‹ L'ancienne et la nouvelle philosophie [microform]Chapitre 33 sur 81 · Je ne crois pas m'ètre trompé eu mettant en première · texte numérisé non relu

Je ne crois pas m'ètre trompé eu mettant en première

ligne l'état plus ou moins avancé des sciences positives, que les historiens de la philosophie n'ont jamais pris en sérieuse considération. Cette façon de procéder permet, en eff'et, de classer très simplement les systèmes anciens. La coïncidence d'une semblable classification avec les divisions admises dans la nomenclature usuelle, est une preuve de plus de son exactitude, aux yeux de tous ceux qui savent combien le travail collectif produit de vérités vagues, souvent mal comprises, et combien précieux sont de pareils moyens de contrôle pour les résultats acquis par les eff-orts individuels. La classification que j'ai proposée a, de plus, l'avantage de correspondre à la classification des sciences acceptée par l'école positive et soumise depuis longtemps à l'épreuve de l'expérience. Les deux classifications ne sont sans doute pas basées sur le môme principe, le principe de la complication croissante des phénomènes, mais leurs divisions sont parfaitement parallèles. Ces classifications ne se rapportent pas non plus au môme ordre de phénomènes, les faits classés par l'une étant des degrés de développement, les faits classés par l'autre des types coexistants ; mais elles concordent dans leurs conclusions ultimes. Ainsi s'explique, jusqu'à un certain point, pourquoi aucune de ces classifications, prise séparément, ne peut nous amener à la découverte des conditions qui ont influé sur l'évolution de l'ancienne philosophie, et pourquoi leur concours simultané a été indispensable.

3. Il est certain que l'historien de la philosophie, quel ' que soit son point de départ, doit avant tout baser ses divisions sur l'étude des faits concrets ; cela est tout aussi évident que la nécessité de commencer l'histoire de la philosophie par une classification des systèmes philosophiques, par une caractéristique de leurs principales formes. Ce n'est qu'en remplissant ces deux conditions

essentielles de la méthode sociologique qu'on peut commencer à généraliser avec quelques chances de succès.

On conçoit dès lors combien il m'importait de fournir la preuve que la classification proposée n'excluait aucune des conceptions du passé, qu'elle les renfermait toutes sans exception. J'ai montré, en effet, à plus d'une reprise, que le principe adopté n'était qu'un fait absolument général, comportant une série de conséquences naturelles ; j'ai appliqué, de plus, le même critérium à deux questions intimement liées à la classification philosophique et pouvant être résolues par la méthode descriptive, propre à la sociologie. De ces deux questions, l'une consistait à savoir si les divers types de conceptions générales pouvaient coexister ou devaient se succéder; l'autre avait trait à la détermination exacte des limites historiques de la division admise.

Dans le premier cas, la contemporanéité des trois formes de la métaphysique résultait d'un grand nombre de faits historiques, y compris l'apparente anomalie présentée par les doctrines les plus avancées du sensualisme. Dans le second, nous avons vu que la classification n'embrassait plus, dans sa totalité, la période moderne. L'époque actuelle nous a fait connaître, en effet, des systèmes qui ne pouvaient, sans forcer les analogies, être rangés dans le cadre ancien, ce qui revient à dire que la métaphysique n*est nullement une forme fondamentale et immuable de la philosophie.

4. En sociologie, comme du reste en toute autre science, il ne suflît pas de formuler un fait général et de déterminer le cercle de son action historique, il faut encore l'expliquer, lui attribuer une cause, le rattacher à un groupe voisin de faits semblables. Ce n'est qu'ainsi qu'on peut espérer atteindre le résultat le plus précieux de toute investigation scientifique, — la loi qui n'est qu'un rapport

constant de phénomènes placés dans des conditions invariables. Le problème qui se posait devant nous était donc parfaitement clair : à quel fait ou à quel groupe de faits se relie directement la subdivision des systèmes anciens en matérialisme, idéalisme et sensualisme? Un examen superficiel nous amène à cette conclusion, qu'un grand nombre de phénomènes sociaux prennent part au processus fort complexe de la formation d'une conception du monde, que les causes déterminantes comprennent ici la plus grande partie, sinon la totalité des facteurs sociologiques. Mais c'est là une conclusion qui, malgré son importance, ne fait que constater ce qui est depuis longtemps connu. Dans cette immense quantité de faits enchevêtrés, il manque le fil conducteur, la possibilité de distinguer l'antécédence de la conséquence, la cause de l'effet ; il faut donc pousser l'analyse plus à fond, isoler aussi complètement que possible chaque facteur, en l'étudiant indépendamment de tous les autres. Les résultats qu'on obtient ainsi sont évidemment incomplets, mais les additions qu'on peut leur faire intéressent leurs applications pratiques, non leur valeur théorique.

C'est une analyse ainsi conduite qui nous a amené à la conclusion que l'état des spéculations philosophiques, tel que nous l'avons vu dans le passé, présentait un groupe de phénomènes accompagnant un autre groupe tout aussi général, l'état du savoir positif aux époques correspondantes. Une étude attentive nous a montré, de plus, que ce second groupe était l'élément dominant, la cause principale du premier.

