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CHAPITRE II

L\ LOI DE CORRÉLATION ENTRE LES SCIENCES ET LA PllILOSOPIlIE ET LA LOI DES TROIS ÉTATS

1. Arrivds aux conduirions péndrales qui ont 6ié indiquf^es dans le piV'C(''(lent chapitre, nous rencontrons la cël«^bre loi de Comte sur les trois états ». Cette loi explique les mômes groupes de faits entre lesquels nous avons essayé d'établir une relation, et il importe de comparer les résultats auxquels nous avons abouti, aux résultats qui découlent de la généralisation de Comte.

Toutes les formules qui, pour Comte et son école, résument le fait de la succession des trois phases du développement mental, autorisent les interprétations les plus diverses du fait lui-même ; elles laissent toutes de côté une question qui a, pourtant, au point de vue sociologique, une importance capitale : les rapports de causalité qui existent à chaque époque entre les conceptions scientifiques et les conceptions philosophiques. La loi de Comte, en admettant à cet égard plusieurs hypothèses, engendre des discussions qui n'ont aucune chance d'aboutir. Suivant les uns, l'état

1. A. Cimle, Cours de Philosophie positive, t. 1, p. 8-9; t. IV, p. 467- 475. J.-S. Mill, Â System ofL)gic, p. 58'5. G. Wyroabotr, Philosophie fOsitive, t. XXII, p. 34.

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de la philosophie serait le facteur principal qui réglerait l'état du savoir positif en même temps que l'état social ; suivant les autres, tous ces faits dépendraient d'un facteur psychologique plus général qu'eux et qui leur servirait de point de départ ; une troisième hypothèse suppose un rapport inverse entre le développement des sciences et le développement de la philosophie.

Tout en admettant comme historiquement certain le fait fondamental qui sert de base à la loi de Comte, je repousse les deux premières interprétations et je me range sans hésiter à l'opinion de ceux qui pensent que l'état du savoir positif est la cause dominante qui détermine nécessairement le caractère de la philosophie. Malheureusement, la terminologie adoptée par l'école positive, donne raison aux deux autres explications, et l'opinion de Comte lui-même ne semble point arrêtée, car il ne se prononce nettement pour aucune des trois solutions. Pour nous en convaincre, examinons avec quelques détails les interprétations de la loi de Comte qui ont été proposées et que je considère comme erronées ou, tout au moins, comme arbitraires et non suffisamment justifiées par nos connaissances sociologiques et psychologiques actuelles.

2. L'opinion qui voit dans les idées générales la cause efficiente de l'état du savoir positif, est incontestablement celle qui se rapproche le plus du sens littéral de la formule de Comte. Il est difficile, en effet, d'expliquer autrement les trois phases par lesquelles passent les conceptions scientifiques, et par conséquent les sciences, et sur lesquelles Comte insiste tant dans son Cours de philosophie positive. Mais c'est précisément cette opinion qui est la moins soutenable, car elle est basée sur une observation tout à fait superficielle des phénomènes. Il est certain que le caractère propre d'une conception du monde influe plus ou moins sur le caractère des conceptions qui régnent dans

les sciences spéciales, — ceci es»t l'apparence qui saute avant tout aux yeux et qui masque un autre phénomène. La philosophie ne donne à la science que ce qu'elle en a pris et son influence est, si Ton peut s'exprimer ainsi, une influence réflexe. Le développement de la philosophie n'est pas la vraie cause qui produit les modilications réelles dans la situation des conceptions scientiflques, car il faut expliquer encore l'état de la pensée philosophique elle-même et montrer pourquoi elle est d'abord théologique et devient ensuite métaphysique et positive, et il peut se faire que cette explication se trouve justement dans la lente progression de la science. 11 est vrai que ni Comte ni ses meilleurs disciples ne se sont arrêtés à cette hypothèse ; ils allaient plus loin et cherchaient une cause plus profonde et purement psychologique, mais nos connaissances actuelles, nous le verrons plus loin, n'autorisent en aucune façon une pareille recherche.

Au commencement de l'évolution historique, la conception théologique règne sans partage, parce que la forme la plus grossière de l'erreur théoriciue, Tillusion anthropomorphe, était la conséquence inévitable des connaissances existantes alors sur l'homme et la nature. Il serait pourtant inexact d'appeler théologique un pareil état du savoir humain, le caractère religieux ne formant pas, même à cette époque reculée, son trait dominant. Tout ce que nous pouvons dire, car cela est certain, c'est que la somme des connaissances positives était à jieu près nulle durant toute cette i)éri()de.

