‹ L'ancienne et la nouvelle philosophie [microform]Chapitre 4 sur 81 · Histoire du matérialisme, 1879, tome II, p. Ul · texte numérisé non relu

Histoire du matérialisme, 1879, tome II, p. Ul

6 L'ANCIENNE ET LA NOUVELLE niILOSOrilIE

ment Tarifs, imagin(?s par une lon^îue s(5rie de gf^ntVations en quôte d'une conception harmonique de l'univers; j'espère ainsi pouvoir dégager un petit nombre de relations générales et constantes, de la masse des conditions secondaires auxquelles se soumettait le travail intellectuel des penseurs. Je prie le lecteur de ne pas oublier que dans cette partie de mon travail, je me trouve dans le domaine d'une science particulière, par conséquent dans un domaine où l'hypothèse est un procédé habituel et utile pour découvrir la vérité, car ici le caractère spécial et concret des phénomènes assure toujours la possibilité d'une vérification. Les lois que je recherche peuvent donc n'avoir qu'une portée hypothétique au plus haut point, sans enlever à ma tentative toute valeur scientifique. Mon but principal est d'établir solidement les relations qui existent entre les conceptions anciennes et la philosophie scientifique qui se développe de nos jours, mais je dois naturellement consacrer une large place aux rapports de la philosophie du passé avec la science, en entendant, i»ar le mot science, toutes les branches spéciales du savoir déjà constituées ou en voie de constitution. C'est dans ces rapports qu'il faut, à mon sens, chercher l'explication de la genèse de la philosophie des sciences.

3. Un mot encore. Je suis profondément convaincu — et j'expliquerai plus loin les raisons de cette conviction — que la philosophie des sciences est une œuvre qui appartient à l'avenir ; notre temps ne peut avoir que des si/sièmes philosophico-scientifiques. Chaque époque doit avoir sa ou ses conceptions du monde ; notre époque, à nous, ne peut devancer la quantité de savoir qui lui est échue. Mais cette quantité n'est pas encore suffisante pour fonder la philosophie des sciences, pour établir un total dans lequel aucun facteur important ne serait omis. Dans l'ordre de la philosophie pure, nous devons donc nous contenter du posi-

LE MATÉWALISME t

tivisme,du criticisme ou de quelque autre parmi les formes assez nombreuses de philosophie scientifique contemporaine ; le choix entre elles dépend naturellement du degré de préparation personnelle. Notre temps a un autre problème encore ; il a fondé une nouvelle science spéciale, la sociologie, et à cette science appartient l'histoire des destinées de la philosophie. La sociologie prépare ainsi, à un double point de vue, la voie à la philosophie des sciences. En premier lieu, elle termine le cycle du savoir positif, et permet, pour la première fois, de concevoir une philosophie des sciences ; en second lieu, elle établit une relation de causalité entre les explications philosophico-scientifiques existantes et les facteurs qui ont déjà agi dans le passé. Elle montre la même causalité relativement aux anciens types de la pensée philosophique, et indique ainsi les conditions indispensables pour l'apparition d'un type nouveau. Mais là se borne son rôle ; par elle-même et prise à part, elle n'est pas plus capable de créer une philosophie des sciences que les sciences spéciales, depuis la mathématique jusqu'à la psychologie, ne l'étaient de donner une conception complète du monde.

4. Dès le début de la civilisation européenne, à la faible lueur du savoir primitif, apparurent quelques éléments d'une conception du monde qui devait remplir l'histoire du bruit de ses luttes et de ses triomphes, et acquérir plus tard une grande et importante situation. L'école physique ou ionienne ouvre une longue succession de faits intellectuels analogues et de procédés semblables, tendant à l'interprétation de l'ensemble des phénomènes cosmiques. Identiques étaient, en effet, les moyens employés, mais différents, par la qualité et la quantité, les matériaux auxquels ils ont été tour à tour appliqués ; ces matériaux, ce sont nos idées sur le monde, l'homme et leurs rapports réciproques. A l'époque éloignée de Thaïes, d'Anaxiraandre,

d'Anaximène, d'Heraclite, ces idées étaient loin de cadrer avec le savoir positif, tel que nous le comprenons maintenant; aucune science exacte n'était encore constituée, aucune de ces méthodes spéciales dont l'ensemble forme ce qu'on appelle la méthode expérimentale, n'était trouvée. Le vide n'était rempli, et encore n'est-ce que dans les cas les plus favorables, que par une vague tendance vers Tétude de la réalité, telle que nos sens la perçoivent directement et sans contrôle. La conception du monde des premiers matérialistes, en définitive, et au point de vue de la science contemporaine , est une ignorance de ce

monde (1) *.

Telle était la philosophie des Ioniens et de leurs successeurs immédiats, les fondateurs de Tatomisme, Leucippe et particulièrement Démocrite, qui marque, avec son célèbre contemporain Hippocrate, Tépoque la plus florissante du matérialisme grec (2). C'est vers cette même époque qu'apparaît et se développe une variété particulière de matérialisme, celle qui s'efforce d'expliquer l'infinie diversité des phénomènes naturels par un petit nombre de propriétés simples et générales. Sans doute, tous les matérialistes anciens, sans exception, étaient dans cette voie, mais seule l'école pythagoricienne qui dégénéra du reste bientôt en une secte demi-religieuse, donna, comme on sait, à cette tendance générale une forme spéciale, la réduction de toutes les propriétés naturelles aux propriétés de nombre et d'étendue. Plus tard, au fur et à mesure du développement des sciences particulières, celte direction mathématique s'empara de plus en plus du matérialisme et devint à ce point caractéristique, que Littré a pu, très légitimement, définir le matérialisme comme «( une erreur de logique qui consiste à expliquer certains phénomènes s'accomplissant d'après des lois plus particulières à l'aide de celles qui

LE MATÉRIALISME

servent à relier entre eux des phénomènes d'un ordre plus général; ce qui est une sorte d'importation dans une science plus complexe des idées appartenant à une science moins compliquée * ».

La philosophie, dont nous venons de citer les principaux représentants dans la plus haute antiquité, ne s'arrête pas à son premier épanouissement, et au iii« siècle avant J.-G. elle apparaît de nouveau avec un grand éclat dans l'école si influente et si longtemps célèbre d'Épicure. Le matérialisme des épicuriens dans l'une de ses parties, dans l'éthique vers laquelle se dirigeaient ses principaux efforts, était, il est vrai, quelque peu teinté d'idéalisme ; en revanche, l'action du matérialisme sur les autres écoles, et principalement sur les péripatéticiens, était considérable. Nous le voyons par l'exemple des disciples d'Aristote, Dicéarque et Aristoxène, et plus tard par l'exemple de Straton de Lampsaque, dont les tentatives de réforme des doctrines aristotéliciennes dans le sens matérialiste, ne furent pas sans succès et méritent attention. C'est vers cette époque que se produit un fait de haute importance dans l'histoire de la philosophie : la première division du travail entre les philoso[»hes et les investigateurs des diverses branches des connaissances qui commençaient à s'individualiser, la mathématique, la mécanique, la physique. Pendant la longue période de la domination romaine, durant laquelle la philosophie manqua complètement d'originalité, ce fait acquit une importance vraiment décisive. Les destinées ultérieures du matérialisme sont bien connues de tout le monde. Rien à dire du moyen âge, qui fut une longue nuit ; de la Renaissance qui recommence le défrichement du terrain intellectuel devenu une jachère morte ; inutile de citer les rares traces de doctrines matérialistes dans les œuvres des Pères de l'Église, dans les

Page 1