CHAPITRE V
1. On est encore si peu habitué à considérer les systèmes de philosophie comme des faits d'ordre sociologique, qu'Auguste Comte a été jusqu'ici à peu près le seul penseur qui ait tenté d'appliquer systématiquement à leur étude les méthodes des sciences sociales. Généralement, on les regarde comme des produits purement logiques, qui doivent être examinés par la seule psychologie introspective. C'est précisément cette manière habituelle d'expliquer la marche générale du développement de la philosophie que j'appelle psychologique, quoiqu'on puisse, avec non moins de droit, lui donner le nom de métaphysique, par opposition à l'explication sociologique ou positive que je propose.
2. Les doctrines qui ont pour objet la théorie de la connaissance, et qui, aux yeux de la plupart des historiens de la philosophie, offrent, sans contredit, le meilleur moyen de distinguer et de classifier les systèmes métaphysiques, ont un caractère essentiellement psychologique. Leur accorder une portée philosophique, y voir autre chose que des études psychologiques élaborées à l'aide de procédés
logiques aussi spéciaux que peuvent l'être les procédés physico-chimiques, biologiques ou sociologiques, c'est confondre la conception générale de la nature et de l'homme avec les connaissances positives sur lesquelles elle s'appuie. L'élément vraiment philosophique qui relie solidement les données hétérogènes de tout système métaphysique, est l'hypothèse générale et invérifiable que ce système contient.
Toute théorie de la connaissance se réduit jusqu'ici à l'opposition des notions du sujet et de l'objet. Mais la question des rapports de ces deux catégories logiques appartient à la première phase du développement de la psychologie, alors que sa partie abstraite qui fait corps avec la biologie ou qui forme une branche à part — ce qui est plus que jamais discutable — ne se distingue pas encore de sa partie concrète s'occupant de la combinaison des lois abstraites de la psychologie et de la sociologie. C'est à cette psychologie naissante, à demi-scientifique, extrêmement superficielle, qui prend les définitions pour des rapports, les mots et les notions pour des réalités, qu'appartient le mérite d'avoir soulevé le problème élémentaire de la distinction et de la description des éléments constituants de nos représentations. Cette question est encore la propriété commune de la psychologie abstraite et de la psychologie appliquée, et rappelle, par son caractère synthétique, les sujets d'étude de l'ancienne biologie.
3. Mais si l'analyse exacte et complète de la nature de nos représentations constitue un problème très spécial, qui ne peut être résolu d'une manière satisfaisante que par les méthodes d'une science particulière, sa transformation en pierre angulaire d'une conception systématique du monde est une grave erreur qui s'explique sans doute facilement, mais qui n'en produit pas moins de déplorables conséquences.
Ce problème est à coup sûr un des plus curieux au point de Yue anthropocentrique ; son intérêt vient justement de ce qu'il est purement psychologique et par conséquent profondément humain. La confusion entre l'importance subjective et la généralité objective est ici d'autant plus naturelle, que les penseurs sont habitués à ne voir l'important que dans ce qui est général ; par une illusion, en somme très naturelle, la généralité subjective devient pour eux insensiblement une généralité objective. En dehors de ce point de vue, la question de l'objet et du sujet n'a ni l'importance exagérée qu'on lui attribue, ni ce caractère de généralité qui lui permettrait de franchir les limites restreintes de la psychologie élémentaire. La preuve en est dans l'exemple de toutes les branches de l'activité humaine, y compris les sciences, dans lesquelles la distinction entre le sujet et l'objet ne joue absolument aucun rôle. Il existe, cependant, d'autres causes plus sérieuses et plus effectives, peut-être, de cette fatale illusion qui nous fait voir dans une question spécialement scientifique le problème tout entier de la conception du monde. Ces causes gisent dans les lois qui règlent le développement de la philosophie.
