinel, Esquirol, Broussais. Ces tentatives, quoique la plupart du temps infructueuses, ont servi de chaînons intermédiaires entre les anciennes théories et les idées modernes sur les phénomènes psychiques et sociaux ; elles ont facilité, par conséquent, le passage du sensualisme de Locke, de Hume, de Condillac et de Ca-
banis, aux systèmes actuels et spécialement au positivisme d'Auguste Comte.
11. Parmi ces tentatives, l'hypothèse physiologique de Gall et la tht»orie du progrès social, au moyen de laquelle Turgot et Condorcet ont essayé de généraliser les événements historiques, occupent ici une place à part. L'hypothèse phrénologique sous sa forme primitive était, comme on sait, en contradiction avec les faits; il n'en est pas moins vrai que les efforts de Gall et de son disciple Spurzheim ont abouti à des résultats qui sont loin d'être dénués d'intérêt. Ils mirent, avant tout, hors de doute l'existence, dans toute la série des phénomènes vitaux et intellectuels, d'un rapport constant et nécessaire entre l'organe et la fonction qu'il remplit ; ils établirent, ensuite, la multiplicité des organes et des fonctions dans le domaine de la vie psychique. Ces deux principes ont sans doute été formulés, sous une forme ou sous une autre, avant Gall ; de la science spéciale où ils jouaient le rôle de suppositions plus ou moins fortuites, ils avaient même passé dans les systèmes philosophiques qui puisaient leurs généralisations dans l'ordre des faits biologiques ; mais Gall les a appuyés de preuves qui leur ont donné un caractère vraiment
scientifique.
Un autre mérite de Gall, considérable au point de vue de l'histoire de la philosophie, c'est sa démonstration de l'inanité profonde des discussions entre idéalistes et sensualistes sur l'innéité de quelques-unes de nos idées ou représentations. Il a modifié, d'une façon radicale, l'ancienne et fort peu scientifique position de cette question, en faisant toucher du doigt la grossière erreur physiologique qui consistait à ne s'arrêter qu'aux produits et à négliger leurs causes organiques. Il supprime définitivement l'hypothèse des idées innées, non seulement en indiquant les contradictions qu'elle renferme, mais en-
core et surtout en la remplaçant par la doctrine de l'immanence des propriétés intellectuelles qui peuvent être considérablement modifiées, non détruites, par les influences externes de la culture , de l'éducation ou de
l'exemple.
Remarquons, en passant, que Gall donnait une importance considérable à la méthode comparée dans la psychologie et la physiologie du cerveau, dans lesquelles il ne voyait que des branches de la biologie; qu'il attribuait l'état rudimentaire de ces sciences à l'influence des idées métaphysiques ; qu'il fondait enfin sa théorie de la connaissance exclusivement sur les données biologiques, en cherchant à rattacher nos facultés cognitives aux lois de notre organisme, non aux résultats essentiellement incertains d'une analyse subjective, comme l'avait fait Kant. Dans toutes ces questions, Gall se plaçait sur le terrain sur lequel s'étaient déjà solidement établis les plus avancés et les plus conséquents parmi les sensualistes ; mais il a, en outre, rendu à la philosophie un service spécial qui lui assure une place distinguée dans l'histoire de la pensée moderne.
On peut, en effet, considérer son hypothèse phrénologique comme la première tentative de limitation, de spécialisation de l'hypothèse générale qui formait la base de la conception sensualiste; et une pareille spécialisation entraîne nécessairement la transformation des suppositions philosophiques invérifiables en suppositions scientifiques pouvant être vérifiées. Quels que soient les résultats de cette opération, — et l'histoire des sciences particulières nous montre qu'ils ont presque toujours été négatifs, — le fait lui-même de la limitation d'une hypohèse philosophique indique évidemment la conscience du caractère illusoire d'une formule trop générale, et porte indirectement un coup à toute conception du monde fondée sur de
pareilles formules. Du reste, l'histoire de la métaphysique
144 L'ANCIENNE ET LA NOm'ELLE PHILOSOPHIE
nous apprend que les hypothèses philosophiques ont bien rarement pu être limitées ainsi.
12. En passant deGall, le précurseur le plus immédiat de notre psychologie physiologique, à Turgot et à Condorcet, les ancêtres directs de notre sociologie moderne, je n'ai pas besoin d'insister sur l'influence que le sensualisme anglais ou français a exercée sur eux; cette influence apparaît à chaque page du Discours sur les progrès sitC' cessifs de Vesprit humain et de VEsqidsse d'un tableau fiislorique de Vesprit humain.
Ce qui, au point de vue de la science sociale, fait la valeur de Turgot, c'est son appréciation exacte de la filiation des périodes historiques, comme cause active du progrès, c'est-à-dire de l'accumulation du savoir et de l'accroissement de la puissance de l'homme sur les forces de la nature ; c'est aussi son opinion sur les sociétés contemporaines de sauvages et de barbares qu'il considérait comme des spécimens de phases antérieures de notre développement, et son jugement plus équitable à l'égard des temps de transition, du moyen âge notamment ; c'est, enfin, l'idée nettement formulée du remplacement fatal et nécessaire de la théologie par la métaphysique, et de la métaphysique par la science.
Non moins significatives sont les vues sociologiques de Condorcet, qui comprenait très bien que l'histoire était une succession de phénomènes naturels soumis à des lois déterminées. Il ne doutait pas du caractère progressif de la civilisation, et le développement historique était pour lui le résultat forcé de l'action lente, mais inévitable de causes physiques et sociales. Condorcet a essayé même de tracer un tableau général de la civilisation, dans lequel il cherche à montrer les rapports intimes entre une phase de développement et toutes celles qui la précèdent.
