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CHAPITRE II

L'IDÉAXISME

1 . Le matérialisme qui, à plus d'une reprise, a dominé la philosophie et qui constitue présentement une des doctrines les plus répandues et les plus populaires, n'a pourtant jamais été l'unique conception du monde. A côté de lui, parfois étouffant sa voix, de nombreuses doctrines opposées se faisaient entendre, et le problème d'une description scientifique consiste justement à ramener cette variété de manifestations intellectuelles à quelques types généraux et caractéristiques.

Un grand nombre d'historiens considèrent le matérialisme comme le premier et le plus solide échelon de la philosophie. Sans nier qu'il se soit écarté moins que toute autre doctrine, des exigences du bon sens, et qu'il semble, par cela môme, se rapprocher davantage des conceptions philosophiques contemporaines, je ne vois pas de raisons suffisantes pour admettre sa priorité chronologique. La théorie de l'apparition simultanée des directions fondamentales de la pensée me paraît plus vraie, logiquement et historiquement ; logiquement, car il est de Tessence môme de l'hypothèse d'aboutir rapidement à la nécessité d'une explication au moyen de causes diverses et souvent

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contraires ; historiquement, parce que la priorité du matérialisme n'est qu'une supposition qui, dans les cas où elle se vérifie, montre une trop rapide succession de conceptions opposées, pour qu'on puisse établir entre elles une filiation historique. Ainsi, quant au cycle de développement sur lequel nous avons particulièrement insisté, les premiers vestiges d'une hypothèse anti-matérialiste se rencontrent bien avant la systématisation de Démocrite. Les données qui ont produit plus tard l'idéalisme étaient déjà largement répandues dans les spéculations philosophiques des éléates et des pythagoriciens ; plus tard, les sophistes, parmi lesquels se détache la grande figure de Socrate, agissent dans le même sens.

Dans Socrate, la réaction contre le naturalisme ionien est très apparente ; aux hypothèses heureuses de la nécessité des phénomènes et de l'immuabilité de leurs lois, il substitue d'autres hypothèses empruntées au domaine psychologique et social. Il oppose à l'une des moitiés de la nature l'autre sur laquelle il construit son système, conservant le même procédé d'explication des phénomènes, le procédé de l'hypothèse invérifiable ; dans ces conditions, il ne pouvait éviter le retour à la forme tout à fait primitive de l'idéalisme, à l'anthropomorphisme qu'il combine avec le spiritualisme, c'est-à-dire avec un idéalisme intimement lié aux interprétations anthropomorphes de la nature, et ayant une hypothèse dualistique à la base de ses doctrines psychologiques. En un mot, pendant que les anciens matérialistes construisaient leurs hypothèses sur d'insuffisantes données empruntées à l'observation du monde inorganique, Socrate et les premiers idéalistes recouraient à des hypothèses analogues qu'ils appuyaient sur des données plus insuffisantes encore, puisées dans le vaste domaine des faits hyperorganiques, des faits intellectuels et sociaux. Les uns joignaient à l'ignorance des lois réglant la marche des phénomènes inorganiques,

l'ignorance complète de tous les ordres de propriétés plus complexes, les autres, sans mieux connaître ces dernières, ignoraient systématiquement les propriétés* plus simples. La voie suivie était la même ; seulement les matérialistes prenaient pour point de départ de leurs spéculations les observations les plus précises parmi celles qui existaient alors et dont quelques sciences inférieures, mathématique,- mécanique, physique, allaient sortir un peu plus tard ; les idéalistes, au contraire, partaient d'observations superficielles sur des phénomènes qui n'entraient pas encore dans le cadre du savoir positif et n'ont pu être distribués que de nos jours dans diverses sciences spéciales, la biologie, la psychologie, la sociologie.

