‹ L'ancienne et la nouvelle philosophie [microform]Chapitre 5 sur 81 · DictioHMtre de la Langue française^ art. Matérialisme · texte numérisé non relu

DictioHMtre de la Langue française^ art. Matérialisme

(0 L'ANCIENNE ET LA NOUVELLE rniLOSOPIIIE

auteurs arabes, chez quelques penseurs isolés comme Nicolas d'Autrecours , l'espagnol Louis Vives . le suisse Conrad Gessner, les italiens Pomponace et 0. Bruno, d'autres encore qui se couvraient de la théorie de la « double vérité ». la vérité philosophique et la vérité théologique, imaginée par les libres penseurs d'alors. Il nous suffira d'indiquer les tentatives plus sérieuses et plus originales qui apparaissent au xvii« siècle avec Ilobbes en Angleterre, avec Gassendi en France. Généralement on date, il est vrai, la philosophie des trois derniers siècles qu'on appelle nouvelle, par opposition à l'ancienne separée d'elle par la scholastique du moyen âge, de l'apparition de Bacon et de Descaries, deux grands noms qui appartiennent, eux aussi, au xvii« siècle. De Bacon, la filiation habituelle conduit à Ilobbes, à Locke et aux matérialistes français du xviii» siècle qui sont les prédécesseurs immédiats et directs du matérialisme contemporain ; l'autre série part de Descartes, passe par Spinosa et Leibnitz pour aboutir à Kant, à Schelling, à Fichte. Mais l'arbitraire d'une pareille disposition n'a pas besoin de démonstration. Par son appel convaincu à l'étude de la nature extérieure, par sa superbe tentative de rénovation des méthodes scientifiques. Bacon a certes exercé une grande influence sur le matérialisme des xvii« et xviii* siècles ; mais Descartes aussi, ce Janus de la nouvelle philosophie, qui se tournait d'un côté vers l'idéalisme, et de l'autre, comme on ne l'a vu que plus tard, vers le matérialisme, n'a pas peu contribué à développer la tendance aux explications exclusivement mécaniques ou môme mathématiques. Il est donc clair que nous avons aff'aire ici à un ordre particulier de doctrines mixtes.

Quoi qu'il en soit, le mérite d'avoir rattaché directement le fil des interprétations matérialistes, à peu près perdu pendant la période du moyen âge sous l'influence du fanatisme et de l'ignorance, appartient incontestablement à

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l'adversaire de Descartes, à Gassendi, et avec lui au contemporain de Bacon, à Ilobbes. De là commence le développement rapide et parfois brillant du matérialisme, qui trouva immédiatement d'amples matériaux pour ses constructions dans les grandes découvertes scientifiques des

xvi*' et xvii" siècles.

Ces découvertes avaient exclusivement trait au monde inorganique et aboutirent à la constitution définitive des sciences correspondantes, la mathématique, la mécanique (l'astronomie), la physique et, un peu plus tard, la chimie. Le matérialisme enfonça ses racines dans ce terrain enrichi par les erreurs qui s'accumulaient constamment et se corrigeaient sans cesse, et ne l'abandonna plus ; son développement ultérieur devint parallèle au développement des connaissances d'ordre inorganique. Il n'est pas sans intérêt de remarquer qu il s'est produit ici encore, et cela dès le seizième siècle jusque vers le milieu du dixhuitième, un fait intéressant que nous avons vu dans l'antiquité, avant l'école d'Alexandrie : la concentration dans les uK^mes mains des études philosophiques et des études scientifiques spéciales. Cette absence de division du travail s'explique, pour la période ancienne, par l'extrême pauvreté du savoir exact; pour la période moderne, il faut en chercher les causes plutôt dans l'épuisement de la philosophie qui se contentait de restaurer, avec plus ou moins de succès, les diverses formes de la pensée antique. Ce n'est que depuis le milieu du siècle dernier que la philosophie, |»renant de nouveau le caractère d'une spécialité à part, produit des systèmes originaux; mais, comme nous le verrons, cette originalité était illusoire, et le vif éclat de la philosophie ne présentait qu'un symptôme de crise, de terminaison dune phase de développement complètement

parcourue.

