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II. Rapports entre la religion et la métaphysique

9. La définition de la religion comme premier degré dans l'évolution de la pensée philosophique, si elle est exacte, ramène toutes les conceptions basées sur le surnaturel à l'ensemble des phénomènes régis par la loi des trois types métaphysiques et par la loi de corrélation entre la science et la philosophie. La seconde de ces lois explique le vrai rapport de la religion avec la science, la première montre ses relations avec la métaphysique.

Conformément à la loi des trois types, la religion ne peut être qu'une vue matérialiste, idéaliste ou sensualiste de l'esprit. Dans laquelle de ces trois catégories métaphysiques faut-il la ranger? A cette question, une seule réponse est possible.

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La religion a toujours été et sera toujours un idéalisme plus ou moins rudlmentaire et imparfait, de môme que l'idéalisme a toujours été et sera toujours une forme plus ou moins raffinée et inconséquente de la théologie. Nous en avons pu voir la preuve chaque fois que nous avons eu l'occasion de parler de l'idéalisme et de le comparer aux deux autres types de la vieille philosophie. Nous avons remarqué entre autres, combien Hume, un des plus grands penseurs des temps modernes, se rapprochait de cette opinion. Nous avons rencontré aussi cette alliance intmie entre la théologie et la métaphysique idéaliste dans des faits vraiment saisissants : la scolastique du moyen âge, le passage du dualisme de la théologie dans la métaphysique, le dédain que toute théologie et tout idéalisme convaincu professaient pour les causes matérielles qui n étaient, à leurs yeux, que les instruments d'une cause idéale

unique.

La proche parenté de l'idéalisme et de la théologie apparaît constamment dans la longue histoire des triomphes factices et des défaites très réelles de l'idéalisme. La philosophie de l'Identité elle-même a, suivant la juste observation de Lange, un caractère purement théologique. C'est dans cette parenté, du reste, qu'il faut chercher . l'une des causes principales de la vitalité des systèmes idéahstes.

10. La théologie contemporaine et l'idéalisme moderne puisent à une source commune : l'animisme, cette erreur vieille comme l'humanité et qui a revêtu de bonne heure la forme spéciale de Y anthropomorphisme. « Dans les opérations intellectuelles du sauvage, dit E.-B. Tylor, nous retrouvons un état enfantin de la pensée, où le passé ne se distingue pas de l'avenir, la réalité de la Action, le rêve de la veille et la nuit du jour. De cet état intellectuel naît, dans le monde entier, un spiritualisme intense, conséquent,

qui s*étend à toutes choses, et qui forme la base sur laquelle ont été posées les assises supérieures de la pensée. Dans cet état mental primitif et inférieur, l'association des idées règne en souveraine. C'est elle qui, avant d'être contredite par l'expérience, engendre les chimères qui remplissent et tourmentent toute l'existence du sauvage, qui font pénétrer une veine de folie jusque dans les esprits cultivés des races supérieures. Mais, d'âge en âge, il s'est opéré lentement une sorte de sélection naturelle tendant toujours à éliminer ce qui était sans valeur, à favoriser ce qui était sain et fort. Guillaume Humboldt a exprimé, en quelques mots, une des grandes lois de notre histoire intellectuelle : « L'homme, dit-il, commence toujours par chercher l'explication des phénomènes extérieurs eux-mêmes dans le domaine de la pensée. La première pensée est de faire gouverner la nature par l'idée. »

Le grossier fétichisme du sauvage est donc le type primordial de toutes les formes, sans en excepter les plus parfaites, que revêt la croyance au surnaturel, et de toutes les transformations que subit la métaphysique idéaliste. D'autre part, l'idéalisme, au lieu de lutter contre l'animisme primitif— cette lutte fut entreprise par le matérialisme — n'a fait, durant de longs siècles, que le renouveler, l'amender, en adoucir les aspérités et lui donner des contours . plus vagues, plus indécis. On peut même dire qu'en ce sens l'idéalisme a directement contribué au développement des conceptions religieuses de l'humanité.