On voit ainsi que, dès l'origine, le matériahsme se tournait exclusivement vers une pa'rtie de Ja nature, vers la nature inanimée, d'où résultait nécessairement une fausse conception et de ' l'ensemble et de la partie ; que, d'autre part, l'idéalisme, s'eniparant du bout opposé de la chaîne des phénomènes observables, s'enfermait dans le cercle étroit de nos conceptions individuelles et sociales, qui devint de la sorte un cercle vicieux. Les antiques idéalistes sont, sous ce rapport, absolument typiques. Les questions d'éthique, la théorie de la connaissance, un mélange bizarre de problèmes psychologiques et politiques , tantôt pratiques, tantôt théoriques, — voilà ce qui constitue principalement leur conception, qu'ils appliquent, sans hésiter, au monde objectif. Depuis Socrate et Platon jusqu'à Hegel et Schopenhauer, l'idéalisme n'a jamais pu se défaire de cette tache originelle.

2. Trois noms sont habituellement cités, et à très juste titre, comme représentant les trois variétés principales de la doctrine idéaliste.

Nous avons déjà indiqué Socrate. Sa philosophie pratique est un jdéaliswe qui n'a pas encore complètement

conscience de lui-môme, qui ne s'est pas encore tout-à-fait débarrassé de l'influence des doctrines contemporaines d'un tout autre genre. Dans sa théorie de la connaissance, à laquelle adhèrent jusqu'à un certain point les cyniques, les mégariens et les stoïciens, l'aveu du caractère relatif de nos conceptions des choses apparaît clairement ; nous y voyons cette dépendance des représentations générales à regard des représentations particulières qui fait la base de la célèbre théorie du nominalisme. La théorie de la généralisation, ou, en d'autres termes, l'explication de l'importante opération psychologique au moyen de laquelle les perceptions sensorielles aboutissent à une conception symbolisée par des paroles, constitue l'une des principales suppositions philosophiques de l'idéalisme; il n'est donc pas étonnant que ce soit cette hypothèse qui différencie ses diverses directions.

Déjà le disciple de Socrate, Platon, apporte une thèse nouvelle et originale qui imprime à sa conception un cachet spécial, et devient le caractère propre de l'idéalisme pur, de l'idéalisme classique ; cette théorie, connue plus tard sous le nom de réalisme, donnait à l'idée le pas sur la chose, sur le fait d'observation. Les idées seules sont réelles ou du moins suffisamment réelles pour être le résultat final d'un effort digne de l'esprit humain — tel est le point de départ de la philosophie platonicienne, dont l'absurdité ou plutôt la grossière erreur n'est qu'apparente, car ce point de départ se trouve en relation intime avec les doctrines ultérieures, et notamment avec la doctrine de la prééminence du sujet sur l'objet. Ce n'est donc pas ce trait particulier de l'idéalisme qu'on peut lui imputer à crime, de même que le trait contraire, la prévalence de la certitude objective, ne saurait légitimer l'orgueil du matérialisme; les deux philosophies pèchent en cette question fondamentale contre la méthode, contre cette condition nécessaire de la découverte de la vérité qui exige que les

suppositions de notre esprit ne franchissent pas les limites dans lesquelles leur vérification est possible, et n'embrassent pas toutes les catégories de phénomènes indistinctement. 11 suit de là, que les deux hypothèses, l'hypothèse platonicienne et l'hypothèse matérialiste, peuvent discuter leur valeur relative dans le domaine de la science spéciale, de la psychologie à laquelle elles appartiennent exclusive* ment, mais que transportées dans le domaine de la philosophie, c'est-à-dire appliquées à l'ensemble des phénomènes, elles sont également fausses, également arbitraires.

Le troisième grand penseur de l'idéalisme est Aristote qui lui donne un nouvel aspect. Le puissant esprit de l'illustre stagirite ne se contente pius de la conception de Platon, étroite, malgré son apparente envergure. Il accepte d'autres hypothèses et souvent des hypothèses tout à fait contraires, d'où l'impression d'éclectisme qui frappe tout penseur étudiant la philosophie aristotélicienne concurremment avec d'autres philosophies contemporaines. Pourtant ce n'est pas là cet éclectisme impuissant et stérile qu'on rencontre si souvent aux époques de décadence, et qui n'exprime que la lassitude de la pensée, l'incapacité de créer du nouveau ; ce n'est pas cette tentative illusoire de l'esprit, écrasé par le poids des problèmes et des solutions accumulées, qui consiste à combiner mécaniquement les hypothèses, à les construire en parallélogramme pour en déduire la résultante. De pareilles illusions sont le lot des médiocrités, et Aristote a dominé de haut la pensée de son temps, occupant dans l'antiquité la place que Bacon a occupée au XVII*' siècle et que Comte occupe de nos jours. L'éclectisme aristotélicien côtoie déjà de près l'encyclopédisme, d'aussi près du moins que le permettait l'étdt du savoir positif d'alors ; cet éclectisme tend manifestement à embrasser, au moyen d'une méthode unique, l'ensemble des phénomènes observés. Ce trait est sans doute, dans un certain sens, commun à toutes les philosophies : elles