Après Ilobbes et Gassendi qui furent tous deux des savants, l'un dans le domaine de la mathématique et des

sciences politiques, Tautre dans le domaine de la mathématique et de la physique, le matérialisme recrute régulièrement un grand nombre de spécialistes dans toutes les branches du savoir, mais particulièrement dans les branches physico-mathématiques. Il n'atteint pourtant son apogée qu'au xviu'' siècle, lorsque les plus grands penseurs s'en déclarent hautement les partisans ; il jette alors le masque de l'hypocrisie religieuse et politique et devient, comme dans l'antiquité, une doctrine non seulement philosophique, mais encore morale, pratique et sociale, embrassant les deux pays les plus avancés, la France et l'Angleterre. L'Angleterre qu'on peut considérer comme la terre classique du matérialisme contemporain et qui, en tout cas, en a été le berceau, n'a guère produit, au xviii« siècle, que Ilartley, l'un des fondateurs de la psychologie basée sur la doctrine de l'association des idées, et l'illustre chimiste Priestley, tous deux conciliant leur matérialisme avec la religion, quelquefois même avec une étroite théologie. Bien plus nette et plus hardie fut la philosophie matérialiste en France ; elle y devient un système régulier et rayonne de là, comme d'un foyer central, dans les pays les plus éloignés et les plus arriérés.

Le milieu intellectuel français, complètement déblayé par le scepticisme de Montaigne, de La Mothe Le Vayer et de Bayle, admirablement préparé par les conceptions mécaniques de Descartes et de Gassendi, était au plus haut point favorable à la culture des sciences et au développement du matérialisme. Voltaire et les encyclopédistes, les hommes politiques et les économistes, un nombre considérable de mathématiciens et de naturalistes, enfin une masse d'écrivains de tous ordres, appartenaient à cette conception qui chassait de la nature le surnaturel et ramenait toutes les explications aux propriétés physico-chimiques. En dehors de ces dilettanti, des éclectiques qui combinaient roitement les thèses purement matérialistes avec les

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doctrines contraires de l'idéalisme, des juste-milieux du sensualisme, en dehors des adeptes conscients et inconscients, le matérialisme du xviii« siècle avait ses pontifes reconnus. C'était surtout La Mettrie, si décrié de son temps, et plus tard d'Holbach ; à côté d'eux, quoique non sans réserves quant au caractère plus général de leur évolution philosophique, et surtout quant à leurs tendances sensualistes, d'Alembert et Diderot, puis Maupertuis, Helvétius, Robinet et des dizaines d'autres, moitié matérialistes, moitié sensualistes.

5. Tel le matérialisme se présentait au xviii« siècle en France et en Angleterre, tel il est apparu plus tard au milieu de la civilisation plus avancée de notre temps. Son terrain s'est élargi, il s'est enrichi d'un grand nombre de données du domaine des sciences inorganiques aussi bien que de celui des sciences biologiques, mais cela ne lui a nullement fait modifier sa méthode, chercher d'autres issues ou simplement approfondir ses principes fondamentaux. « Dans le matérialisme français, tel qu'il s'est exprimé dans le Système de la nature de d'Holbach, dit très justement Lange, nous sommes arrivés au faîte et en

môme temps aux limites extrêmes du matérialisme

Depuis, des preuves nouvelles et de nouveaux points de vue ont été trouvés en grand nombre ; mais le cercle des doctrines fondamentales est resté ce qu'il était déjà du temps d'Epicure et de Lucrèce. »

Nous nous bornerons à cette indication relativement au matérialisme contemporain dont tout le monde connaît les doctrines et les principaux représentants, la philosophie matérialiste étant peut-être la plus répandue de toutes parmi les classes éclairées. Remarquons pourtant, en terminant, cette particularité, intéressante au point de vue sociologique, que c'est en Allemagne que nous trouvons présentement le grand centre du matérialisme. Nous y

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rencontrons les noms fort connus de Feuerbacli, de Strauss, de Vogt, de Moleschott, de Bûchner, sans compter une pléiade de savants illustres rappelant fort par leur inclination pour la philosophie, la philosophie matérialiste surtout, les naturalistes anglais et français du siècle dernier. Ce fait démontre clairement que la philosophie dans ses différentes formes est un coefficient de la culture générale qui se transforme régulièrement en même temps que toutes les autres conditions de civilisation dont il dépend. Ce n'est pas le matérialisme seul, en effet, qui s'est épanoui de notre temps sur la terre allemande, naguère si réfractaire à cette direction de l'esprit ; l'idéalisme s'y est répandu d'une façon non moins remarquable, et le kantisme, qui semblait épuisé, renaît sous une autre forme. Le flot du développement philosophique suivait évidemment de près le flot du développement scientifique, politique et social, il est donc naturel qu'ils aient atteint presque simultanément un pays resté en arrière d'un siècle en matière de culture générale.

