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des conceptions du réel a donc, dans l'histoire de la pensée, une importance au moins égale à celle des premières tentatives de généralisation.
7. A ce schéma du développement philosophique, beaucoup d'objections peuvent être faites. Je les groupe, pour plus de clarté, en quatre catégories distinctes.
L La loi de développement dont j'ai donné dans les chapitres précédents les traits principaux, indique le caractère du processus sociologique de l'évolution des doctrines philosophiques ; elle montre que cette évolution dépend d'un puissant facteur social — la somme des connaissances positives. La généralisation de Vaihinger, au contraire, comme toutes les généralisations de ce genre, ne fait qu'indiquer la marche psychologique du développement des systèmes métaphysiques, en la faisant dépendre exclusivement des conditions auxquelles le raisonnement logique est soumis.
On peut considérer la psychologie de trois façons différentes. Elle est, suivant la plupart des penseurs contemporains, une science abstraite, indépendante, précédant immédiatement la sociologie ; elle est, suivant Comte et son école, une branche de la biologie ; elle peut être enfin une science concrète s'appuyant à la fois sur deux sciences abstraites : la biologie et la sociologie. De ces trois opinions, la plus répandue est en même temps la plus hypothétique ; elle n'a jamais pu être étayée par aucune donnée positive, et ne se maintient que grâce à. l'habitude de l'esprit humain de se considérer comme le centre de la nature. Les deux dernières acquièrent, au contraire, de plus en plus, droit de cité, et se vérifient tous les jours, l'une, par les recherches anatomiques et pathologiques, l'autre, par les études ethnographiques, philologiques et sociales. Il est clair, d'ailleurs, que les partisans des deux premières définitions de la psychologie no peuvent chercher dans ses
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lois l'explication exclusive du développement de la philosophie et voir, en même temps, dans les anciennes conceptions du monde, des phénomènes d'ordre sociologique. Ils ne peuvent sortir de ce dilemme que par la négation de la sociologie, comme science abstraite indépendante.
Les défenseurs de la troisième manière d'envisager la psychologie, ceux qui croient que les phénomènes psychiques, à un degré supérieur de complexité, doivent être étudiés synthétiquement par une science concrète spéciale, ne peuvent du moins pas être accusés d'ignorer le caractère sociologique de l'évolution de la philosophie.
Mais peut-on considérer le développement de la philosophie comme un fait d'ordre concret, pour l'explication duquel les lois biologiques et sociologiques sont également nécessaires? A cette question la réponse affirmative me semble la seule possible, car seule elle correspond à l'ensemble des faits connus. Il est en vérité difficile de nier, qu'outre les éléments sociologiques, il entre dans chaque système métaphysique un nombre considérable d'éléments purement biologiques ou psycho-physiques, sous forme d'illusions individuelles, d'influences pathologiques, d'idiosyncrasies de toutes espèces. L'étude concrète de l'évolution philosophique deviendra donc, tôt ou tard, le meilleur moyen de connaître ces faits extrêmement complexes; mais nous n'en sommes pas encore là. Si le développement de la philosophie est un phénomène mixte, bio-sociologique, il faut que ses éléments constituants soient tout d'abord étudiés dans les deux sciences abstraites correspondantes ; or, cela n'est pas possible tant que le côté sociologique reste à l'état d'inconnue. C'est pour dégager cette inconnue que ce travail a été entrepris.
IL La théorie psychologique du développement de la philosophie est également insuffisante, sinon complètement fausse, au double point de vue des faits psychiques et des faits sociaux qu*elle veut rendre compréhensibles. C'est
une simple description de l'abstraction que pratiquent toutes les écoles métaphysiques; mais une semblable description n'explique rien, ni biologiquement, ni sociologiqueraent. Il n'y a de vrai dans cette théorie que la constatation empirique de la constante aspiration de l'esprit humain vers les abstractions de plus en plus hautes; mais ce fait, quelque certain qu'il soit, ne peut en aucun cas être érigé en une loi générale du développement de la philosophie. Pour s'en convaincre, il suffit de supposer que la somme de nos connaissances sur la nature est restée la même pendant tout le temps du passage de la seconde phase philosophique à la dernière. N'est -il pas évident que dans ces conditions l'esprit humain se serait nécessairement arrêté aux résultats acquis à la fin de l'évolution, et n'aurait eu aucune raison de revenir à son point de départ, aux données expérimentales de la première phase ? L'explication psychologique, pour être acceptable, doit donc démontrer encore que notre esprit est doué d'une propriété particulière qui lui permet d'apercevoir, sans recourir à l'expérience, ses propres illusions; or, une semblable hypothèse est non seulement indémontrable, elle est encore manifestement en contradiction avec les faits les mieux connus. Le retour aux données expérimentales n'est pas dû à l'impulsion propre de l'esprit humain, il se produit sous l'influence d'un état nouveau des sciences positives, qui fait reconnaître l'inanité des efforts métaphysiques et l'erreur de l'ancien mode de philosopher. En effet, sans parler de conceptions du monde qui, comme celle du Bouddha, ont existé des milliers d'années sans aboutir à aucune philosophie scientifique, les théories modernes de Hegel et de Schopenhauer ne se sont-elles pas heurtées dès le début aux obstacles invincibles que leur opposait la science positive arrivée à sa maturité ? Le passage de la métaphysique à la philosophie scientifique ne se comprend qu*à l'aide d'une loi d'évolution sociologique qui fasse
clairement apercevoir la concomitance nécessaire de ces deux faits : la dégénérescence progressive de la métaphysique et la lente élaboration de la philosophie des sciences. L'évolution qui conduit à cette dernière a pour point de départ les données expérimentales primitives, éclairées et expliquées par la science postérieure, et non pas les abstractions quintessenciées dans lesquelles la métaphysique se complaît, alors qu'elle devient complètement épuisée et caduque.