AprAs la théologie vient la philosophie métaphysique qui s'explique, elle aussi, jiar des niodiflcations quantitatives du savoir positif, devenu bien plus considérable, quoique présentant encore de nombreuses lacunes qui embrassent des groupes entiers de phénomènes restés inexplorés. Enfin s'ouvre la période de la conception positive du monde, qui prend tout d'abord la forme mixte et tran-

sitoire de systèmes scientifico-philosophiques, dont l'apparition s'explique toutefois par le même facteur, puisque la série scientifique est devenue à ce point complète, qu'elle renfenne toutes les sciences fondamentales sans exception.

3. On peut se demander quel avantage il y a, sociologiquement parlant, à considérer le savoir positif comme cause du mouvement philosophique. La science et la philosophie ne sont-elles pas, au même degré, des phénomènes sociaux, des facteurs du développement humain? Pourquoi, dans les rapports si complexes dont il s'agit ici, l'un de ces facteurs doit-il être considéré comme cause nécessaire de l'autre? De pareilles questions sont d'autant plus intéressantes, qu'elles transportent la discussion sur son vrai terrain.

Deux ordres d'arguments militent en faveur de la thèse que je soutiens.

En premier lieu, on remarquera que si la somme de nos connaissances scientifiques croît sans cesse quantitativement, tel n'est nullement le cas, du moins au même degré, de la somme des connaissances philosophiques. Les diverses conceptions du monde qui se sont succédé n'ont pas augmenté d'une façon appréciable le nombre des idées dirigeantes qui leur servent à interpréter l'univers. Gela est tellement vrai que certains penseurs, appliquant logiquement les théories monistiques, voient dans la décroissance constante et progressive des conceptions générales la loi suprême de la philosophie. Mais les choses changent d'aspect si nous nous plaçons au point de vue des modifications qualitatives. Sous ce rai)port, on verra aisément que les vérités établies dans la science tendent toujours à conserver leur caractère d'immutabilité, tandis que les conceptions fondamentales de la philosophie sont constamment soumises aux fluctuations les plus diverses, et finis-

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sent par subir des transformations aussi radicales que celles qui ont marqué le passage de la théologie à la métaphysique et de celle-ci à la philosophie scientifique. Qualitativement, la science exacte apparaît donc comme facteur constant et la philosophie comme facteur variable. En réfléchissant au sens profond de cette double variabilité, il ne me paraît pas possible de faire dépendre le premier facteur du second, sans tomber dans une contradiction logique et sans heurter les exigences fondamentales de la méthode historique.

En second lieu, la science a toujours pour but l'explication de catégories particulières de phénomènes, et la philosophie l'interprétation de l'ensemble des choses. La science est aussi rapprochée de la réalité concrète que lui permettent les conditions du savoir abstrait; la philosophie est séparée de cette réalité par tout le domaine des explications spéciales et des conceptions particulières, h travers lesquelles le philosophe considère l'univers. C'est du caractère de ce domaine intermédiaire, du nombre et de la valeur des conceptions particulières vérifiées et devenues scientifiques, que dépend le caractère de la philosoi)hie correspondante. En d'autres termes, la conception d'ensemble ne peut être que la sommation des conceptions positives spéciales ; cela est si vrai que, malgré les progrès considérables de la science exacte, la philosophie scientifique n'en est qu'à sa période de formation et ne remplacera probablement pas de sitôt les interprétations métaphysiques de la nature.

4. Également irrationnelle est l'opinion de ceux qui nient tout rapport causal direct entre l'évolution des connaissances spéciales et celle des conceptions générales, et qui affirment que ces deux ordres de faits se développent simultanément et dépendent tous deux d'un certain facteur qui leur servirait de cause commune. Une pareille opinion

ne manque sans doute pas d'arguments en apparence plausibles, et le côté extérieur des phénomènes parle en sa faveur. L'observateur superficiel est toujours enclin à voir la simultanéité des phénomènes dont la succession est constante et les rapports étroits; s'il s'agit de philosophie et si l'observateur est un penseur cherchant les causes profondes des choses, l'erreur se complique généralement par l'introduction, qui semble toute naturelle, de quelque cause première qui ne peut pourtant jamais être que le résultat d'une hypothèse. C'est ce qui est arrivé notamment à la théorie que je combats. Elle a trouvé une sorte de confirmation dans l'hypothèse de l'origine principalement ou même exclusivement psychologique des facteurs déterminant le développement de la science et de la philosophie. En ^0 pinçant à ce point de vue, il semble en efl'et très probable que l'état de la science et l'état de la philosophie, plus ou moins indépendants l'un de l'autre, soient les conséquences simultanées des mêmes modifications dans l'ordre psychique.