Les points de départ de la philosophie de l'ignorance sont dans le domaine des faits peu étudiés par les méthodes rigoureuses de la science positive. C'est pour cela que « l'inconnu » que recherchait le matérialisme et l'idéalisme primitifs, était situé immédiatement au-delà des limites du monde inorganique. Parmi ces phénomènes, et jusqu'à l'établissement définitif de la biologie, l'homme occupant, sans contredit, la place la plus importante, il est clair que les premières tentatives de philosophie matérialiste et idéaliste ont dû se placer sur le terrain anthropologique, bien plus que sur le terrain de la psychologie. Nous savons, en effet, que dans la question du sujet et de Tobjet, le matérialisme ancien n'allait pas au-delà d'un réalisme naïf, qui conten-
tait aussi les idéalistes dans le genre d'Aristote. Ceux qui, comme Platon, sans nier l'existence objective des représentations, ne voyaient la réalité que dans les idées, étaient aussi éloignés de l'idéalisme proprement dit, de l'idéalisme psychologique pour lequel les idées et les phénomènes sont des produits purement subjectifs, que les anciens matérialistes du réalisme absolu, qui les considère comme des manifestations purement objectives.
Tout cela se modifie cependant, lorsqu'avec les progrès de la science positive, le centre de gravité de la philosophie se transporte dans le domaine de « l'inconnu » psychologique. Les hypothèses fondamentales de la philosophie coïncident alors de plus en plus, comme je l'ai montré en son lieu, avec les propriétés psychiques, abstraction faite de l'homme vivant ; les problèmes anthropologiques deviennent des problèmes psychologiques, et la philosophie passe, suivant l'expression de Spencer, de l'état indéterminé à l'état déterminé. A ce moment, la distinction entre le sujet et l'objet arrive à son point culminant, et l'on voit apparaître les trois explications métaphysiques de notre connaissance : le réalisme, qui ramène tous les phénomènes, y compris les sensations, à une seule et même source — l'objet ; l'idéalisme, qui rapporte tout au sujet; l'idéalisme réaliste, qui tend à concilier les deux extrêmes au moyen d'une synthèse jsupérieure.
4. Renfermée dans le cercle des questions psycliologiques, la métaphysique y a constamment cherché l'explication de son propre développement, — des transformations sans nombre que la pensée a subies depuis le moment décisif où, ayant tenté d'embrasser d'un seul coup d'œil la variété, qui lui paraissait dt^à alors infinie^ des phénomènes, l'esprit humain s'est subitement trouvé face à face avec la première contradiction philosophique. C'est sur-
tout durant les deux derniers siècles que les penseurs, fatigués des efforts stériles dont ils ne voyaient plus le but, apportèrent des explications toutes faites, et toujours purement psychologiques, de l'évolution de la philosophie. On .connaît les tentatives modernes de ce genre, et parmi elles la théorie si typique et si oubliée maintenant de Hegel. L'insuccès n'a pas arrêté le mouvement, — il n'a fait que le ralentir, et celui-ci, à part quelques exceptions, parmi lesquelles A. Comte occupe incontestablement le premier rang, a conservé son caractère psychologique.
A cet égard, les remarquables penseurs auxquels nous devons le développement rapide des systèmes de philosophie scientifique, et qui se rattachent directement au grand mouvement matérialiste et sensualiste des deux derniers siècles, sont restés eux-mêmes dans Tancienne ornière. Les représentants les plus autorisés du criticisme et du monisme en Allemagne, les modernes écoles en France et en Italie, et surtout le groupe anglais, si populaire et si influent, avec S. Mill, H. Spencer et Lewes en tête, après quelques hésitations provoquées par Taudacieuse tentative de Comte, ont continué à chercher dans les lois psychiques l'explication des phénomènes complexes, dont les causes immédiates étaient évidemment dans les faits sociaux.
L'histoire de ces tentatives est très intéressante et très instructive; mais nous n'avons pas à l'examiner ici. Il nous suffira de citer un exemple caractéristique et qui nous paraît bien étudié sous toutes ses faces : nous le trouvons dans un modeste travail publié dans un journal spécial et passé, croyons-nous, inaperçu *.
5. Guidé par un point de vue très juste, l'auteur dont nous parlons commence aussi par la classification des sys-
1. VierteljahrsscJirift fiir mssensehaftl Philosophie. 1878. 3 und 4 Ileft : YaibÎDger, Das SntwickelHngsgesetz unser Vorstellungen Hber da* Beale.
ry.
tèmes philosophiques ; mais il prend pour base l'opinion des diverses écoles sur l'existence réelle, leur réponse à la question : « Qu'est-ce qui existe réellement? » Il ramène les innombrables divergences des théories philosophiques à quelques hypothèses fondamentales, — la question ellemême, en tant que problème psychologique (qu'est-ce que l'esprit conçoit comme existence réelle?), disparaissant pour lui complètement. Le même principe lui sert à déduire sa loi générale de l'évolution philosophique. Ce principe est dans l'abstraction.
