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Cours, t. IV, p. 665 (f* édil

222 L'ANCIENNE ET LA NOUVELLE PmLOSOPniE

tapliysique aient jamais prêté aux sciences spéciales leurs thèses fondamentales. Comte semble avoir été entraîné ici à des explications tout à fait arbitraires par le désir d'être équitable envers le passé et un optimisme qui se transformait facilement chez lui en une véritable téléologie sociale. Il est, d'autre part, certain, que les hypothèses spéciales constituent, même de nos jours, une condition inéluctable du développement des sciences particulières. Or, on se demande, où les branches nouvelles du savoir prendraient les hypothèses qui leur seraient nécessaires, puisque la théologie et la métaphysique sont définitivement écartées et que la philosophie scientifique ne contient pas d'hypothèses ? 11 est donc évident que le savoir positif élabore présentement lui-môme les hypothèses directrices, dont il a tant besoin à ses débuts. Nous concluons de là, que Comte a fait une faute capitale en confondant les hypothèses philosophiques, générales et invérifiables, avec les hypothèses scientifiques, toujours spéciales et pouvant être vérifiées.

2. Le trait le plus caractéristique qui distingue la philosophie de la science, l'interprétation de l'univers de l'interprétation d'une partie de la nature, disparaît complètement dans l'explication de Comte, et il ne reste plus que des traits secondaires, superficiels qui ne peuvent guère servir qu'à une description populaire.

Suivant Comte, trois idées générales ont successivement dirigé les efforts des investigateurs de la nature : l'intervention surnaturelle, les entités et les lois positives établissant des rapports immuables entre les choses. Ces caractères sont incontestablement réels, mais ils se rencontrent au même degré dans la philosophie et dans la science et amènent fatalement une confusion entre ces deux domaines pourtant si difl'érents. Une généralisation fondée sur de pareils signes pourrait, sans doute, repré-

senter grosso modo la succession des diverses conceptions du monde, mais l'explication de cette succession n'est possible qu'après avoir établi, au préalable, les limites qui séparent nettement la science et la philosophie, et écarté tous leurs caractères communs.

Nous avons, en réalité, devant nous deux successions distinctes, le développement des sciences et le développement de la philosophie ; chacune d'elles doit avoir une explication propre. Et pourtant la question est actuellement ainsi posée : l'évolution des sciences est expliquée par la loi de la complexité croissante des phénomènes, la succession des philosophies n'est pas expliquée du tout, et les deux ordres de faits sont subordonnés à la loi des trois états, qui ne coïncide en aucune façon avec la loi de complexité. Une semblable situation ne peut évidemment tenir qu'à une grosse erreur de méthode. Pour trouver la loi qui régit les deux évolutions, il faut, me semble-t-il, établir tout d'abord la loi du développement de la philosophie. Ce sont ces considérations qui m'ont démontré que la loi des trois états n'était point une loi générale, qu'elle ne donnait qu'une formule empirique d'une loi historique particulière, dont j'ai essayé de présenter la théorie.

3. Le lecteur connaît déjà la différence fondamentale que j'établis entre le savoir spécial et la philosophie. En partant de ce caractère essentiel que les hypothèses générales et, par conséquent, invérifiables sont, en vertu même de leur définition, un produit de la philosophie et non du savoir scientifique, nous concluons que la philosophie seule peut être théologique ou métaphysique.

Voyons maintenant à quels résultats nous arrivons en appliquant un semblable critérium aux trois signes distinctifs proposés par Comte.

Que sont la force surnaturelle, l'essence, la loi naturelle ? Des conceptions de notre esprit dont les deux pre-

mières ont, à coup sûr, et dont la troisième peut prendre une forme hypothétique.

Il peut sembler, à première vue, que les unes sont nécessairement générales et l'autre forcément spéciale; une pareille conclusion ne serait pourtant pas exacte. Le propre de ces hypothèses ne consiste pas tant dans leur base plus ou moins réelle, que dans leur faculté d'expliquer des faits analogues ou l'ensemble des faits différents.

Chacune des trois conceptions ne conserve sa généralité que lorsqu'on l'emploie pour les besoins de la philosophie. C'est ainsi que dans la conception théologique, l'ensemble des phénomènes hétérogènes qui constituent la nature, se réduit à l'idée d'une intervention surnaturelle, représentée par une infinité de déités dans le fétichisme, par une hiérarchie plus régulière dans le polythéisme et par runité divine dans le monothéisme et le déisme moderne. Cest ainsi également que dans la conception métaphysique proprement dite, la nature est ramenée à l'idée d'essence, chaque ordre de phénomènes ayant son essence particulière (le pluralisme), ou bien le monde des phénomènes étant partagé entre deux entités distinctes (le dualisme), ou runivers n'étant que la manifestation d'un seul et unique principe, comme l'admet le monisme - cette forme ultime de Yà priori. C'est ainsi, enfin, que dans la métaphysique au sens le plus large du mot, embrassant ce que l'on appelle les systèmes de philosophie scientifique, l'ensemble des choses est interprété par l'idée de loi, de rapport immuable entre les faits, cette interprétation, à son tour, aboutissant fatalement au monisme, c'est-à-dire à l'unité des phénomènes expliqués par une loi suprême.

4. Il importe de remarquer, d'autre part, qu'en transportant les trois conceptions dont Comte s'est servi pour différencier les trois phases du développement intellectuel, dans le domaine du savoir spécial, elles cessent d'être des hypo-

thèses générales et philosophiques, pour devenir des suppositions scientifiques et vérifiables.

