‹ L'ancienne et la nouvelle philosophie [microform]Chapitre 55 sur 81 · V. l'« parlie, ch. vin · texte numérisé non relu

V. l'« parlie, ch. vin

3. Passons maintenant à l'examen plus détaillé du rôle qui appartient à la se .ence envisagée comme explication des diverses fractions du monde, et à la philosophie considérée comme conception générale de la nature ; nous commencerons par le facteur scientifique.

J'ai essayé de montrer dans les chapitres précédents que l'état de la science influait toujours d'une manière décisive sur l'état de la philosophie qui lui correspond historiquement. De môme que le développement des branches supérieures du savoir s'effectuait aussi bien dans la science qui les précédait immédiatement, que dans leurs propres limites, de môme le développement de la philosophie dans ses trois couches successives : théologique ou primaire, métaphysique ou secondaire, et enfin demi-scientifique, se produisait préalablement dans les sciences spéciales. Celles-ci fournissaient à la philosophie non seulement les matériaux pour la construction d'hypothèses, mais encore les arguments qui, dans la suite, servaient à renverser ces hypothèses. Il ne me semble pas nécessaire d'insister sur ce résultat acquis, sur ce trait essentiel et fondamental du développement de la philosophie. Mais d'autres côtés de cette évolution ont besoin de quelques éclaircissements.

Le procédé par lequel la science intervenait toujours dans l'idée philosophique, la dirigeant tantôt vers le quiétisme religieux, tantôt vers le désordre métaphysique, tantôt enfin vers la connaissance empirique des phénomènes, se retrouve dans les signes extérieurs qui distinguent le développement de la philosophie du développement des sciences.

La philosophie passait continuellement d'un extrême à l'autre. Le triomphe du matérialisme amenait invariablement la domination de l'idéalisme qui, par une réaction nécessaire, aboutissait à une floraison nouvelle des idées matérialistes. Ces flux et ces reflux étaient habituellement

ROBERTY

suivis par une période de philosophie intermédiaire, la philosophie sensualiste; celle-ci pourtant n'était pas plus heureuse dans ses efforts pour atteindre un équilihre stable, pour mettre fin aux oscillations constantes des hypothèses directrices. Il est clair, cependant, que tout cela ne peut être expliqué ni par la tendance prétendue innée à l'esprit humain, de passer d'un extrême à l'autre, ni par ce fait, que la métaphysique n'a jamais essayé de s'approprier les méthodes rigoureuses des sciences exactes.

Les méthodes scientiliques ne sont pas toujours applicables non seulement à la philosophie, mais encore à la science spéciale. Leur emploi dépend de l'existence de certaines conditions, parmi lesquelles il faut placer en première ligne, la détermination préalable des points de départ, qui seule permet à la philosophie et à la science d'observer et de généraliser.

Ceux qui, comme Lange, Goring et d'autres partisans des systèmes philosophiques contemporains, prétendent que les « aventures de la métaphysique », comme l'un d'eux appelle ces variations brusques d'un extrême à l'autre, dépendaient uniquement de ce que la science a été impuissante à imposer sa méthode à la philosophie, se trompent donc complètement ; plus grande encore est l'erreur de ceux qui attendent d'un simi)le changement de méthode une transformation radicale de la philosoi)hie.

Avant de lui céder sa méthode, la science positive doit donner à la philosophie l'ensemble des faits auxquels une méthode scientifique soit réellement applicable. C'est ainsi, en effet, que la science a toujours procédé, et son influence a été dogmatique, non méthodologique.

La pauvreté des résultats scientifiques qui se manifestait plus encore par des lacunes considérables dans la série des sciences abstraites, que par les faibles progrès dans les branches déjà existantes qui n'ont jamais pu aboutir à la constitution d'aucune philosophie spéciale, même dans

les parties les plus avancées du savoir, a été la cause principale des tendances métaphysiques de l'esprit humain.

Cette cause a été particulièrement efficace jusqu'à l'avènement de l'époque si décisive dans l'histoire des conceptions du monde, où l'on reconnut, pour la première fois, la nécessité de faire rentrer les connaissances biologiques et sociologiques dans le cycle des sciences exactes, et d'en faire la base de toute réforme dans le domaine de la philosophie. Quant à l'absence de philosophies spéciales des sciences particulières, elle est surtout appréciable de nos jours, par le concours qu'elle prête aux formes hybrides de la philosophie contemporaine, et par les entraves qu'elle met à la véritable généralisation de nos connaissances.