L'histoire de la philosophie est pour Vaihinger une lente évolution, pendant laquelle la pensée humaine élabore des notions de plus en plus abstraites et générales sur le réel. L'humanité, « ce grand philosophe, » ne cesse de produire des hypothèses qui forment l'échelle ascendante des conceptions du monde, dont le premier échelon se trouve dans les doctrines qui ne distinguent pas le contingent et le nécessaire, et dont le dernier est dans les théories à ce point abstraites que la notion du réel s'y confond avec la notion du « non-être ».
La lutte pour la conception de la plus haute réalité : telle est, résumée en une brève formule, toute l'histoire de la philosophie ; autant il y a de systèmes et de chefs d'école, autant il y a de théories du réel. Au premier abord tout, dans le développement de la philosophie, paraît arbitraire et infiniment variable; maison s'aperçoit bien vite que cette diversité se laisse facilement ramener à quelques types fondamentaux, à quelques idées principales qui, cent fois rejetées comme définitivement fausses, ont toujours trouvé et trouveront toujours des défenseurs. On observe, dans l'ordre même dans lequel les théories du réel se succèdent, une rigoureuse régularité qui montre qu'il existe entre elles des relations étroites et intimes. Reste à déterminer la loi de cette succession, et le philosophe allemand aborde cette tâche en se servant princi-
paiement des méthodes et des données de la psychologie. Il voit dans l'évolution de l'idée du réel cinq phases qui s'appliquent aussi bien à l'individu qu'à la collectivité, et qui se différencient entre elles par le caractère de plus en plus abstrait qu'y revêtent nos représentations de l'essence des choses et par la disparition correspondante, dans nos concepts du réel, de tous leurs éléments concrets. Ce caractère sert également à distinguer les systèmes philosophiques ; de telle sorte qu'ici encore, la classification de la philosophie et la loi de son évolution ont une seule et même base.
6. Ail point de départ de l'évolution, on trouve les conceptions du monde qui, cherchant l'unité phénoménale en présence de l'infinie variété des perceptions sensorielles, dans laquelle aucun ordre n'est encore introduit, n'ont recours à l'abstraction que dans une faible mesure. Ce degré a une importance considérable; l'humanité, en le traversant, élabore une série de représentations et de concepts de la réalité qui forment le terrain solide sur lequel s'appuieront plus tard les plus audacieuses entreprises de l'imagination et les plus hautes abstractions ; c'est de cette série que partent et c'est à elle que reviennent infailliblement toutes les autres séries de conceptions philosophiques du réel. C'est le thème fondamental sur lequel les philosophes de toutes les écoles feront d'innombrables variations; c'est l'ensemble des sensations médiates et immédiates dont se compose la nature; c'est, suivant l'expression de Vaihinger, la série principale , la série 0 donnée ».
Les progrès ultérieurs se font lentement, par gradations successives, chacune d'elles conservant avec la précédente des rapports plus ou moins directs.
L'opération de l'esprit, à l'aide de laquelle nous passons des données de l'expérience à quelque chose qui est ou qui
nous paraît nouveau, consiste d'abord à distinguer, dans le courant tumultueux de nos sensations, ces deux points de repère, le sujet et l'objet, considérés comme les substratums des deux catégories fondamentales de nos perceptions; et ensuite, à concevoir de plus en plus abstraitement ces éléments primitifs de la conscience.
Au second degré de l'évolution des idées philosophiques, l'esprit humain, poursuivant son processus d'abstraction, conçoit l'hypothèse d'après laquelle nos perceptions et nos sensations ne sont que les expressions transitoires de quelque chose de plus réel, caché derrière ces apparences et essentiellement composé de forces et de substances particulières, de sujets et d'objets de différentes espèces. Une semblable conception de la nature apparaît de très bonne heure, et peut être considérée comme la philosophie la plus vulgaire ou la philosophie du bon sens; l'histoire positive, basée sur des documents authentiques, trouve l'humanité déjà arrivée à cet état. Les éléments auxquels on attribue ici la plus grande réalité, dérivent de la série principale donnée par l'expérience, et constituent le premier essai nettement caractérisé de l'abstraction métaphysique. C'est ce degré qui est représenté par une bonne part de la théologie et par toute la métaphysique primitive ; la connaissance sensorielle, aîaOr.ît; des anciens grecs, y est définitivement remplacée par la pensée réfléchie, ôo;« [ttrk \q^o'j. Le dualisme y est un phénomène assez fréquent, mais le monisme y apparaît aussi, et avec lui la division de la philosophie en trois branches dont les deux extrêmes — le matérialisme et l'idéalisme — prédominent d'abord exclusivement.
