CHAPITRE VII
LES VARIÉTÉS DES TROIS TYPES DE LA PHILOSOPHIE DU PASSÉ ET LES SYSTÈMES MIXTES. - LES PRE- MIERS VESTIGES DE LA PHILOSOPHIE SCIENTIFIQUE.
1. J'ai présenté dans les chapitres précédents les types fondamentaux de la philosophie d'un passé qui appartient désormais à l'histoire ; j'ai essayé de montrer que toutes les anciennes conceptions du monde renfermées dans le cercle vicieux d'hypothèses gratuites et de suppositions invérifiables, se réduisaient, en dernière analyse, à ces trois formes principales. D'un autre côté, j'ai eu soin de prévenir le lecteur contre cette erreur qui consiste à prendre les types abstraits de la métaphysique, tels que l'analyse sociologique les découvre dans l'infinie variété des phénomènes intellectuels, pour des manifestations concrètes de la réalité. Les divisions que j'ai introduites correspondent ainsi à des faits abstraits et conditionnels — les seuls qui puissent constituer le but final du savoir théorique, en opposition à la masse des faits réels qui compliquent les recherches pratiques et forment le domaine d'un grand nombre de sciences d'application.
Aucune de mes trois subdivisions, matérialisme, idéalisme, sensualisme, ne s'est jamais incarnée dans une doc-
trine déterminée, avec cette simplicité, avec ces traits caractéristiques que j'ai dû leur donner, pour me conformer aux exigences de la méthode scientifique ; en réalité, les formes intermédiaires ont été excessivement nombreuses, les demi-teintes variées et les compromis fréquents.
2. C'est là le sort de toutes les classifications scientifiques : plus les phénomènes qu'elles réduisent à une unité idéale sont complexes et spéciaux, moins grande est la ressemblance entre les choses concrètes et leur représentation abstraite, plus profond l'abîme séparant les faits particuliers des formules générales qui embrassent de grandes catégories de phénomènes. Les types mathématiques sont infiniment plus rapprochés des formes et des quantités directement perceptibles, que les généralisations de la physique ou de la chimie de l'état physique ou chimique des corps ; encore plus éloignées de la réalité sont les généralisations biologiques. Dans cette série décroissante, les cadres abstraits de la sociologie occupent incontestablement le dernier rang.
Si cela est vrai, il en résulte nécessairement que, dans rhistoire générale de la philosophie qui a affaire aux produits les plus complexes de la vie sociale, aux conceptions du monde dominant les esprits d'un grand nombre de générations pendant une longue suite de siècles, il est permis, moins que partout ailleurs, de chercher des subdivisions détaillées, des représentations exactes de traits particuliers caractérisant les divers systèmes. On peut le faire, sans doute, dans des monographies spéciales ayant pour but de simples descriptions ; on doit s'en abstenir dans les hautes spéculations de la sociologie, car de pareils procédés sont essentiellement nuisibles à la recherche des lois supérieures qui doivent résumer tous les travaux descriptifs *.
1. V. Za Sociologie, ch. vi : Division de la sociologie. 2« édiUon, Paris, F. Alcan, 1886.
Cest justement ce que ne comprennent pas ou ne veulent pas admettre la plupart des historiens de la philosophie ; ils s^obstinent à ne vouloir adopter aucune idée juste, ou, plutôt, aucune idée précise sur les méthodes et les problèmes des investigations sociologiques. Il n'est donc pas étonnant de rencontrer constamment dans leurs c assifications, non point des types scientifiques, tels quils doivent être présentés dans le domaine de la science des phénomènes les plus complexes, non pas môme des types possibles dans les sciences inférieures, mais des généralisations comparables aux productions artistiques, construites sur le même modèle et avec les mômes procédés Partout nous trouvons cette tendance peu rationnelle à l'exactitude des contours, à la collection, dans le cadre d'une classification théorique, du plus grand nombre possible de détails, réels sans doute, mais absolument insignifiants. La vérité scientifique, la plus haute de toutes les abstractions de la vie intellectuelle, est sacrifiée ainsi a la vérité artistique qui n'est grande et respectable que tant qu'elle reste à sa place et qu'elle est renfermée dans des limites nettement déterminées.