Telles sont les données principales de l'histoire apparente du matérialisme. Quant à son histoire intime, elle est pleine d'intérêt, car elle explique plus d'un trait de l'état mental des sociétés les plus civilisées ; mais je ne m'en occuperai pas ici. Il me suffira, pour le but que je me propose, de quelques remarques générales sur la conception matérialiste du monde, envisagée au point de vue de la sociologie et de la méthode de description analytique qui appartient aux phénomènes les plus spéciaux et les plus complexes.

A cet égard, il ne me paraît pas pouvoir exister deux opinions divergentes. Dans tout le passé de l'humanité, nous ne rencontrons qu'un seul procédé de conception ou d'interprétation du monde ; en l'absence de connaissances positives, les solutions hypothétiques sont seules possibles. 11 suit de là que le caractère hypothétique appartient nécessairement à toute philosophie du passé, et l'histoire du

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matérialisme confirme pleinement une pareille conclusion. A quelque moment de son évolution et dans quelques conditions que nous l'examinions, nous trouvons le matérialisme à l'état de combinaison d'hypothèses ou de suppositions relatives non à telle ou telle catégorie de phénomènes, ce qui est le propre de la science particulière, mais à toutes les catégories, considérées dans leur ensemble. La série d'hypothèses qui résume les innombrables systèmes matérialistes a varié plus d'une fois, mais ces variations ne portaient que sur la quantité, allongeant ou raccourcissant la série, laissant disparaître des thèses évidemment contraires aux faits connus , introduisant des suppositions nouvelles plus conformes aux résultats acquis par la science positive. Qualitativement, le matérialisme n'a subi aucune modification ; ses hypothèses ont toujours été construites d'après un môme modèle et appartenaient toujours au même type. Elles se distinguent de toutes les autres non pas tant par leur tendance à réduire tous les phénomènes à un phénomène unique, toutes les propriétés à une môme propriété, que par cette particularité, qu'elles sont puisées dans le domaine des sciences inorganiques. L'hypothèse scientifique réduit, elle aussi, les phénomènes les uns aux autres, mais elle se renferme strictement dans le cercle des phénomènes similaires. En franchissant ce cercle, l'hypothèse cesse d'être scientifique, en interprétant les phénomènes de tous ordres par les phénomènes inorganiques, elle devient matérialiste.

Notons encore un point curieux de l'histoire du matérialisme. Dans son développement, il s'est conformé très* strictement, en apparence, à la marche générale des connaissances humaines : des questions cosmologiques il a passé peu à peu aux questions anthropologiques. Mais ici l'attendaient à chaque pas de nombreux déboires ; les succès des sciences d'ordre supérieur portaient un coup mortel aux prétentions d'expliquer le monde au moyen de l'hy-

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pothèse si simple et si primitive du matérialisme. La part de véritti que renferme la philosophie matérialiste — sa croyance, puisée dans l'étude du domaine inorganique, à la régularité des phénomènes de tous ordres, — est démontrée présentement d'une façon irrécusable par les sciences supérieures qui se sont constituées ; la part d'erreur apparaît avec plus d'évidence qu'à l'époque où les sciences supérieures étaient entourées encore de profondes ténèbres. On s'aperçut bientôt, comme le remarque très justement M. Wyroubofif', « que la conception de la nature n'était qu'une partie de la conception du monde, la seconde partie est la conception de l'homme et des sociétés au milieu desquelles il vit; or, cette seconde partie, la plus importante pratiquement, puisqu'elle touche aux questions de tous les jours, le matérialisme la laissait dans l'ombre. Comment pouvait-il expliquer au moyen des atomes les phénomènes les plus complexes, les plus variables de la vie? » De l'avis d'un autre penseur, M. Lange, le matérialisme meurt de sa mort naturelle, parce que la loi de causalité rend désormais inutiles les pénibles efforts intellectuels, en d'autres termes, parce que le monde et ses phénomènes commencent à s'expliquer sans qu'il y ait besoin de faire intervenir l'hypothèse matérialiste.

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