Mais ce point de vue, je le répète, me paraît radicalement faux. Il est parfaitement inutile, dans Texplication des phénomènes sociaux, de recourir à des causes appartenant à un domaine du savoir non seulement étranger à la sociologie, mais, il faut bien le dire, fort obscur et à peine exploré. Les hypothèses psychologiques ne seront, pendant longtemps encore, que des ex[)lications de phénomènes inconnus par des phénomènes que nous ignorons complètement. Il est impossible, d'autre part, de voir dans les profondes modifications psychiques qui se produisent dans de grande» collectivités, de simples résultats des facteurs biologiques ou psychologiques. De pareils mouvejncnts — et le développement de la science appartient à celte catégorie, — sont évidemment d'ordre sociologique ; ils s'expliquent par les mêmes conditions d'évolution sociale que les rapports économiques entre les besoins et leur sa-

tisfaction, que la formation de la famille, les modifications dans le droit et, en général, tous les orj^anes et toutes les fonctions de l'organisme social, ou bien sont, comme Littré l'a jusqu'à un certain point reconnu *, eux-mêmes des conditions d'évolution et constituent des phénomènes sociologiques irréductibles. S'il en est ainsi, nous avons le droit de considérer le développement du savoir positif comme la condition directe et sociologiquement nécessaire du développement de la philosophie.

5. De ce qui précède, il résulte qu'il importe d'introduire certaines corrections dans la terminologie de la loi des trois états. Les caractères exprimés par les mots théologie et métaphysique, doivent être rapportés exclusivement aux systèmes philosophiques, non aux degrés inférieurs du savoir positif dans lequel ces systèmes prennent leur source. Les données positives, quelque insuffisantes et rudimentaires qu'elles soient, ne sauraient être à la fois scientifiques et théologiques ou métaphysiques. La terminologie qui a cours correspond fort bien à l'opinion qui veut que l'état de la science soit déterminé par l'état de la philosophie, et à l'opinion qui considère les deux phénomènes comme simultanés et les rapporte à l'action de causes psychologiques générales ; mais elle n'est plus acceptable si l'on adopte la thèse que je soutiens. On peut objecter, il est vrai, que pendant les périodes de domination de la théologie et de la métaphysique, les branches spéciale» du savoir étaient pleines d'explications empruntées à ces conceptions du monde, — mais cela n'est point une raison suffisante pour conserver la terminologie dont on se sert habituellement. Dans les premières périodes de son développement, la science pouvait sans douto souffrir du caractère fragmentaire et approximatif de ses explications,

t. La science au point de vue philosophique^ p. 367.

elle pouvait n'avoir — et cela lui arrivait souvent — aucune explication à donner pour des groupes nombreux de phénomènes. Ces lacunes considérables servaient de refuge aux théories théologiques ou métaphysiques, mais elles ne sauraient être confondues avec ces théories, pas plus que le contenant ne peut être confondu avec le contenu ou la

cause avec l'eflet.

Ce qu'on peut affirmer avec infiniment plus de certitude, c'est que la pensée prise dans son ensemble et non encore scindée en pensée philosophique poursuivant la généralité et l'unité, et en pensée scientifique poursuivant la spécialité et la diversité, passe rigoureusement par les trois phases de Comte. La pensée ainsi envisagée peut facilement prendre ses premières et inévitables illusions pour des vérités absolues, elle est éminemment apte à se jeter dans le profond anthropomorphisme de la phase théologique, ou à passer à l'état métaphysique, qui n'est qu'une modification critique de la théologie. La métaphysique considère, en eff"et, les personnifications religieuses comme de fausses constructions de l'esprit, elle les abandonne et les remplace par d'autres abstractions qui jouent pourtant, grâce à un phénomène encore peu expliqué d'atavisme social, le rôle d'entités, fort semblable à celui que les déités jouaient dans la phase précédente. Les deux phases constituent ainsi la grande période des fictions, ou des conceptions générales basées sur des illusions, dans le sens propre du mot, sur des vues de l'esprit contraires aux faits et résultant des erreurs ordinaires des sens, de la mémoire, du jugement, de l'induction et des autres formes propres au savoir direct ou indirect.