13. A l'époque de son plus grand éclat en Angleterre et en France, le sensualisme avait, naturellement, ses représentants un peu partout en Europe. Mais dans certains pays sa voix était étoufi*ée par les clameurs de l'idéalisme triomphant. Tel a été le cas de l'Allemagne où le sensualisme n'apparut que plus tard, presque à notre époque, en même temps que le matérialisme de Vogt, de Moleschott, de Feuerbach, de Bùchner et les généralisations scientifiques de Helmholtz, de Wundt, de Haeckel. Dans d'autres pays, le sensualisme poussa, au contraire, de profondes racines dès le xviii" siècle, et eut des représentants remarquables, mais malheureusement fort peu connus. Tel est le cas de l'Italie*.
La philosophie sensualiste et la philosophie matérialiste, de môme que les études sociales, naquirent, en Italie, en partie spontanément, en partie sous l'influence des écoles anglaises et des écoles françaises. La sociologie rudimentaire eut pour représentant un homme d'un mérite hors pair, Vico, dont le célèbre ouvrage : Principii délia scienza nuova dHnlorno alla commune nalura délie nazioni, paru dès 1725, est une tentative d'introduction de la méthode scientifique dans l'investigation des faits historiques. Pourtant, quoique Vico ait été un adversaire de Descartes et un admirateur fervent d'Aristote et de Bacon, rien ne nous autorise, ni ses convictions religieuses, ni ses idées philosophiques, à le ranger dans une catégorie déterminée de penseurs. Ce n'est qu'après sa mort, vers le milieu du siècle dernier, que l'influence du sensualisme devient appréciable en Italie, où le terrain était singulièrement bien préparé par le grand mouvement scientifique du XVI" siècle, et où, d'ailleurs, le matérialisme était également en faveur ; seul l'idéalisme semblait y être étranger au génie national.
1. Espinas, La FMlotophie eippfrimcntale en Italie, Paris, Germer-Bail- Uère, 1880.
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C'est dans ce milieu intellectuel que travaillaient les successeurs de Vico, qui constituèrent bientôt un groupe important d'économistes et de philosophes du droit ; Genovesi, l'abbé Galiani, précurseur immédiat de A. Smith, Lampredi, Verri, le célèbre Beccaria, d'autres encore. Plus tard, vers la fin du xviii« siècle, il se forma en Italie une école nationale de philosophie sensualiste dont les principaux chefs étaient Gioia et Romagnosi. Ces deux penseurs, le dernier surtout, furent non seulement des sensualistes dans le sens de Condillac, mais encore des investigateurs remarquables dans le domaine des faits économiques et sociaux. De cette école sont sortis Ferrari, Cattaneo et d'autres représentants contemporains des tendances scientifiques en philosophie.
14. Le XVIII» siècle appartient donc non seulement en Angleterre et en France, mais aussi en Italie, au matérialisme, au sensualisme et aux divers mélanges de ces deux conceptions, tant entre elles qu'avec les fractions les plus modérées de l'idéalisme. Ce fait a eu sans doute son importance dans l'histoire du développement intellectuel de ces pays et, en général, dans l'histoire de la civilisation moderne ; mais on peut l'apprécier très différemment, et je n'ai pas la prétention d'apporter ici la solution de ce problème sociologique. Je laisserai la question ouverte, j'appellerai seulement l'attention sur un point qui est resté jusqu'à présent dans l'ombre. On peut, en effet, ce me semble, rattacher le succès des doctrines matérialistes et sensualistes à cet autre fait caractéristique de la même période : l'apparition des premiers germes de sociologie scientifique. Le parallélisme de ces deux faits indique la possibilité de leur appliquer la méthode des variations concomitantes, de considérer par conséquent celui des deux dont la présence ou l'absence diminue ou augmente la fréquence de l'autre, comme la cause du phéaQmène,
Cela étant donné, j'estime qu'il faut attribuer le caractère de cause au grand développement du matérialisme et surtout du sensualisme; l'apparition de la conception qui considérait l'organisme social comme semblable à l'organisme animal n'est qu'un effet, dans la production duquel d'autres causes sont sans doute intervenues. Quelle a été dans ce cas la cause principale et quelles ont été les causes secondaires? L'hypothèse que j'ai développée sur la moindre résistance manifestée par le matérialisme et le sensualisme, comparativement à l'idéalisme, aux progrès des sciences supérieures, répond à cette question.
Au xviii® siècle, comme de nos jours, du reste, la science la moins avancée était la sociologie ; les autres branches du savoir ont pu se constituer et progresser malgré les obstacles suscités par l'esprit métaphysique. Or, il importe de le remarquer, la sociologie n'a fait au dernier siècle quelques progrès que dans les pays où les doctrines matérialistes et sensualistes étaient en vogue : en Angleterre, en Italie et principalement en France. Tout au contraire, en Allemagne, où les systèmes idéalistes dominaient sans partage, les recherches dans la sphère des phénomènes sociaux demeurèrent à l'état cliaotique. Sans parler des écrivains de second ordre, llerder lui-même ne peut être comparé à aucun degré non seulement à Turgot et à Gondorcet, mais à Hume et à A. Smith, à Genovesi, à Gioia, à Romagnosi. D'ailleurs, dans ses Idées sur la philosophie de Vhisioire de Vhumanité , llerder s'inspire du demisensualisme de Kant qui écrivit, sous l'influence directe de Hume, une brochure renfermant quelques idées fort justes sur la possibilité de traiter scientifiquement les faits historiques ^