Cours de philosopkie positive, t. I, p. 9 (éd
OBJECTIONS CONTRE LA LOI DE COiMTE 217
rargumentation semble amener à cette conclusion que la philosophie, considérée comme savoir général, est impossible. Il y a au fond de tout cela une erreur qu'il importe d'indiquer. Nous avons reconnu à plusieurs reprises que la loi de Comte, envisagée comme une déduction très générale de l'élude historique de l'humanité, était parfaitement exacte. Il est en effet très vrai, que deux points de vue incontestablement philosophiques ont été successivement introduits dans notre savoir spécial ; et il est non moins vrai, que ces deux points de vue ont été peu à peu éliminés suivant la loi, également établie par Comte, de la croissante complexité et de la généralité décroissante des phénomènes. Cette élimination coïncidait avec la période de maturité des sciences particulières, caractérisée surtout par leur indépendance à l'égard de toutes les conceptions générales étrangères à l'objet de leurs recherches; mais l'indépendance était-elle à ce point complète, qu'elle ne permettait plus l'introduction dans la science d'idées philosophiques pouvant remplacer les interprétations métaphysiques ? Si la loi de Comte n'est qu'un développement, qu'une application de la théorie sensualiste de l'incognoscible, il est clair qu'il n'y a qu'à répondre négativement à une pareille question, et à constater que la loi elle-même introduit dans le savoir positif un élément essentiellement métaphysique. Ainsi comprise, elle ne nous amène à aucune phase nouvelle de la philosophie, elle nous laisse dans une période métaphysique, et cela malgré la constitution définitive des sciences particulières. Il n'y a là d'ailleurs rien qui soit contradictoire, car nous voyons tous les jours, à côté des sciences depuis longtemps florissantes, apparaître de nouveaux systèmes métaphysiques. Nous en devons seulement conclure, que nous traversons une période d'élaboration inconsciente du nouveau point de vue qui sera introduit dans nos conceptions et qui, quoique différent des deux premiers, sera éminemment général et philosophique.
Une explication devient ici nécessaire.
En me servant de la terminologie de Comte, j'ai toujours parlé de r« introduction », dans le savoir positif, de tel ou tel point de vue philosophique. Or, le principal résultat auquel aboutissent les considérations que j'ai développées, est précisément la démonstration de ce fait, que les généralisations philosophiques, quel que soit d'ailleurs leur caractère, — théologique, métaphysique ou scientifique — sont puisées dans les diverses branches de connaissances spéciales et ne réagissent sur elles que secondairement. Cela étant entendu, il importe peu de se servir de tel ou tel terme pour désigner l'action réciproque de la généralité et de la spécialité.
6. La loi des trois états que Comte a raison d*appeler « grande », reconnaît formellement l'introduction, dans nos connaissances, d'un troisième point de vue aussi général que les deux autres. Mais la description que Comte a donnée de cette troisième philosophie, est incomplète et insuffisante ; elle prête le flanc à la critique et a permis d'affirmer, en partant de thèses nettement positivistes, qu'aucune philosophie, autre que la métaphysique, n'était possible, et que, dès lors, le positivisme n'était qu'une négation de la philosophie.
En formulant la loi des trois états comme une succession de méthodes générales — formule qui d'ailleurs a été également donnée par Comte — et en l'appuyant sur la loi des types métaphysiques qui a pour corollaire la loi des rapports de la science et de la philosophie, on évite de semblables erreurs. Cette formule n'affirme ni ne suppose rien quant aux phénomènes connaissables ou inconnaissables, elle ne dissimule aucune de ces théories de la connaissance qui ne peuvent qu'être hypothétiques dans la science particulière et qui, dans le domaine de la philosophie, deviennent de la métaphysique pure. Elle constate seulement que
la troisième et nouvelle méthode se distingue nettement des deux autres ; et ce sont précisément les deux lois que j'ai essayé d'établir qui indiquent en quoi consiste cette distinction.
Pour que nos conceptions deviennent scientifiques, il faut un très grand nombre d'expériences et d'observations conduites systématiquement, en commençant par les phénomènes les plus simples et en finissant par les plus complexes ; mais l'esprit humain ne suit pas du premier coup cette marche régulière, et bien des efforts sont faits en pure perte. Cette simple explication suffit, et l'on peut, à la rigueur, se passer de l'intervention de la théologie et de la métaphysique ; on doit constater seulement qu'à l'ignorance qui est la cause principale, vient s'ajouter une cause secondaire qui en découle directement — la philosophie de l'ignorance. Quoi qu'il en soit, pendant les deux premières phases, en somme fort semblables, on déduit, de connaissances qui ne sont pas encore scientifiques — et justement à came de cela — un point de vue général fondé tout entier sur la méthode hypothétique. Si les lacunes du savoir se comblent au moyen d'hypothèses philosophiques, c'est uniquement parce qu'il est impossible d'arriver autrement à l'explication du monde, et le procédé dure tant que dure cette impossibilité. Dans la troisième phase, au contraire — et c'est en cela qu'elle se distingue des deux autres, — on déduit, de connaissances devenues scientifiques — et par cette raison même — un point de vue général fondé sur des faits et des rapports vérifiés. Les lacunes du savoir ne se comblent plus au moyen d'hypothèses philosophiques, car le monde nous devient accessible sans ce procédé extrême, qui ne nous préserve jamais des plus naïves et des plus absurdes illusions de la pensée.
Ainsi s'explique la nécessité de la succession des trois phases de Comte ; elles correspondent à trois âges diffé-
rents de la science. C'est pour cela qu'elles se reproduisent et se reproduiront peut-être toujours, sous une forme atténuée, dans le développement individuel qui résume les principaux traits de l'évolution sociologique.