IL II nous reste fort peu de choses à ajouter pour la défense de la thèse de l'étroite parenté de la religion et de la métaphysique idéaliste, thèse qui découle tout naturellement de l'interprétation historique de la loi des trois types. Les quelques considérations que nous allons présenter ne feront que compléter notre vue fondamentale sur le rôle qui appartient, dans la marche générale de la mé-

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Uphysique, à chacune de ses trois formes particulières. E: avons pu voir dans les chapitres Précédents que ces trois formes se retrouvaient dans tout le cours de 1 histoire de la philosophie. L'esprit de l'homme, après avo.r aperçu le côté physico-mécanique des choses, s'imagme à tort qu il épuise ainsi la totalité des phénomènes; de même, après avoir découvert ou plutôt soupçonné rexistence d'un autre aspect des faits naturels, leurs propriétés hyperorganiques, il croit qu'il a en main la clef qui lui permet de comprendre runivers entier. Le passage de l'une de ces illusions à Vautre, qui correspond à une étude plus attentive de la sphère des faits organiques, engendre une troisième illusion philosophique, une troisième hypothèse qui a. elle aussi, la prétention d'être universelle.

On peut envisager autrement encore le caractère propre et les rapports réciproques de ces trois hypothèses, sans contredire pour cela l'explication qui vient dôlre donnée. Le matérialisme avec ses observations fragmentaires sans doute, mais, en somme, scientifiques, sur les propriétés les plus simples de la nature, peut être considéré comme une tentative prématurée de philosophie plus ou moins positive. Il a toujours eu les relations les plus intimes avec les branches du savoir arrivées les premières au degré scientifique. Sa parenté avec les sciences exactes, sinon avec la vraie philosophie des sciences, est donc aussi incontestable que le caractère prématuré et hâtif de ses généralisations. On peut envisager d'autre part — et avec non moins de droit — ridéalisme comme une simple réaction, historiquement très légitime et très utile, précisément contre la précocité de la grande entreprise que tentait le matérialisme et qui était manifestement au-dessus de ses forces. Or toute réaction, alors surtout qu'elle est contemporaine de l'action, n'est autre chose qu'une critique par l'exemple, se laissant souvent entraîner trop loin et devenant une caricature de ce contre quoi elle proteste. C'est

ce qui est arrivé à ridéalisme, dont quelques-uns des systèmes sont de véritables parodies des doctrines matérialistes ; car si Terreur du matérialisme consistait à identifier le petit nombre de phénomènes exactement connus avec rensemble de l'univers, l'erreur des idéalistes qui confondaient cet ensemble avec la fraction la moins explorée des phénomènes, était encore plus grossière, encore moins

excusable.

Quant au sensualisme, il conserve ici encore le sens d'un matérialisme amendé ou d'un idéalisme indéfini ; ici encore il joue le rôle d'une transition indispensable. Sa prétention de construire la théorie de la connaissance sur les principes généraux de la philosophie, sans attendre l'étude spéciale des faits psycho-physiques, est une tentative aussi téméraire et aussi vaine que la synthèse générale du matérialisme.

Si l'on accepte, avec un grand nombre d'historiens impartiaux de la philosophie, cette façon d'envisager l'idéalisme comme une puissante réaction, psychique dans sa source, sociale dans ses effets, provoquée par la tentative du matérialisme de fonder une philosophie des sciences en dehors des conditions nécessaires à une pareille entreprise, il faut lui reconnaître tous les caractères habituels des réactions psychiques et sociales et, en premier lieu, celui de se rattacher directement à l'état qui précède le phénomène contre lequel la réaction se produit. Dans le cas qui nous occupe, cet état immédiatement antérieur au matérialisme était la conception théologique du monde. Les rapports intimes entre la théologiç et la métaphysique idéaliste apparaissent donc tout aussi clairement en se plaçant à ce nouveau point de vue.

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