Cependant, en examinant plus attentivement la marche réelle des faits historiques, il n'est pas difficile de se convaincre que l'existence d'une pensée commune, non encore différenciée est une hypothèse qui ne peut être prise

au sérieux. L'histoire trouve, dès son début, la pensée hu-

maine déjà dédoublée, et le processus de transformation dont nous avons parlé et dont la réalité est certaine, pouvait se rapporter soit à la pensée scientifique et à la pensée philosophique à la fois, soit à l'une d'elles exclusivement. Cest celte seconde alternative qui, à mon avis, exprime la vérité : la pensée philosophique qui cherchait l'explication de l'ensemble des choses, a seule [)assé par la période des fictions. Sans doute, la pensée scientifique qui, pendant la phase métaphysique, avait acquis une certaine inJ('pen'' dance et un développement notable, n'a jamais été et ne sera probablement jamais complètement atî'ranchie de l'influence de la pensée philosophique; pourtant, malgré cette subordination qui n'a été que trop grande dans le passé, on peut dire, d'une manière générale, que la science ne s'est jamais contentée des produits de l'imagination. C'est précisément pour cela qu'elle a été un facteur sociologique puissant, dont l'action tendait constamment à clore l'ère des fictions philosophiques, qui a opéré la transformation de la théologie en métaphysique, qui a toujours influé sur le caractère de cette dernière et qui a, finalement, préparé le terrain pour la i>hilosophie nouvelle. Le rôle considérable que ce facteur a joué est évident : sans son intervention, nous en serions encore aux explications théologiques et n'eussions jamais pu nous élever aux conceptions métaphysiques. La meilleure preuve en est dans l'état mental des masses populaires qui sont restées plus ou moins en dehors de l'action directe du savoir positif.

6. La théologie et la métaphysique, à l'époque de leur domination exclusive, étaient les irrécusables témoins de l'insuffisance des explications particulières que fournissaient les diverses branches du savoir positif. Mais quelle conclusion sociologique tirer de ce témoignage? Faut-il dire que le développement des conceptions scientifiques était dans une étroite dépendance à l'égard de la théologie

et de la métaphysique, ou bien que ces deux formes difliérentes d'une môme erreur fondamentale résultaient de l'état trop rudimentaire des données exactes et s'expliquaient elles-mêmes par la marche si lente et si précaire des notions scientifiques? Littré a fait très justement remarquer*, que la philosophie scientifique n'a pas pu sortir de la métaphysique, comme cette dernière était sortie de la théologie; à ce point de vue, la loi dés trois états n'est donc qu'une formule commode qui exprime ce fait, qu'un mélange caractéristique de fictions théologiques ou de fictions métaphysiques et de vérités positives remplace une philosophie scientifique qui n'existe pas encore. Dans ces sortes de mélanges, la présence de fragments du savoir positif est très importante, car y ils jouaient le rôle d'éléments actifs entretenant dans les esprits une fermentation qui les a amenés, petit à petit, à comprendre tout ce qu'il y a de vide et d'illusoire dans ces grandes hypothèses ayant la prétention d'embrasser l'universalité des choses. La formule de Comte doit donc subir une nouvelle correction, en ce sens que la relation de filiation qui existe entre la théologie et la métaphysique, ne nous permet en aucune façon de conclure à l'existence d'une relation du môme ordre entre cette dernière et la philosophie scientifique.

La grande vitalité des erreurs appartenant aux deux premières phases du développement philosophique, ne contredit nullement ni ma conclusion, ni les prémisses sur lesquelles elle est basée. Les fictions delà théologie et de la métaphysique ont continué à exister et môme à se développer, à une époque où les illusions des sens et de la pensée dont elles relevaient étaient depuis longtemps corrigées par l'expérience et remplacées, dans le domaine des sciences spéciales, par des conceptions infiniment plus exactes. Ce fait ne peut s'expliquer que par cette circonstance, que les

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