n'existent toutes (|u*à la condition d'établir une conception homogène; mais tandis que la plupart de ses prédécesseurs n'aboutissaient à l'unité que par la simple affirmation de l'absolue vérité de l'hypothèse choisie, à l'égard de tous les ordres de phénomènes, indistinctement, Aristote a le sentiment, quoique vague encore, de la possibilité, de la nécessité même d'une unité moins métaphysique, d une unité découlant naturellement de l'identité de méthode dans les sciences et la philosophie. De là sa constante préoccupation de déterminer les vrais .procédés de la spéculation scientifique, de là sa tendance très caractéristique à appliquer ses hypothèses à toutes les branches spéciales du savoir; de là, enfin, ses inconséquences dans la solution des questions particulières, aussi bien que dans la solution des questions générales.

Aristote se contredit infiniment plus que Démocrite et Platon dont il examine les systèmes, inclinant vers Platon dans sa première philosophie, celle qu on a si heureusement appelée métaphysique, se rangeant à côté de Démocrite dans sa seconde philosophie, celle qui a un caractère plus spécial, plus scientifique. Par ce dualisme de sa concef^tion Aristote rappelle beaucoup Descartes; chez tous les deux pourtant, dans les questions les i)lus importantes, l'hypothèse idéaliste prend le dessus sur les explications matérialistes; tous les deux doivent donc être classés parmi les idéalistes, non cependant sans faire observer qu'ils ont également droit de figurer parmi les représentants des systèmes mixtes.

Avant de quitter Aristote, notons en passant l'erreur répandue, d'après laquelle on lui attribue le mérite de la création de la métaphysique, en entendant par ce mot la philosophie première qui étudie les principes communs à tout ce qui existe, indépendamment et eu dehors de tout savoir spécial. La métaphysique ainsi comprise existait bien avant Aristote; elle existe encore de nos jours, éla-

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borant sans cesse des conceptions générales qui ne sont générales que de nom, car elles ne s'appuient que sur un nombre limité de départements du savoir ; le grand penseur grec n'a fait que lui marquer définitivement sa place à la tête de toutes les connaissances spéciales, et lui donner une terminologie plus exacte.

Après Aristote, l'idéalisme subit de nombreuses transformations, et prit des formes variées dont la plupart ne sont pas sans intérêt au point de vue sociologique. Ses extrêmes correspondaient parfaitement aux extrêmes dans lesquels donnait, tête baissée, la civilisation expirante du monde gréco-romain, et les élucubrations des néo-platoniciens et des néo-pythagoriciens sont trop évidemment le résultat d'une maladie sociale, pour avoir quelque intérêt au point de vue du développement progressif de l'idéalisme. En général, durant cette période qui embrasse plusieurs siècles, on ne trouve d'un peu saillant que la philosophie pratique des stoïciens, amalgame bizarre d'anthropomorphisme, de théologie, d'optimisme aristotélicien et d'hypothèses cosraogoniques, empruntées un peu partout, aboutissant, en fin de compte, à l'une des formes les plus répandues de l'idéalisme — au monisme panthéistique. Faible, théoriquement, le stoïcisme a eu, comme doctrine pratique, une immense influence. Ses racines les plus sérieuses étaient dans le domaine de l'éthique ; l'homme et ses devoirs moraux formaient le point de départ et le centre de toute la conception — c'est en cela justement qu'apparaît le profond idéalisme de l'école stoïque.

3. Le moyen âge appartient tout entier à la scolastique. Mais la scolastique était incontestablement une des nombreuses formes de l'idéalisme. Il est vrai que quelques historiens de la culture, Prantl*, entre autres, refusent à la

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