3. Il est inutile, je pense, de citer ici des exemples à Vappui L'inextricable dédale des classifications des systèmes philosophiques, les contradictions sans nombre qu'on y découvre, sont trop bien connus de tous ceux qui ont jamais ouvert un traité d'histoire de la philosophie et qui ont quelques notions sur les opinions des philosophes du passé et du présent. Les quelques résultats acquis dans ce domaine môme par les penseurs de premier ordre, consistent en des descriptions exactes des diverses variétés des trois types de conceptions hypothétiques que j'ai examinés dans les précédents chapitres. Ces nombreuses variétés constituent autant de points de contact entre les courants fondamentaux de la pensée philosophique du passé ; mais cela seul
démontre suffisamment le caractère illusoire de toutes les classifications qui ont pris pour base des traits de ressemblance, devenus, par une confusion fort étrange quoique explicable, des traits de différence et de distinction.
L'empirisme, Tapriorisme, le réalisme de toutes les sortes, depuis le réalisme naïf jusqu'au réalisme critique et même hypercritique, le monisme de toutes les espèces, le dualisme, le pluralisme, le dogmatisme, le scepticisme, intimement liés au matérialisme, à l'idéalisme et au sensualisme, compris de toutes les manières possibles ; enfin, les combinaisons multiples entre ses diverses tendances — tel est le bilan infiniment compliqué de la philosophie du passé. 11 n'est nullement utile de le détailler ici, nous n'avons même pas besoin de le résumer ; quelques indications générales suffiront à notre but.
Remarquons d'abord un trait curieux et caractéristique de la nomenclature philosophique actuellement en usage. Les dénominations y sont excessivement nombreuses, et presque chacune d'elles s'accole commodément aux autres, d'où il résulte une richesse en apparence tout à fait remarquable ; avec cette masse de termes nuancés à l'in- * fini , il semble qu'on doive pouvoir désigner clairement non-seulement les principaux groupes des doctrines métaphysiques, mais encore chaque système particulier. Rien n'est pourtant plus éloigné de la vérité. Il suffit d'un examen môme superficiel, pour se convaincre de l'inanité de la classification philosophique élaborée par les efl'orts d'une longue série d'écoles. Au fond, cette classification est d'une singulière pauvreté, et ses faux trésors s'évanouissent au premier contact de la critique. Toutes les distinctions qu'elle établit avec tant de soin , se réduisent, en somme, à une série fort simple et fort courte de contrastes^ dans le genre de l'empirisme et de l'apriorisme, du théisme et de l'athéisme, du dogmatisme et du scepticisme, etc., c'est-à-dire à un petit nombre de caractères généraux dis-
tinguant négativement ou positivement quelques-uns des côtés — souvent les moins importants — des conceptions correspondantes.
Remarquons, en second lieu, une particularité des distinctions les plus employées dans le langage philosophique : les limites qu'on trace entre les conceptions des diverses époques et des divers penseurs sont si peu fixes, qu'elles traversent constamment, et cela dans tous les sens, les courants fondamentaux de la pensée. Ces limites ne séparent nullement dune façon définitive les principales directions de la métaphysique ; leurs domaines continuent à se trouver à l'état de biens communs ou, tout au plus, à l'état de biens enclavés appartenant à toute la philosophie du passé. Il s'ensuit que ces distinctions n'ont nullement l'importance qu'on leur attribue ; elles ne peuvent servir à reconnaître les types originaux de la pensée philosophique, elles ne sont bonnes qu'à caractériser les innombrables variétés de ces types.