La môme nécessité logique qui, en son temps, força l'esprit humain à abstraire du monde des sensations contingentes la vraie réalité sous forme d'essences et de forces, lui inspire l'invincible désir de creuser plus profondément le fonds intime des phénomènes. Nous entrons ainsi dans
la troisième phase, où les essences et les forces particulières sont remplacées par des idées plus générales encore, obtenues par de nouvelles abstractions. L'esprit pénétrant partout, s'incarnant en tout, et l'atome doué d'étendue et de mouvement et qui crée tout, sont des exemples de réalités supérieures propres à cette phase du développement philosophique, durant laquelle se forment définitivement la plupart des concepts les plus connus de la métaphysique. La pensée pure, « vov.»:? » des anciens grecs, prend la place de la pensée réfléchie ; mais un grand nombre de systèmes hésitent encore manifestement entre « la métaphysique des essences complexes et hétérogènes » et « la métaphysique des essences logiquement unifiées et simples ». En tète de ces systèmes mixtes, on trouve, dans l'antiquité et pendant tout le moyen âge, la philosophie d'Aristote. Mais les vrais représentants de cette phase sont Platon pour les idéalistes, Démocrite pour les matérialistes, et, en général, tous les penseurs conséquents de l'antiquité et du moyen
âge.
Le passage à la quatrième phase s'accomplit en vertu des mêmes causes. En matière d'abstraction, la pensée logique ne peut s'arrêter à mi-chemin ; elle fait un pas de plus, et reconnaît l'insuffisance des anciens concepts généraux. Elle cherche quelque chose de plus réel, de plus essentiel encore, qui contienne tout ce qui existe, concilie toutes les formes, présente, à chaque moment donné, l'ensemble des phénomènes et leur cause première ; quelque chose, en un mot, qui soit l'existence pure et absolue dans le sens le plus strict du terme. Cette recherche ne reste pas sans résultat : tant que, dans les données de l'expérience, quelque chose peut encore être abstrait ou généralisé, l'esprit humain considère toute nouvelle tentative dans cette direction comme une dernière et décisive victoire sur l'illusion des sens.
C'est la philosophie de riûfini, de Tabsolu, de rideutité,
le panthéisme acosmique qui s'établit dans cette phase. Son représentant le plus brillant a été Spinosa, qui donne cette formule si nette de la gradation des conceptions du réel : « Sunt dlversi gradus realitatis, sive entitatis ; nam suhslaniia plus habet realitatis, quam accidens, et siibstantia infmiiat quam Jlnita. » Telle était aussi, du reste, l'opinion des anciens Éléates qui niaient l'existence réelle des phénomènes particuliers, et ne reconnaissaient môme pas la réalité d'un fait aussi général que le mouvement. Un grand nombre de philosophes modernes qui admettent un absolu quelconque, y compris Spencer et Hartmann, se rattachent à cette « connaissance contemplative » (eéot); mais ce sont surtout Schelling et Hegel qui doivent être considérés comme les précurseurs de la cinquième phase, celle qui termine l'histoire de la métaphysique.
L'abandon graduel du simple et du concret, l'abstraction perpétuelle des propriétés par lesquelles les phénomènes se distinguent entre eux, la recherche du résidu le plus réel, — tout cela mène inévitablement à un résultat devant lequel le sentiment se révolte, mais devant lequel la haute spéculation ne s'est point arrêtée : l'absolu des systèmes panthéistes se réduit au zéro absolu du nihilisme philosophique. En s'avançant dans cette voie d'abstractions illimitées, l'esprit humain n'arrive point au résidu qu'il cherche et conclut très logiquement que « l'être » sans qualification, r« absolu » dans le sens propre du mot se confond avec le « non-être * ». Cette conclusion est contenue tout entière dans les prémisses qui y conduisent— les doctrines du réel élaborées par les phases précédentes; mais ellemême forme le point d'arrêt du processus de 1' « épuration » ou « évacuation » métaphysique de la réalité, qui aboutit infailliblement siaon au vide complet — car l'esprit humain ne cesse jamais de penser et la réalité psychique du « non-