L'histoire des sciences nous montre que telle a été, en effet, la marche ordinaire des choses. Il est très vrai qu'on appliquait au début l'hypothèse du surnaturel à l'explication particulière des phénomènes astronomiques et physiques, mais il n'est pas moins certain que rien dans le savoir positif n'est venu confirmer une pareille hypothèse, que toutes les observations la contredisaient, et que les savants n'en ont, en réalité, jamais eu besoin. C'est pour cela que le fétichisme, par exemple, dans lequel le surnaturel est encore profondément enraciné dans le domaine des phénomènes concrets, n'a été possible qu'à une époque où le facteur scientifique était réduit à zéro ; il a été sapé dans sa base le jour où le savoir positif a fait son premier pas en avant ; le fétichisme s'est transformé alors en une conception théologique d'un ordre supérieur, qu'une science infiniment plus avancée pouvait seule battre en brèche. Les hypothèses métaphysiques qui remplacèrent rapidement, pour les esprits cultivés, les théologies devenues de simples croyances populaires, exploitées par les théocraties, ont subi le même sort. Sous aucune de leurs trois formes principales, elles ne sont longtemps restées dans les limites du savoir spécial qui pouvait les vérifier, et qui les rejetait chaque fois qu'il accomplissait un progrès et trouvait de nouvelles et plus séduisantes hypothèses. Le pluralisme métaphysique fut sacrifié là aussi le premier, pendant que le monisme, qui avait brisé tout lien avec la réalité concrète, conserva longtemps encore son empire sur les meilleurs esprits.

Ne voyons-nous pas, enfin, les hypothèses qui sont la base des systèmes de philosophie scientifique, suivre exactement la môme marche? Elles cessent peu à peu d'être invérifiables , à mesure qu'elles deviennent moins générales ou se transportent dans le domaine de la science

nOBSRTT.

spéciale ; l'observation nous apprend d'ailleurs d'une façon absolument évidente, que ces sortes de postulats n'acquièrent jamais droit de cité dans la science positive, qui leur préfère toujours les hypothèses sorties de son propre sein. Cette possibilité de vérification des hypothèses théologiques et métaphysiques, lorsqu'elles sont appliquées aux phénomènes particuliers et non plus à l'ensemble des phénomènes, est la seule explication qui rende compte des progrès rapides des sciences exactes pendant les deux premières phases du développement intellectuel de l'humanité, coïncidant précisément avec un arrêt dans les conceptions générales qu'on suppose avoir dirigé le savoir spécial et qui, en réalité, étaient dirigées par lui. Si les sciences ont pu être florissantes et si la théologie et la métaphysique ont pu se maintenir durant une période, où les choses particulières et les choses générales s'expliquaient, ainsi qu'on le dit, au moyen des mêmes fictions, c'est que ces fictions étaient vérifiées par la science et rejetées, qu'elles étaient invérifiables dans la philosophie et qu'elles y demeuraient (26).

5. Ce qui vient d'être dit nous amène nécessairement à ce dilemme : ou bien la formule de Comte n'est vraie que pour la philosophie et exprime la loi spéciale de son développement, ou bien elle doit être modifiée de façon à indiquer que les conceptions scientifiques évoluent beaucoup plus rapidement, à cause du caractère vérifiable que toute hypothèse, quelle que soit son origine, acquiert dans la science. Il suit de là que l'évolution des sciences spéciales précède l'évolution des systèmes philosophiques qu'elle détermine et dirige, ou, en d'autres termes, que la science constitue la cause sociologique qui produit la philosoi>hie.

La longue coexistence de la théologie, de la métaphysique et de la science positive — qu il ne faut pas confondre avec la conception positive du monde — est hors de

doute ; non moins certaine est l'application simultanée de la méthode hypothétique à la recherche de la vérité spéciale et de la vérité philosophique. On peut faire aux adversaires de Comte une autre concession : on peut reconnaître que l'application de la méthode hypothétique à l'explication des phénomènes isolés, qui conduit à la science, précède toujours son application à l'interprétation générale de la nature, qui conduit à la théologie et à la métaphysique * . Mais il est de l'essence du savoir hypothétique de se transformer tôt ou tard en savoir positif, tandis que le caractère propre de la philosophie hypothétique est de rester indéfiniment hypothétique. Il semble certain, d'autre part, que le besoin de généraliser n'a pu être que la conséquence du besoin de connaître, — la philosophie hypothétique devait donc nécessairement puiser ses explications dans le savoir positif. Cela ne paraît pas très évident lorsqu'il s'agit des fictions théologiques, mais cela tient à ce que ces formes philosophiques rudimentaires correspondaient à un savoir qui n'avait pas eu encore le temps de devenir positif, — ce caractère s'est conservé jusqu'à nos jours par une sorte d'atavisme dépendant de conditions sociologiques les plus variées. Mais pour les périodes suivantes, la relation entre les conceptions générales et le savoir spécial devient tout à fait manifeste.

G. Les hypothèses théologiques ou métaphysiques et les hypothèses spéciales se confondaient constamment au début ; l'esprit humain n'apercevait pas distinctement leurs différences et, en particulier, l'impossibilité d'expliquer l'ensemble des phénomènes par les mêmes procédés qui réussissaient dans l'explication des faits concrets et des propriétés qui en étaient abstraites. On le conçoit, du reste, aisément, comme on conçoit que la distinction a dû s'éta*

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