4. Les faits historiques confirment pleinement une pareille conclusion. L'empirisme, par exemple, que la plupart des historiens de la métaphysique considèrent comme une forme fondamentale de la philosophie, appartient non seulement au matérialisme et au sensualisme, mais encore à plusieurs écoles idéalistes; les penseurs dans le genre de Berkeley, et à plus forte raison Kant, ne refusent pas d'admettre, comme critérium unique de la vérité, la certitude des perceptions concrètes particulières. On peut en dire autant de l'apriorisme dont les éléments se retrouvent en grand nombre dans tous les systèmes métaphysiques, car il n'est pas difficile de les découvrir dans les doctrines matérialistes et sensualistes les plus pures où leur rôle est tantôt très considérable, tantôt très eff"acé, suivant les tendances de telle ou telle école.
C'est également ainsi qu'il faut considérer le dogma-
154 L'ANCÎËNNt! ET LA NOUVELLE PmLOSOPIlIE
tîsme et le scepticisme. L'un et l'autre constituent des caractères généraux qui appartiennent à toutes les trois formes de la philosophie métaphysique. Le dogmatisme est, il est vrai, surtout propre à l'idéalisme, mais plusieurs systî»mes matérialistes et sensualistes sont nettement dogmatiques, malgré le penchant très caractérisé du sensualisme vers les idées sceptiques. A proprement parler, le dogmatisme et le scepticisme ne sont que deux états exclusifs de notre esprit, qu'une antithèse comme l'optimisme et le pessimisme.
Envisagés ainsi, le dogmatisme n'est qu'une affirmation voisine de la foi aveugle et le scepticisme un doute ressemblant fort à une aveugle négation ; tous deux sont des attributs nécessaires de toute métaphysique, qui ne peut être que confiante en ses propres hypothèses et méfiante à l'égard des hypothèses contraires. Chaque mode de philosopher n'a que trop de raisons pour ne pas capituler devant les arguments des adversaires; et si Ton employait les termes de dogmatisme et de scepticisme dans le sens que nous leur donnons ici, il faudrait considérer comme une grossière, une impardonnable erreur la division courante des écoles philosophiques en deux camps hostiles : le camp dogmatique, dans lequel on range les matérialistes et les idéalistes, et le camp sceptique, dans lequel on place les sensualistes et les écoles critiques congénères.
Mais ces mêmes termes, pris dans un sens vague, servent à classer les systèmes philosophiques moyennant un malentendu, qui a été le résultat de la lutte historique entre les trois philosophies fondamentales. Dans cette lutte, nous Tavons vu, le matérialisme et l'idéalisme, ne connaissant qu'un seul ennemi essentiellement, radicalement irréconciliable, ne prenaient pas la peine de se combattre sérieusement. Quant au sensualisme, sa situation intermédiaire lui imposait une critique bi-latérale, qui a donné lieu à un changement de signification d'anciens termes, au grand
dommage de la clarté du langage philosophique. Le scepticisme, en général, a été identifié peu à peu avec le scepticisme particulier des sensualistes, et l'identification est devenue d'autant plus complète que le sensualisme se développait davantage et se mettait plus résolument à la tète du mouvement philosophique.
Un grand nombre de systèmes originaux anciens où nouveaux, qui se proposaient comme but la réconciliation du matérialisme et de l'idéalisme transformés en un relativisme sîii generis et un criticisme doublé de métaphysique, ne sont redevables de leurs succès qu'à leur parenté avec le sensualisme, dont ils s'approprient le scepticisme spécial. Les fondateurs et les disciples de ces systèmes nous assurent constamment qu'ils ont éliminé de l'ancienne philosophie tout dogmatisme, qu'ils l'ont remplacé par le scepticisme ; mais si cette affirmation est exacte, elle ne démontre qu'une chose — c'est que ces philosophes ont accepté les doctrines sensualistes. Ces dernières, en eff'et, considèrent le matérialisme et l'idéalisme com.me deux phases de l'illusion monistique qui nous pousse constamment vers la recherche de la vérité absolue et objective. Mais, en détruisant cette illusion, le scepticisme en amène une autre, puisqu'il remplace les conceptions-limites des deux doctrines adverses par une conception-limite qui porte le nom significatif d'incognoscîble. Arrivé à ce point, tout scepticisme devient fatalement un dogmatisme sen-
sualiste.
