CHAPITRE III
1. Après avoir montré le véritable caractère de la formule de Comte, nous pouvons examiner les principales objections qui ont été faites à la loi des trois états, indépendamment des diverses façons dont elle peut être interprétée. En laissant de côté tout ce qui résulte de malentendus évidents, on peut ramener facilement les principales objections à deux groupes distincts. Dans le premier se rangent tous les arguments contre les définitions que Comte a données des trois états mentaux ; dans le i^cond, tous ceux qui se rapportent à la théorie de l'inconnaissable qui se trouve, prétend -on, au fond de celte généralisation historique. En partant de ces objections, on a conclu à la fausseté de la loi et l'on a affirmé que Comte n'a pas démontré l'impossibilité d'une existence simultanée des trois conceptions du monde, ni pour le passé qui a vu, assuret-on, ces conceptions se développer à la fois, ni pour l'avenir qui les verra, dit-on, coexister et progresser parallèlement.
Les conclusions auxquelles nous sommes arrivés répondent directement à ces deux ordres d'objections : d'une part, la forme générale des diverses conceptions du monde se
OBJECTIONS CONTRE LA LOI DE COMTE 2tl
trouve déterminée par des caractères plus conformes à la vérité historique, et, d'autre part, la doctrine de l'inconnaissable est éliminée comme essentiellement métaphysique.
2. Arrêtons-nous d'abord aux caractères qui différencient les trois types de la conception philosophique du monde.
Comte a choisi pour marquer les changements survenus successivement dans l'état des esprits trois traits principaux : la croyance à l'intervention surnaturelle, la croyance à la réalité des entités indépendantes des choses, et enfin la croyance à la constance nécessaire des rapports entre les phénomènes ou des lois qui les régissent. Les déités, les entités et les lois naturelles, tels sont les concepts fondamentaux qui, d'après l'illustre philosophe, dominent dans les trois phases mentales que l'humanité traverse.
Les nombreux adversaires de Comte ont essayé de démontrer qu'une pareille façon de voir était le résultat d'une observation superficielle et n'avait aucune valeur scientifique; ils ont insisté surtout sur l'insuffisance et môme la fausseté des caractères attribués à la métaphysique. C'est ainsi, par exemple, qu'on a affirmé souvent que la conception de la constance des rapports entre les phénomènes existait déjà dans l'antiquité ; que Bacon, Hobbes, les sensualistes et les matérialistes ont toujours parlé de la science et des lois qu'elle établit. Comment, dès lors, ces philosophes peuvent-ils être considérés comme métaphysiciens dans le sens de Comte, et comment le concept monistique — car tous ils étaient monistes — pouvait-il coexister dans leur esprit avec la croyance aux lois naturelles ? Les mômes doutes surgissent en présence des cas si fréquents d'existence simultanée de croyances religieuses, de conceptions métaphysiques et d'idées scientifiques.
2,2 L-ANCIESNE ET LA NOmELLE PHILOSOPHIE
Le lecteur connaît déjà ma manière d'envisager la théologie et la métaphysique, et ma déflnition de ces deux variétés de la conception hypothétique du monde. Je ne conserve l'intervention surnaturelle et le concept d entités placées en dehors de la perception sensorielle, comme caractères distinctifs. que parce que dans l'immense majorité des cas ces traits ont le grand avantage d'être facilement appréciables et de frapper les esprite les plus superficiels; mais je n'attache pas beaucoup d'importance à ces distinctions en elles-mêmes. C'est pour cela que je me suis efforcé, dans les précédents chapitres, d'indiquer des caractères plus essentiels, quoique moins apparents, qui permettent de distinguer non plus la métaphysique de la théologie - la première étant une simple variété de la seconde - mais les conceptions du monde hypothétiques des conceptions du monde scientifiques. J'ai essayé de montrer, en eff'et, que l'étude impartiale de l'histoire des idées philosophiques nous apprenait que les . vérités » métaphysiques sont des généralisations inductives comme les vérités scientifiques, et qu'elles ne se distinguaient de ces dernières que par les procédés de découverte illégitimes et illogiques qui servent à les obtenir.
3. Une pareille manière de voir contredit formellement la « pluralité » des entités ou, plus exactement, le dualisme des entités abstraites et des manifestations concrètes, dont Comte s'est souvent servi pour caractériser la phase métaphysique ; elle confirme au contraire l'opinion de ceux qui pensent que la définition de Comte est insuffisante, parce qu^elle n'embrasse pas toutes les formes et tous les degrés de développement de Va priori. Le dualisme dont il s'agit appartient principalement à la période de transition entre la théologie et la métaphysique et ne se rencontre guère que dans les systèmes qui, comme l'idéalisme primitif ou la scolastique, ont conservé des liens directs
et étroits avec la conception théologique du monde. Dans les doctrines plus avancées, dans le matérialisme, le sensualisme et l'idéalisme perfectionné, tout dualisme disparait, et la concordance devient parfaite non seulement entre les manifestations concrètes et l'essence des choses, telle qu'on la comprenait anciennement, mais encore entre ces manifestations et une propriété naturelle quelconque, considérée comme un substratum de tout ce qui existe.