m. L'abstraction, aussi loin qu'elle soit poussée, n'est pas la seule erreur du raisonnement métaphysique. Il est même évident que la négation complète des « types » du genre, sous prétexte que dans la réalité concrète il n'existe que des « individus », condamnerait le raisonnement scientifique bien plus que le raisonnement métaphysique. Ce n'est pas l'abstraction elle-même qui est le mal, c'est l'abstraction qui affirme hypothétiquement l'existence exclusive de tel ou tel type, et nie l'existence de tous les autres. Si elle ne tombait pas systématiquement dans cette erreur, l'abstraction n'aboutirait qu'à une conception indiff'érente de l'être qui serait la représentation, logiquement, la plus générale, et, psychologiquement, la plus constante, celle qui demeure après le retrait successif de toutes les autres.
IV. Les écoles métaphysiques n'ont jamais pu expliquer le monde des phénomènes réels, parce qu'elles ne pouvaient pas le déduire de leurs abstractions qui s'éloignaient de plus en plus de la réalité concrète ; c'est pour cela que toutes les philosophies du passé, malgré leurs prétentions d'être des conceptions de l'univers, n*ont été que des formes de l'ignorance du monde. Comme le remarque justement Vaihinger (p. 440), la suprême ambition de la métaphysique a toujours été de tirer par des déductions logiques l'individuel du général, le variable du constant, la pluralité de l'unité, le difl'érent du semblable, l'opposé de l'identique, le relatif de l'absolu. Mais ce n'est qu'en
« abandonnant la ligne droite de la conclusion logique, en admettant des écarts considérables dans la démonstration », pour me servir des termes de Kant *, qu'on a pu quelquefois déduire des abstractions supérieures les abstractions inférieures, et rendre concret et vivant le squelette abstrait de la métaphysique (27).
L'explication psychologique interprète ce côté de la question d'une manière très satisfaisante, confirmant pleinement les conclusions auxquelles nous sommes arrivés par une autre voie. Mais ici encore la théorie sociologique a le grand avantage d'expliquer la métaphysique tout entière, tandis que la théorie psychologique, qui est le résultat de la critique sensualiste, n'atteint, comme je l'ai dit, que le matérialisme et l'idéalisme. Le schéma de Vaihinger n'est, en somme, pas autre chose que le schéma du sensualisme rationnel, qui résume très bien les deux autres formes de la métaphysique, mais qui ne s'applique nullement à la philosophie sensualiste elle-même. Les principaux sensualistes ont depuis longtemps formulé les bases fondamentales sur lesquelles repose actuellement l'explication psychologique du développement de la philosophie. De l'aveu même des défenseurs de cette théorie, Locke était déjà revenu aux données expérimentales de la première phase philosophique, et c'est à lui qu'appartient cette excellente comparaison de la « substance » philosophique avec la tortue sur laquelle repose la terre. Supprimez la tortue, dit-il, et le globe terrestre ne s'écroulera pas, — enlevez de la philosophie, à n'importe quelle époque de son développement, la substance, et nos idées et notre conduite morale ne perdront pas pour cela un atome de leur stabilité. Un autre grand sensualiste. Hume, au cours d'une comparaison de la substance universelle de Spinosa avec la notion du « moi », explique d'une façon très claire,
1. Tràume tines Qtisttnthers erlâutert durch die TrâutM der Metaphyiik.
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comment l'idée de l'être absolu, de l'identité suprême des représentations et des phénomènes, a dû immanquablement surgir sous la pression de motifs en tout semblables à ceux qui ont amené la formation des autres substances; il montre également qu'en poussant aussi loin que possible l'abstraction des attributs concrets des phénomènes, nous aboutissons fatalement à l'anéantissement du monde objectif, nous courons droit au nihilisme philosophique.
Le sensualisme évite sans doute les abstractions extrêmes qui ont pour point de départ une substance matérielle ou idéale quelconque; il n'arrive pas, par conséquent, au néant matérialiste ou idéaliste ; mais, en revanche, dans l'ordre des faits biologiques et psycho-physiques, il s'abandonne à des abstractions tout aussi exagérées. En mettant en avant les données de l'expérience, le sensualisme veut démontrer l'erreur du point de départ du matérialisme et de 1 idéalisme ; mais outre que le matérialisme a usé du même moyen dans sa lutte avec l'idéalisme, la théorie de l'incognoscible que la philosophie sensualiste considère non seulement comme une théorie psychologique, mais encore comme une généralisation philosophique, lui fait quitter presque aussitôt le terrain des observations précises et le ramène en pleine métaphysique. 11 s'ensuit que le sensualisme n'a été d'accord avec les données scientifiques que dans son rôle critique ; dans son rôle organi que, il devançait, lui aussi, la science, et cherchait la vérité avec ses propres ressources. Les lois de corrélation entre la science et la philosophie et des trois types philosophiques ne laissent aucun doute à cet égard ; elles montrent aussi que dans un état différent de nos connaissances, le sensualisme, le matérialisme et l'idéalisme pourront perdre graduellement leurs caractères essentiels ; c'est alors que les problèmes philosophiques seront définitivement transportés dans le domaine des faits expérimentaux, vérifiés par toute la série des sciences spéciales.
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