Si le dogmatisme et le scepticisme constituent bien plutôt des traits généraux, communs à toutes les écoles métaphysiques, que des signes distinctifs de quelques-unes d'entre elles, on peut en dire autant du monisme qui a servi, lui aussi, de point de départ aux classifications philosophiques. Le monisme appartient également à tous les systèmes du passé, il a toujours été le but suprême de la métaphysique. C'est pour cela que beaucoup de penseurs
modernes, Scliopenhauer, Strauss, Lange et d'autres, ne voient aucune différence entre les manifestations, môme les plus extrêmes, de la philosophie hypothétique. A leurs yeux, l'idéalisme et le matérialisme ne sont que des formes voisines, passant facilement l'une à l'autre, de la conception monistiqùe. Il est certain qu'entendus ainsi , le monisme et la métaphysique sont des termes équivalents.
Tout matérialisme strictement conséquent avec luimôme, tout idéalisme pur, tout sensualisme sans mélange est par cela môme une doctrine monistiqùe — cela est clair jusqu'à l'évidence. C'est au monisme pris dans ce sens particulier, qu'il faut opposer le pluralisme, ou, plus exactement, sa forme la plus fréquente — le dualisme ; et pourtant, par une de ces confusions dont la défectueuse terminologie philosophique nous montre tous les jours de si étranges exemples, c'est au monisme dans le sens général et vague, au monisme synonyme de métaphysique, que le dualisme est opposé: On ne fait pas attention ici à la contradiction qui résulte de l'emploi abusif de termes qui ne peuvent avoir la môme signification dans le langage courant et dans la langue scientifique. Les systèmes dualistes , qu'on trouve opposés par essence aux systèmes monistiques, sont considérés en môme temps comme profondément métaphysiques, par conséquent comme essentiellement monistiques. Le dualisme est métaphysique, cela est certain ; mais il est permis de douter qu'entre lui et le monisme il y ait ce profond abîme que nous présentent d'habitude les historiens de la philosophie.
Dans la question, capitale pour toute métaphysique, de l'unité primordiale et finale des phénomènes, ou, si l'on aime mieux, du commencement et de la fin des choses, le dualisme remplit le môme office de généralisation transitoire qu'avait rempli jadis en théologie la thèse tant controversée de la double vérité. Tout en séparant les phénomènes en deux catégories, tout en affirmant qu'il existe
deux principes dans le monde, la matière et l'esprit, tout en reconnaissant comme trop téméraire la tentative de ramener sans résidu l'un de ces principes à l'autre, le dualisme ne le fait que pour résoudre la grande inconnue de l'univers. Le dualiste viole, il est vrai, la règle scolastique — e7itia non sitnt miUtiplicanda praeter necessitatem — il introduit, sans doute, inutilement et arbitrairement d'ailleurs, deux facteurs là où le matérialiste et le sensualiste se contentent d'un seul sans que cela nuise à la clarté des explications; mais cela ne veut nullement dire qu'il abandonne, môme temporairement, la solution du problème général par l'hypothèse. Seulement, il a recours à une hypothèse très compliquée et très peu vraisemblable, ce qui constitue pour lui une trop réelle infériorité à l'égard des autres systèmes, pour qu'il ne succombe pas, tôt ou tard, à la tentation d'être sincère et strictement logique, et de revenir au monisme.
Il en résulte que tout dualiste n'est, en somme, qu'un matérialiste hésitant, un idéaliste irrésolu ou un sensualiste inconséquent — le passé de la métaphysique confirme pleinement une pareille conclusion. Les systèmes dualistes apparaissent fréquemment dans l'histoire de la philosophie, mais leur existence a toujours été essentiellement éphémère. Leur rôle a été beaucoup plus sérieux et plus durable dans les formes anciennes, primitives de la métaphysique, et encore est-il certain que le plus grand nombre de religions ne s'arrêtaient ni au fétichisme, ni au polyt-liéisme, qu'elles s'efforçaient d'atteindre les sommités du monothéisme, c'est-à-dire d'un monisme limité par la sphère des conceptions théologiques (20).