Nous nous sommes convaincus, en d'autres termes, que le caractère exclusif des hypothèses métaphysiques, qui nous a permis de les ramener à un petit nombre de types, était la conséquence inévitable des lacunes plus ou moins considérables dans le cycle des sciences spéciales et de l'insuffisante maturité de chacune de ces sciences en par-

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ticulier. L'absence d'explications positives de catégories importantes de phénomènes rendait possible et même nécessaire une philosophie qui interprétait la totalité des choses par les attributs observés dans quelques-unes d'entre elles. La métaphysique a donc été le produit très légitime d'une période d'ignorance relative, et une préparation très naturelle à une philosophie réellement scientifique. Elle a été une « étude des principes généraux des choses, indépendante des sciences exactes ». Mais son rôle n'était tel qu'autant qu'il s'agissait des domaines inexplorés par les méthodes positives, ou qu'autant qu'elle ne pouvait réellement pas dépendre de quelque chose qui n'existait pas ou existait à l'état de germe iusignifiant. Cela ressort clairement de la comparaison des systèmes idéalistes avec les systèmes matérialistes. La métaphysique n'a été indépendante de la science spéciale qu'aux yeux des philosophes qui ne se rendaient pas un compte exact des vraies tendances fondamentales de leurs propres systèmes ; car, en réalité, et aux périodes les plus diverses de son histoire, l'ancienne i)hilosophie a été attachée, au contraire, de la façon la plus étroite à toute branche du savoir ayant l'ombre d'un caractère scientifique. Nous trouvons ici une preuve de plus, et une preuve éclatante, de l'extrême importance du facteur scientifique, môme là où la domination des hypothèses a priori semblait devoir le reculer au dernier plan.

5. Le savoir positif se trouve donc être l'agent puissant qui détermine avec une précision remarquable la direction et le caractère des doctrines philosophiques du passé. Mais le savoir est un fait complexe, qui ne peut être étudié avec succès qu'au moyen des méthodes de la science sociale et qui est, par conséquent, d'ordre sociologique, constituant en môme temps un produit et un moteur de l'évolution collective. Le rapport constant qui le relie à un autre fait

du môme ordre, à la philosophie ancienne, et qui se manifeste dans les trois directions constamment suivies par cette philosophie, nous présente ainsi une véritable loi sociologique. Cette loi peut s'exprimer par une de ces formules plus ou moins semblables : Toute conception métaphysique du monde est nécessairement ou matérialiste, ou idéaliste, ou sensualiste ; le caractère métaphysique général et le caractère métaphysique particidier, ou le GENRE et ^ESPÈCE métophysiques d'une conception quelconque du monde sont déterminés par la prédominance des points de vue empruntés aux sciences spéciales ; la pensée métaphysique est un phénomène qui accompagne iiiévitaUement la croissance du savoir positif dont elle dépend; à chaque époque donnée, le caractère exclusif d'une conception du monde est en rapport direct avec les lacunes du saimr. Quelle que soit la formule choisie, la loi conserve un caractère de loi dynamique déterminant la succession des faits et leur développement. Il serait inexact, en effet, de la considérer comme une loi statique, car il n'y a aucune raison de rattacher les deux ordres de phénomènes qu'elle relie, à un troisième ordre, qui leur servirait de cause générale ; il y a, au contraire, de sérieux motifs pour affirmer que l'un de ces facteurs sert de cause à l'autre.

De toutes les formules possibles de la loi particulière qui régit le développement de la métaphysique, je choisis celle qui se rapproche le plus des données historiques et qui peut être exprimée ainsi : Toide conception métaphysique du monde est ou matérialiste, ou idéaliste, ou sensualiste. Nous appellerons cette formule, que nous avons trouvée dans les faits du passé, la loi des trois types de la métaphysique.

6. Dans toute science, les généralisations embrassant un grand nombre de faits peuvent conduire, par les procédés

ROBBRTT.

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de la méthode inductive, à des généralisations d'un ordre supérieur. Le processus de l'induction ne s'arrête pas volontiers à tel ou tel degré, lorsqu'il i»eut facilement, et sans heurter les données positives, passer à une conception plus large et plus élevée. On n'arrive, sans doute, ainsi qu'à un savoir abstrait qui néglige les détails et se contente du contour général des choses ; mais un pareil savoir est, comme on sait, grandement utile à toutes les sciences théoriques.

Un exemple très typique de ces tentatives d'agrandir le domaine du savoir abstrait nous est offert ici par l'extension de la relation parliculière qui existe entre les diverses hypothèses métai)liysiques et l'insuffisance du savoir positif, à la relation générale qui s'établit toujours et partout entre l'état de la philosophie d'une part, et l'état des sciences de l'autre. Une induction de ce genre est non seulement facile à trouver, elle s'impose, pour ainsi dire, d'elle-même ; et la loi particulière des trois types de la métaphysique conduit tout naturellement à une loi générale de dévelopi)ement, à laquelle on peut donner le nom de loi du corrélation

ENTRE LA SCIENCE ET LA PHILOSOriIlE.