Au surplus, cet ordre de choses qui dure depuis des siècles et qui continue à peser sur le sort de la philosophie, n'a néanmoins jamais poussé celle-ci à se créer un fonds propre et indépendant de la science positive. C'est là un fait capital pour l'appréciation de l'avenir de la philosophie. Il démontre en effet jusqu'à l'évidence, que la philosophie n'a pas et ne peut pas avoir d'autres matériaux pour ses spéculations, que les matériaux scientifiques ; et ce fait dépend, à son tour, de la profonde unité de l'esprit humain, cherchant tantôt la connaissance des phénomènes particuliers, tantôt la conception de leurs rapports généraux. Il est clair, du reste, que si la dépendance de la philosophie à l'égard de la science était déjà manifeste à l'époque où la science était encore rudimentaire, cette relation ne peut que devenir plus étroite à mesure de la constitution des sciences spéciales et de leurs philosophies particulières.

4. La direction générale que prend la pensée philosophique et le caractère propre des conceptions du monde

qu'elle imagine, dépendent entièrement des conditions dans lesquelles le savoir positif exerce son influence sur la philosophie. L'histoire de cette dernière confirme cette thèse jusque dans ses moindres détails. Sans aller chercher loin des exemples, arrêtons-nous à cette remarque de Lange, que « les recherches exactes » doivent être « le pain quotidien du philosophe », et qu'on ne peut concevoir une philosophie sans la connaissance des résultats les plus importants et des principales méthodes de découverte de toutes les sciences qui étudient la nature ». Vraie théoriquement, cette remarque n'est en pratique qu'un « pium desiderium », même pour les systèmes les plus avancés de la philosophie contemporaine ; mais appliquée à la philosophie du passé, elle n'exprime qu'une négation et qu'une critique. La métaphysique a toujours été, comme le sont actuellement les meilleurs d'entre les systèmes philosophiques, l'humble servante de la science ; mais celle-ci était afors moins encore que de nos jours capable de forcer la philosophie à suivre sérieusement ses indications. C'est pour cela que Liebig avait parfaitement raison d'appeler, dans ses « Lettres sur la chimie », les matérialistes de simples dilettanti dans les sciences naturelles ; dans le domaine de la psychologie et de la sociologie, les idéalistes sont des dilettanti du même genre. Toute la métaphysique prend ainsi aux yeux de l'historien le caractère d'un dilettantisme plus ou moins conscient dans les différents domaines du savoir positif. Ce trait historique de la philosophie prouve assez que s'il faut, suivant l'idée de Comte, faire de l'étude des généralités une spécialité de plus, cela n'est possible qu'à la condition de créer des philosophies particulières des sciences abstraites, formant les chaînons intermédiaires nécessaires entre les sciences spéciales et la philosophie générale qui résume leurs résultats. Ce n'est

i. Op. cit., t. II, p. 636.

qu'ainsi que le penseur pourra atteindre le but réel de ses efforts, l'unité complète et définitive de tous les domaines du savoir sans exception.

Cela est si vrai, que la métaphysique — cette négation vivante de toute gradation, de tout degré intermédiaire entre la connaissance empirique et la connaissance abstraite — n'a fait qu'affirmer, sans s'en douter, par toute son histoire, l'évidente impossibilité d'éviter cette gradation, et de se passer de ces degrés intermédiaires. Toutes les tentatives de la métaphysique pour atteindre du premier coup et par un effort unique le niveau le plus élevé possible de la connaissance, restaient toujours stériles, finissaient toujours par de déplorables échecs. La loi des trois types prouve clairement l'inanité profonde de tous les essais faits par l'esprit humain en vue de s'affranchir des conditions du savoir, de s'élever au-dessus de la science et d'atteindre sans son aide directe, au moyen d'une hypothèse pure et simple, à cette généralisation qu'on appelle la philosophie de Va priori.