6. Le nombre des variétés des types fondamentaux de la métaphysique augmentait au fur et à mesure de son développement et de la multiplication des conceptions subjectives. Des nuances, de plus en plus insensibles, apparurent
bientôt entre les limites qui séparaient d'abord d'une façon si tranchée ces types; ces nuances servirent de thèmes à d'interminables discussions entre écoles, amenant parfois des compromis, parfois une rupture.
Les systèmes mixtes ont joué de bonne heure un rôle extrêmement important. Contrairement à ce que l'on croit habituellement, la fidélité aux hypothèses premières a toujours été une qualité rare parmi les métaphysiciens passés et présents *. Leur logique se dépensait tout entière dans les détails, où ils nous étonnent par la rigueur de leurs déductions et la finesse de leurs raisonnements ; mais ils perdaient l'équilibre dès qu'ils abordaient les généralisations supérieures. Dans ces hautes régions, l'atmosphère était trop raréfiée, l'absence de tout terrain solide trop manifeste et l'arbitraire des suppositions trop évident ; le sentiment du malaise qu'on y éprouvait forçait à modifier d'une manière quelconque les points de départ, à passer d'une supposition à l'autre, à combiner des idées souvent absolument contradictoires. Seules les médiocrités de la métaphysique, ces penseurs qui ne reculaient devant aucune conséquence, devant l'évidence elle-même, n'étaient pas pris de vertige et conservaient leur calme et leur sérénité; aussi ont-ils contribué, dans une large mesure, à discréditer la philosophie aux yeux de la masse du public.
Les systèmes mixtes, je le répète, ont dominé dès l'origine de la philosophie ; l'éclectisme spontané a été, dès le principe, la manière d'être des systèmes métaphysiques, l'inconséquence a été la seule ressource dans la nuit profonde de l'inconnu. Les types que nous avons établis, comme tous les types sociologiques, ne servent qu'à mesurer ce caractère général dans tous les métaphysiciens ; ils sont, si l'on veut, des indicateurs précieux et certains, exprimant les écarts inévitables des diverses écoles de
!• V. plus haut, chap. lu, § 8.
leur nature idéale, et, à ce point de vue, ils permettent de se reconnaître quelque peu dans l'inextricable labyrinthe des doctrines métaphysiques; ils nous aident à classer les penseurs au milieu de la foule de leurs prédécesseurs et de leurs successeurs, — c'est tout ce que l'on peut provisoirement demander à une classification sociologique.
Ces types fondamentaux une fois acceptés, on ne peut se représenter le développement de la métaphysique que par une série d'oscillations autour d'une droite le long de laquelle seraient disposées les trois hypothèses caractéristiques de la métaphysique. Cette comparaison, qui résume graphiquement l'histoire entière de la philosophie, s'applique plus ou moins à tous les penseurs, aux grands plus peut-être encore qu'aux petits, et il suffit, pour s'en convaincre, de citer Aristote, Descartes et Kant parmi les idéalistes, Ëpicurc et Hobbes parmi les matérialistes, enfin Bacon , Locke , Hume et Cabanis parmi les sensualistes.