7. Arrêtons-nous un instant encore sur la loi particulière qui se présente comme le résultat immédiat de toutes nos précédentes études.

Il résulte de l'ensemble des faits examinés que, dans là masse de phénomènes dont la loi des trois types n'est que la formule mnémonique, la première place appartient à deux éléments fondamentaux, autour desquels se disposent régulièrement et symétriquement tous les autres. Ces deux éléments sont : Vlgnorance et Chypothèse. J'ai examiné, à plus d'une reprise, dans le cours de ce travail, le caractère et les rapports de ces deux importants facteurs ; il me suffira ici de résumer les thèses qui découlent logiquement de la loi des trois types métaphysiques et lui servent en

même temps de points d'appui. Ces thèses peuvent être ramenées à trois principales :

1** Chaque époque présente son ignorance spécifique, relative à telles ou telles questions, mais aboutissant invariablement au même résultat : à une hypothèse particulière, lorsque l'ignorance n'a trait qu'à un groupe restreint de phénomènes, générale, lorsque l'ignorance s'étend à de vastes catégories de faits irréductibles. Dans le premier cas. nous avons affaire à l'hypothèse scientifique qui, vérifiée, peut servir de point de départ à la vérité. Dans le second cas, qui est le cas de rhypotliè:se philosophique, on n^arrive jamais qu'à la métaphysique, c'est-à-dire à l'une des formes les plus caractéristiques de l'ignorance.

2' Toute hypothèse, l'hypothèse scientifique aussi bien que l'hypothèse philosoi>hique, est, par son essence môme, monistique : elle s'efforce toujours de saisir l'unité au milieu de la variété. Il faut remarquer pourtant que le monisme de l'hypothèse scientifique cherche l'unité dans les propriétés et les relations qui produisent dans le sujet les mômes perceptions, tandis que le monisme de l'hypothèse philosoi)hique tombe dans l'absolu et dépasse les limites de l'unité subjective. C'est pour cela que le monisme scientifique apporte à notre esprit le calme de la conviction, pendant que le monisme philosophique ne fait qu'augmenter le nombre de nos doutes.

3° Les hypothèses de la métaphysique ne sont universelles que parce qu'elles sont destinées à expliquer tous les phénomènes. Mais, en réalité, par leur origine, par leur caractère et par le résultat auquel elles aboutissent, elles sont spéciales, particulières, au môme titre que les hypothèses scientifiques. On peut les comparer à un syllogisme dont la conclusion ne serait pas contenue dans les prémisses et qui serait, par conséquent, faux même au point de vue formel. L'universalité de ces sortes d'hypothèses constitue une pure illusion de l'esprit, strictement limitée, comme

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toutes les illusions, dans le temps, dans l'espace et dans notre for int<^rieur; il y a donc là, avant tout, une grosse erreur méthodologique. Au lieu de chercher l'unité scientifique, qui est l'unité de méthode, on cherche l'unité métaphysique, dans laquelle la méthode est reléguée au dernier plan. Ces deux unités existent dans notre entendement, non dans la réalité des choses ; elles appartiennent donc, comme discipline scientifique, à cette partie de la psychologie qu'on désigne sous le nom de « théorie de la connaissance » ; seulement la comparaison avec les faits observés nous montre l'une comme résultant d'une opération parfaitement régulière, parfaitement légitime du raisonnement, et l'autre comme entachée d'une erreur logique plus ou moins grave, plus ou moins évidente.

8. Telles sont, rapidement résumées, les conclusions des chapitres qui i)récèdent. Outre l'intérêt théorique, les problèmes qui ont été soulevés ont une portée pratique incontestable; mais l'examen de ce côté de la question n'entre pas dans le cadre de cette étude, et je ne puis le signaler qu'en passant. J appellerai pourtant l'attention sur ce fait, qui est la conséquence immédiate de la loi des trois types et de la loi reliant la science et la philosophie, que toute lutte avec la métaphysique est inutile, si elle se poursuit sur le terrain des principes généraux. La métaphysique, de même que la religion, cette forme plus élémentaire encore de l'ignorance, est avant tout une conséquence, qui ne devient cause, à son tour, que si les circonstances qui l'ont produite lui sont favorables.

Considérée comme facteur psychologique et social, la métaphysique peut être utile, nuisible, ou parfaitement indifférente. Dans ce dernier cas, il est infiniment plus raisonnable de laisser les choses suivre leur cours naturel. Bans les deux premiers, il importe d'agir non sur la métaphysique, mais sur les causes qui lui ont donné naissance ;

il importe de soutenir ou de combattre les diverses formes de l'ignorance. En aucun cas, il ne faut se flatter d'influer sur le sort de la métaphysique en en démontrant l'irrationalité, pas plus qu'il ne faut espérer arrêter le cours d'une maladie en déterminant tel ou tel caractère pathologique de notre organisme.

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