‹ L'ancienne et la nouvelle philosophie [microform]Chapitre 48 sur 81 · Lange, Histoire du niatérialisme, t. 1, p · texte numérisé non relu

Lange, Histoire du niatérialisme, t. 1, p

habitués à ne s'arrêter qu'aux paradoxes et à ne pas apercevoir le grain de vérité qu'ils renferment ». Mais les contradictions, en apparence sans issue, par lesquelles Kant a couronné sa doctrine, n'existaient ni pour l'esprit si clair de Hume, ni pour la pénétrante logique de son prédécesseur Hobbes. Hume dit simplement et brièvement que ft la religion n'est pas autre chose qu'une forme — naturellement populaire — de la philosophie » ; et Hobbes caractérise cette forme comme « une crainte traditionnelle devant les forces invisibles de la nature; elle s'appelle religion lorsqu'elle est entretenue par l'État, et superstition lorsqu'elle n'a pas l'estampille officielle » (28).

5. La religion est la philosophie des masses ignorantes : cette simple vérité, que l'antiquité comprenait déjà nettement, est, jusqu'à présent, enveloppée de toutes sortes de sophismes qui méritent à peine la critique. L'ethnographie et l'histoire des premiers âges viennent ici en aide au penseur et lui donnent mille preuves concrètes de la rigoureuse exactitude de cette définition. Le sociologiste moderne se convainc aisément, que les conceptions du monde s'élaborent avec une extrême lenteur pour les individus comme pour les sociétés. « Les conceptions générales, dit M. Espinas, commencent par être longtemps à peine conscientes et n'atteignent qu'après des efforts réitérés, grâce aux progrès des langages, la clarté, la précision qui sont le propre de la conscience supérieure. Les formes inférieures de cette conscience sont les diverses religions. Un très grand nombre de peuples n'ont pas dépassé cet état, et au sein des nations parvenues à l'état philosophique, des groupes sociaux considérables n'ont pas d'autre moyen, faute d'une suffisante puissance de généralisation et d'abs-

. Voir : Strauss, Voltaire, Sechs Vortraege, 1870 ; et Ilellner, LitUaturgeschichte des Achtzehnten Jakrhunderts.

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traction, de concevoir leur destinée et de régler leur vie ' . » — « La religion et la philosophie, dit un autre auteur, sont sœurs consanguines, issues d'une même source, toutes deux exprimant une conception générale de l'univers. Toute leur différence est en ce que la première représente une philosophie rétrograde et tombée dans la possession exclusive des couches sociales inférieures*. »

H y a cependant, comme nous l'avons remarqué, des époques où les masses populaires remportent des victoires non seulement matérielles ou morales, mais même purement intellectuelles sur les classes dirigeantes : ce sont là de ces réactions qui balayent d'un coup toutes les distinctions établies par les siècles, et comblent avec les débris les abîmes des civilisations monstrueusement déséquilibrées. Ces sortes de crises ont leurs bons et leurs mauvais côtés; elles sont, d'ailleurs, heureusement fort rares. Lorsqu'un pareil état survient, la conception générale des masses s'empare de tous les esprits, et la théologie se confond avec la philosophie, — la meilleure preuve de l'identité de ces deux facteurs du développement social , qui ne sont en lutte que parce qu'ils poursuivent le même but.

6. La théologie, tout en présentant la forme initiale de la métaphysique et le premier degré de la philosophie de l'ignorance, n'entre cependant pas toujours en conflit direct avec les formes supérieures de cette philosophie. Très souvent, et particulièrement lorsqu'elle devient l'apanage des classes les plus cultivées, elle conclut un armistice avec .la métaphysique, et va jusqu'à faire avec elle une intime alliance. Le résultat de cette combinaison est la scolastique qui constitue, sous ce rapport, un fait très général, appa-

1. Espinas, La Philosophie expérimentale en Italie. Paris, Germcr-

Baillière, 1880, p. lli.

2. F. SchuUze, Philosophie der Naturtcissenscha/'t. Leipzig, 1882.

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raissant dans toute l'histoire de la pensée, et se retrouvant même à notre époque, si fière de ses progrès.

La cause des erreurs de la théologie, de la métaphysique et de la scolastique est la môme : une illusion subjective, confondant, suivant l'expression de Gœring, une nécessité psychologique temporaire avec une nécessité permanente qui dépend de l'objet même de la connaissance. L'hypothèse, imaginée d'abord pour expliquer les faits les plus certains, sinon les mieux établis, se transforme peu à peu en une connaissance immédiate, axiomatique, servant de base et de critérium au reste du savoir. « Credo lU intelligam, >> dit au début le croyant, admettant ainsi l'existence d'un monde surnaturel pour comprendre et expliquer l'existence du monde naturel. Bientôt cependant cette relation se renverse, et la nature, le monde sensible apparaît comme un appendice accidentel du surnaturel, dont on oublie et dont on nie énergiquement le caractère conditionnel et hypothétique. La distance entre ce point de départ et ce résultat est bien vite parcourue; elle est pourtant énorme, et la meilleure preuve en est dans cette protestation suprême, dans ce cri de douleur échappant au croyant sincère : « Credo quia absurdum. » Le môme phénomène se reproduit chez les métaphysiciens de toutes nuances, depuis le dogmatique sincère jusqu'au sceptique indifférent, qui commencent tous par une hypothèse provisoire et tous aboutissent à un non-sens, une contradiction fondamentale, une absurdité plus ou moins évidente.