Il y a plus. Cette comparaison n'exclut pas l'époque contemporaine. On peut môme dire qu'à mesure que nous approchons des temps modernes son exactitude devient plus frappante. Les systèmes mixtes, les compromis entre points de vue radicalement opposés deviennent de nos jours particulièrement fréquents. La philosophie de l'es^ prit aime aujourd'hui, selon la remarque de Lange, à se cacher sous les formes delà philosophie, des sens, et, inversement, le matérialisme pénètre volontiers dans les fourrés les plus épais des doctrines idéalistes. Les traces du matérialisme se rencontrent partout, mais l'idéalisme n'est pas moins répandu, et on le retrouve jusque dans le positivisme d'Auguste Comte et le matérialisme de Feuerbach. Non moins nombreux et variés sont les compromis entre le matérialisme et le sensualisme, transformant le premier, comme chez BUchner et Moleschott par exemple, en un relativisme fort semblable au positivisme
d'une part et au criticisme des kantiens de Tautre. D'un autre côté, le criticisme des néo-kantiens s'est changé, chez quelques-uns d'entre eux, en éclectisme critique construisant un édifice dans tous les styles à la fois ; la philosophie de l'évolution et le panmonisme des naturalistes allemands suivent manifestement le môme courant . Enfin, dans la plupart des systèmes idéalistes modernes, les points de vue du sensualisme abondent.
Il résulte de là qu'il est présentement très difficile de délimiter nettement les trois directions fondamentales de la pensée métaphysique ; elles s'entrecroisent au point , qu'il devient presque impossible de retrouver le signe qui les caractérisait si bien jadis : la nature inorganique, organique ou hyperorganique de leur hypothèse ^première.
6. Il n'est pas inutile, pour clore ce chapitre, d'indiquer brièvement les symptômes certains qui annoncent depuis longtemps déjà la décadence de la métaphysique et l'avènement d'une philosophie scientifique. Ces symptômes sont intimement liés aux tendances éclectiques et encyclopédiques de l'ancienne philosophie. On les rencontre aux époques les plus diverses et dans les systèmes les plus diflérents ; mais ils sont particulièrement fréquents dans les doctrines matérialistes et sensualistes plus rapprochées des temps modernes.
La fin du xvii« et le commencement du xviii« siècle partagent, sous ce rapport, l'histoire de la philosophie en deux tronçons inégaux et dissemblables : dans le premier, l'éclectisme n'apparaît que comme exception, comme manifestation isolée ; dans le second, il domine sans conteste, donnant au siècle dernier et au premier quart de notre siècle le caractère d'une grande préparation à la crise philosophique à laquelle nous assistons. Je vais citer quelques exemples pour chacune de ces deux périodes.
Le grand courant qui emporte les derniers vestiges de
l'antique philosophie de l'ignorance, ne s'est pas établi d'un coup, comme on le pense bien ; il s'est formé lentement, pour ainsi dire goutte à goutte, à mesure des progrès du savoir positif. Un rôle des plus considérables appartient dans cette évolution à la longue série des empiriques et des sceptiques, qui traverse toutes les périodes de l'histoire de la métaphysique, représentée tantôt par des groupes nombreux de penseurs, comme dans l'antiquité, pendant la Renaissance et aux deux derniers siècles, tantôt par des individualités isolées, comme durant la décadence du monde ancien, la sombre nuit du moyen âge et les courtes périodes de réaction dans les temps modernes.
A la tète des penseurs de cet ordre il faut placer Aristote, Bacon, Descartes et Ilobbes. Il importe de remarquer à ce propos, qu'à l'exception du dernier, dont le matérialisme est incontestable, tous ces philosophes représentaient des systèmes métaphysiques mixtes. Ces quatre noms appartiennent aux précurseurs directs du mouvement de rénovation philosophique qui se poursuit sous nos yeux, car ils se sont toujours eflbrcés de confondre la philosophie avec les sciences spéciales, et trois d'entre eux, Aristote, Bacon et Ilobbes ont, de plus, senti vaguement la nécessité de compléter le cycle du savoir par une science s'occupant des phénomènes sociaux. On voit ainsi que leur mérite principal a été d'améliorer la méthodologie philosophique. Us ont été, en effet, en leur temps, de grands réformateurs des méthodes particulières et générales de toutes les branches des connaissances positives, ils ont essayé également de modifier les procédés de la métaphysique. Cette dernière entreprise a été et devait être stérile, car leur point de départ, — la croyance à la possibilité d'appliquer les méthodes scientifiques aux problèmes de la philosophie — était profondément erroné '. Malgré cela, leurs efforts