CHAPITRE III
1. J'ai montré que l'avenir probable de la religion était déterminé par les relations qui existent entre ce premier résultat important de l'évolution intellectuelle du genre humain et les deux autres — la philosophie et la science ; je vais examiner maintenant l'avenir probable de la philosophie, telle qu'elle s'est constituée historiquement, sous forme de métaphysique.
La question de l'avenir prochain de la métaphysique est liée de la manière la plus intime à la question des rapports de ce mode général de concevoir l'univers avec les grandes vérités de caractère abstrait qui sont lentement découvertes par les sciences particulières et qui, plus lentement encore, pénètrent dans la conscience de l'humanité.
J'ai consacré une grande partie de ce travail à l'étude de ces rapports qui se résument dans deux formules concises — la loi des trois types et la loi de corrélation. H ne me reste plus qu'à développer les thèses générales que j'ai établies, de façon à permettre au lecteur de passer facilement de la théorie sociologique à l'application, et de poser d'une manière précise, sinon de résoudre définitivement, la question de l'avenir de la métaphysique. Ceci nous
oblige d'envisager à nouveau deux questions qui ont déjà été précédemment étudiées, quoique à un autre point de vue. La première de ces questions concerne la dépendance réciproque des idées philosophiques et des idées scientiliques, la deuxième les causes qui influent sur la marche lente de la dégénérescence des types anciens de la pensée philosophique et les symptômes par lesquels ce phénomène se manifeste. Pour terminer j'appellerai l'attention du lecteur sur le rôle de l'erreur métaphysique dans le travail préparatoire qui a déblayé le terrain de la vérité philosophique.
I. Influence de la science sur la mclaphysique et de la métaphysique siœ la science.
2. Il n'y a pas le moindre doute que la philosophie et la science, étant toutes deux le produit du développement social, aient influé, dans tous les cas, Tune sur l'autre à un degré plus ou moins grand. Cette influence, surtout celle de la philosophie, a été souvent exagérée. On a attribué, dans révolution scientifique de l'humanité, à la philosophie un rôle exclusif et absolu, rôle qu'elle n'a jamais eu et qu'elle n'a pas pu avoir. Mais il serait assurément inutile de vouloir éviter cet extrême si l'on tombait dans l'excès contraire, si l'on niait complètement les rapports existant entre les évolutions parallèles de la science et de la philosophie.
On ne peut pas douter non plus que les mœurs, les usages, la langue, la littérature, et enfin l'histoire considérée comme une série de faits et d'événements, n'aient réagi sur le sort de la science et de la philosophie. 11 résulte de ce point de vue purement sociologique qu'il devait s'établir de très bonne heure, entre la science et la philosophie, un échange continuel et très actif de conceptions, d'hypothèses, d'idées directrices et de résultats généraux.
Nous n'allons cependant pas examiner ici les réactions de ce genre et nous poserons autrement la question. Y a-t-il eu réellement une tendance constante et régulière dans l'influence directrice de la science ou de la philosophie, et si elle existait, de quel côté se manifestait-elle ?
La réponse à cette question est donnée par les deux lois de sociologie que nous avons déduites de l'examen des faits historiques correspondants ; ainsi formulée, la solution n'est cependant pas complète, et il reste un point important à éclaircir.
Si la philosophie n'a pas pu, d'une manière générale, communiquer à la science ni son fonds, — car ses hypothèses avaient elles-mêmes une origine spéciale, ni sa méthode qui n'était qu'une sophistication des méthodes scientifiques, le rôle prépondérant de la science en ce qui touche la philosophie, a été, lui aussi, toujours limité par deux conditions essentielles. En premier lieu, la science a exercé son influence indifl"éremment sur toutes les branches des connaissances et de l'activité humaines, y compris la philosophie ; ce trait caractéristique des rapports de la science et de la philosophie s'est manifesté avec éclat dans une série de faits qui ont constitué la loi fondamentale des trois types de la métaphysique. En second lieu, au fur et à mesure que les données positives se transmettaient à la philosophie, elles rompaient évidemment les liens qui les rattachaient à la science considérée comme l'ensemble de certaines méthodes de découverte et de démonstration. Le sort de ces données, une fois introduites dans la philosophie, ne dépendait plus des progrès accompUs dans les branches du savoir qui les avait fournies, il dépendait des conditions fondamentales de la spéculation abstraite.
A mesure que l'horizon du penseur s'élargissait, à mesure que la science embrassait un plus grand nombre de phénomènes, l'espace réservé à l'imagination se resserrait, et le philosophe pouvait de moins en moins changer avec
ses hypothèses le sens des faits scientifiques et des vérités qui s'appuyaient sur eux. Tout au contraire, moindre était qualitativement et quantitativement, l'apport de la science à la philosophie, plus il était profondément transformé par les hypothèses arbitraires et invérifiables des philosophes. La loi de corrélation entre la science et la philosophie ne dépasse pas la simple affirmation de la constance et de la généralité de ce phénomène ; et c'est dans ces limites restreintes qu'il faut s'enfermer si l'on veut envisager l'état des sciences à une certaine époque comme cause sociologique de l'état de la métaphysique à la môme époque ou à une époque voisine.
Ni la loi de corrélation, ni la loi des trois types ne contredisent, par conséquent, la justesse de l'opinion sur la différence des voies que la science et la philosophie ont toujours suivies pour arriver au môme but.
La science a toujours renfermé en elle les germes d'une conception du monde, d'une philosophie à venir ; elle expliquait telles ou telles parties de l'univers, sans se demander ou et quand elle s'arrêterait. Conquérante par sa nature môme, suivant l'expression de Claude Bernard, elle devait toujours conserver la vague espérance d'arriver à embrasser, tôt ou tard, l'ensemble des choses. La philosophie, au contraire, abordait du premier coup l'explication de ce total inconnu qui constitue le monde. Cette différence radicale de procédés se retrouve dans toute l'histoire des sciences et des systèmes philosophiques ; et c'est là surtout ce qui a contribué à détacher prématurément des connaissances spéciales les fruits encore verts de la philosophie, et à donnera cette dernière un semblant d'indépendance. C'est précisément cette phase du développement de la philosophie, caractérisée par sa fausse indépendance de la science, que l'on appelle, ou que l'on doit appeler son état métaphysique K