1, La psychologie comme science concrète, comme résultat de la combinaison des recherches biologiques avec les recherches sociologiques, est actuellement autre chose qu'un simple desideratum; elle est réalisée par ceux-là môme qui, au point de vue purement théorique, en nient la possibilité et l'utilité. Elle s'édifie lentement avec les matériaux qui lui sont fournis de tous côtés par les nouvelles

branches du savoir, la psychologie des peuples, des sauvages, des enfants, l'ethnographie comparée, la science des religions, l'étude de la préhistoire. Elle nous indique déjà une série entière de phénomènes appartenant exclusivement à l'intelligence primitive, dénuée de toute culture.

Ces phénomènes révèlent un tel abime entre les façons de penser de l'homme civilisé et de l'homme inculte, qu'il semble y avoir là deux ordres différents de lois, deux psychologies distinctes. Les illusions théologiques constituent les manifestations typiques de l'une d'elles ; elles doivent leur longue durée au dualisme psycho-social dont nous avons parlé. Mais ces illusions se survivent dans les illusions de la métaphysique qui ont une source identique et dont on ne se débarrasse qu'au moyen de la science. Ces deux catégories d'illusions appartiennent donc également à l'embryogénie sociale.

8. Tout ce que nous avons dit dans ce chapitre et tout ce que nous avons essayé d'établir dans les chapitres précédents démontre jusqu'à l'évidence, que la religion est une manifestation sociologique considérable et qui dépend directement d'un grand nombre d'autres conditions de l'évolution sociale. Le nihilisme historique du xviii® siècle a quitté la scène après avoir joué son rôle; la réaction idéaliste que notre siècle a opposée aux exagérations matérialistes, disparaît à son tour. La balance de la critique historique arrive à un équilibre stable — ce qui en témoigne, c'est l'unanimité dans la question de l'importance sociologique de la religion et le respect dont les écoles philosophiques les plus diverses entourent les manifestations de la conscience individuelle.

Il faut pourtant se garder ici de toute exagération. Il est incontestable que la religion a servi jadis, et peut servir encore, si les mômes circonstances se reproduisent, de puissant moyen de discipline sociale. Mais lorsqu'elle ne

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correspond plus aux autres conditions du développement, lorsque, notamment, la somme des connaissances positives la dépasse de beaucoup, elle devient, au contraire, un formidable agent de désorganisation. Il est vrai que cette action nocive de la théologie est plus habituellement attribuée à sa décadence. Mais la disparition ou l'affaiblissement des croyances religieuses n'étant jamais qu'un symptôme, une pareille opinion ne contredit nullement la thèse que je défends. Toutefois, Télimination complète de la théologie ne peut se faire que lorsqu'une nouvelle conception du monde la remplace ; rien ne menace plus alors — l'expérience le prouve — ni l'harmonie entre la pensée et le sentiment qui est indispensable au bonheur des individus, ni l'ordre moral sur lequel repose toute existence

collective.

Les services rendus par la religion sont grands à coup sûr, mais il y en a de réels et il y en a de fictifs. Elle a été graiidement utile aux masses populaires à un degré inférieur de civilisation. Elle a encore été utile — on ne l'a pas suffisamment remarqué — aux classes éclairées qui s'en sont servi pour introduire dans le peuple les résultats d'une culture supérieure. La religion est, en effet, un excellent moyen d'habituer insensiblement les masses aux conquêtes de l'intelligence dans le domaine de la science et de la philosophie. Ce trait distinctif semble, du reste, appartenir à toutes les formes rudimentaires en contact avec les formes plus élevées de la pensée.

Mais la théologie ne prête aucune aide ni aux esprits hautement cultivés, ni aux classes sociales qui ont touché à la science ou même à cette métaphysique qui, sous forme de matérialisme et de socialisme, pénètre do nos jours dans les couches les plus profondes du peuple. Ici, le rôle de la religion est terminé, ce n'est plus qu'un organe mort, dont la présence est désormais nuisible à l'organisme entier. Enfin, la religion perd son efficacité chaque fois que

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disparaissent les différences tranchées entre les classes sociales, que leur communion directe et intime devient possible et que, par conséquent, toute hypocrisie cesse d'être utile dans l'éducation du peuple.

En résumé, les grands et signalés services sociaux que la théologie a pu rendre ne sont pas absolus ; ils dépendent, au contraire, de deux conditions. En premier lieu, la théologie, étant une conception du monde, possède toutes les propriétés qui appartiennent aux conceptions du monde en général : d'où il suit que son rôle est terminé, dès que ses hypothèses ne peuvent plus servir à interpréter la nature. En second lieu, la théologie qui a été et qui continue à être admirablement adaptée à un état intellectuel rudimentaire et à des besoins sociaux fort restreints, perd toute son action sitôt que l'intelligence se développe et que les besoins augmentent. Les exemples des individualités isolées et des minoritées cultivées, qu'on trouve à toutes les époques, le démontrent clairement.

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