L'objection qu'on fait à Comte est donc juste, mais elle se rapporte exclusivement au côté extérieur, formel de sa définition, car la métaphysique, quels que soient les traits par lesquels on la caractérise, n'en subsiste pas moins, n'en succède pas moins à la théologie et n'en précède pas moins la conception scientifique du monde. Du reste, on sait que Comte lui-môme considérait le pluralisme des forces surnaturelles et des entités métaphysiques comme un point de départ nécessaire, non comme un résultat ultime, ce résultat devant être, dans les deux cas, également monis-
tique.
On peut dire encore pour la défense de Comte, que le caractère qu'il avait choisi et sur lequel il insistait tant, est vrai, non seulement au début de la phase métaphysique, mais encore à sa fin, lorsque le sensualisme arrive à son apogée. La doctrine sensualiste, nous l'avons vu, coïncide presque toujours avec le scepticisme philosophique ; elle démontre l'absurdité aussi bien du matérialisme que de l'idéalisme et introduit la théorie de l'incognoscible; la doctrine des choses en soi, qui ne sont encore que des entités. Le sensualisme enseignait que les entités génériques et spécifiques ne nous étaient pas accessibles, d'où il résulte qu'il admettait la réalité de ces entités, qu'il réduisait ensuite à la sensation pour arriver à l'unité subjective de la pensée. En donnant sa définition de la métaphysique. Comte a, je crois, eu surtout en vue les théories sensua-
listes répandues dans les sciences naturelles à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci ; c'est pour cela qu'il a caractérisé la métaphysique en se plaçant au point de vue de la critique sensualiste du matérialisme et de ridéalisme.
4. Passons à une autre et plus grave objection faite à la formule de Comte. La loi des trois états, dit-on, ne tient debout que parce qu'elle s'appuie sur une théorie philosophique préconçue et connue depuis longtemps ; elle est plutôt une déduction de la doctrine de l'incognoscible, qui est fondée elle-même sur le fait constaté de l'existence de limites au savoir humain, qu'une généralisation tirée d'une suite d'observations sur l'histoire de l'humanité. La relativité fatale et nécessaire de notre savoir, — voilà la pierre angulaire de la théorie de la connaissance, telle que l'entendait Comte, et le point de départ de sa représentation schématique des diverses phases du développement intellectuel. Ce serait ainsi la doctrine sensualiste qui constituerait le terrain solide sur lequel Comte a établi sa célèbre généralisation historique.
Nous allons voir tout à l'heure ce que cette objection a de vrai et ce qu'elle a de radicalement faux, mais nous devons auparavant dire quelques mots sur deux malentendus auxquels elle donne naissance.
Le premier malentendu est dans cette affirmation, considérée comme absolument démontrée, que l'esprit humain ne se trouve face à face avec le « grand inconnu », et ne reconnaît des bornes à ses efforts, que dans la phase positive qui ramène tous les phénomènes à des lois irréductibles et inexplicables ; on croit généralement que dans les phases théologique et métaphysique notre esprit ne s'arrête dans ses investigations à aucune limite. Une pareille affirmation ne peut être acceptée à aucun degré. Tous les phénomènes se réduisent à l'action d'une volonté anthropomorphe sur-
naturelle dans la phase théologique, à une ou plusieurs abstractions ou entités dans la phase métaphysique ; mais notre esprit n'explique pas plus cette volonté et ces abstractions que les rapports et les lois naturelles qui les remplacent plus tard. Il s'ensuit, comme l'a depuis longtemps remarqué un des disciples les plus fidèles de Comte *, que la reconnaissance des bornes imposées à notre savoir n'est pas moins décisive dans les deux premières phases que dans la troisième.
Le second malentendu est dans la confusion qu'on fait entre l'hypothèse de l'incognoscible et les données scientifiques, certaines mais insuffisantes, qui ont servi à l'établir. De ces données éparses que l'observation nous fournit et qui n'ont jusqu'ici amené à aucune loi, môme particulière, on s'est empressé de faire une hypothèse philosophique générale, connue sous le nom de théorie de Tincognoscible ; tel est d'ailleurs le procédé habituel de la métaphysique — elle devance toujours par des constructions hypothétiques les résultats du savoir positif. Il suit de là , que les faits qui démontrent la relativité nécessaire de nos facultés, doivent rester provisoirement dans le domaine spécial de la psychologie, et ne peuvent sous aucun prétexte être transportés dans aucune des sciences voisines, encore moins dans la philosophie ; quelque pénible que soit une pareille discipline intellectuelle, elle est indispensable pour éviter de graves erreurs. On comprend aussi que les données psychologiques ne puissent, dans leur état actuel, servir de base à aucune théorie scientifique du savoir, à aucune généralisation ayant forme de loi positive; nous en concluons donc avec certitude que la formule de Comte, en tant que fondée sur un postulat psychologique, doit fatalement contenir des inexactitudes et des contradictions.