En effet, l'idée à priori s'assujettissait inconsciemment, comme nous avons pu le voir dans tous les systèmes philosophiques sans exception, aux mêmes conditions que l'idée à posteriori. Elle ne généralisait pas tous les ordres de phénomènes, mais seulement quelques-uns d'entre eux, ceux-là mômes qui dans les sciences spéciales sont généralisés par l'idée à posteriori : l'unique différence consistait dans sa prétention d'embrasser le tout quand elle n'embrassait, en réalité, qu'une partie.

5. L'histoire des sciences et des systèmes philosophiques démontre que les idées absolues naissent spontanément et que les idées relatives sont le fruit d'une patiente investigation et d'un lent développement intellectuel. Mais cette même histoire nous montre encore que l'apparition des idées absolues n'est possible qu'en l'absence des idées

relatives; « rborreur du vide » n*était pas une propriété de la nature, mais un caractère de l'esprit humain.

Pour s'en convaincre, il importe de distinguer rigoureusement dans la constitution des systèmes métaphysiques, les produits de la spéculation philosophique, et les résultats de la spéculation scientifique qui lui est intimement liée. Plus nous remontons le passé, plus nous voyons que la spéculation scientifique, non seulement chez les matérialistes, mais aussi chez les idéalistes , ne touche qu'aux sciences inférieui-es, et que l'idée philosophique tend à remplir cette sorte de lacune; par contre, plus la spéculation scientifique est proche de nous, plus elle embrasse, en dehors des sciences inférieures, la psychologie et la sociologie, et plus la pensée philosophique cherche à combler les insuffisances de ces sciences supérieures.

On remarque ainsi dans l'histoire de la métaphysique, deux courants parallèles. L'un d'eux, le courant fondamental et prédominant, la transforme en philosophies spéciales de groupes plus ou moins considérables de sciences. Entraînée par ce courant, la métaphysique semble reconnaître malgré elle l'absence de formes interm'édiaires entre le savoir particulier et le savoir général, et vouloir racheter cette grosse faute originelle. Cette tendance s'est manifestée historiquement par la division de la philosophie a priori en trois directions distinctes.

Le second courant porte la métaphysique à se limiter et à se spécialiser de plus en plus, au fur et à mesure des progrès des sciences inférieures, et la transforme ainsi graduellement en une philosophie des groupes de phénomènes les moins étudiés. Les trois variétés de la métaphysique se sont laissées également entraîner par ce courant vers la recherche exclusive des questions spéciales de la psychologie ; c'est dans ce domaine que, se sont produits les débats les plus passionnés et que les questions les plus importantes de la philosophie ont été reléguées. La mêla-

psychologie et la mélalogique matérialistç et idéaliste, c'est-à-dire la solution des questions purement psychologiques et logiques (la théorie de la connaissance) à l'aide d'hypothèses générales et invérifiables, ont remplacé la métaphysique matérialiste, sensualiste ou idéaliste.

6. De là découle fatalement cette conclusion que la métaphysique n'a jamais comblé toutes les lacunes du savoir, qu'elle n'a jamais été une science supérieure et générale, systématisant les autres sciences. Sa généralité et son unité n'existaient que dans l'imagination des philosophes. Elle comblait sans doute avec ses hypothèses les lacunes de quelques sciences particulières, mais elle les transformait ainsi en métasciences, jouant à leur égard le rôle de philosophie particulière. On peut donc dire que si la métaphysique a été une conception du monde, elle rétait à un degré infiniment moindre que le positivisme contemporain par exemple, avec ses prétentions pourtant bien modestes. En réalité, elle n'a été qu'un genre particulier de la dégénérescence de la science spéciale, et ce caractère était d'autant plus manifeste que le cycle des sciences abstraites devenait plus complet.

Ce cycle représentait la somme des réponses que l'esprit humain peut donner à la question : « Que connaissonsnous? » * Le positivisme, dans le sens dans lequel je l'entends et l'accepte, considère cette somme comme la seule conception actuellement possible de l'univers. En réalité, la métai)hysique non seulement n'allait pas plus loin que ce programme très modéré, mais elle n'était même pas capable de l'exécuter. Par la simple substitution de la question : « Que pouvons-nous connaître ? » (Kant), à la question : « Que connaissons-nous ? » la métaphysique n'a nullement élargi son problème ; elle l'a, au contraire,

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